Bière de la victoire ou "ukrainian anti-imperial stout": avec #DrinkersForUkraine, les brasseurs bruxellois vont vous faire boire pour l’Ukraine

Plusieurs brasseurs et connaisseurs du monde de la bière bruxellois ont des connexions avec des confrères d’Ukraine. Inquiets pour leurs amis de Kiev ou Lviv, ils lancent brassins caritatifs et enchères. Dans les cuves: céréales et… betteraves.

Julien Rensonnet
Bière de la victoire ou "ukrainian anti-imperial stout": avec #DrinkersForUkraine, les brasseurs bruxellois vont vous faire boire pour l’Ukraine
La Brasserie de la Senne (en haut) et le Brussels Beer Project (en bas) ont toutes les deux des brassins caritatifs prévus en faveur de l’Ukraine. Le blogueur spécialisé Eoghan Walsh (au centre) coordonne une série d’enchères caritatives depuis ... ©#DrinkersForUkraine/ ÉdA – Julien RENSONNET

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"Mes amis brasseurs disposent d’un grand terrain à Lviv. Ils sont toujours là-bas. Ils y suivent un entraînement militaire".

Bernard Leboucq est cofondateur de la Brasserie de la Senne. Il y a deux semaines, il aurait dû brasser une bière collaborative avec ses confrères ukrainiens de Pravda Beer Theatre. "Et j'aurais dû partir à Lviv sous peu". Mais au lieu de ces brassins, ce sont "les cauchemars" qui s'invitent dans les nuits du Bruxellois.

"C’est fou: ils s’entraînent à tirer à la kalachnikov, à fabriquer des cocktails molotov, à donner les premiers soins, à détourner des véhicules blindés, à tendre des embuscades", énumère le brasseur, en contact régulier avec ses amis de l’est. "Bien sûr ce sont tous des réservistes. Mais ils savent qu’ils vont probablement être amenés à tirer sur des soldats russes. Il n’y a pas de pacifisme de bon aloi ici".

Bernard Leboucq cauchemarde en pensant à ses amis de la brasserie Pravda, à Lviv: «ils s’entraînent à tirer à la kalachnikov».
Bernard Leboucq cauchemarde en pensant à ses amis de la brasserie Pravda, à Lviv: «ils s’entraînent à tirer à la kalachnikov». ©ÉdA – Julien RENSONNET

Nous allons rebrasser une blanche créée avec nos amis de Lviv. Avec beaucoup de céréales en hommage à l’Ukraine. On doit juste trouver une alternative au houblon ukrainien qui n’a pas pu arriver vu la guerre.

La Brasserie de la Senne ne peut rester les bras croisés quand les potes s'habillent de kaki. Le calendrier de brassage prévu avec Pravda sera donc respecté pour sortir une bière caritative. "Nous allons rebrasser la Skieve Kolos, notre collaboration avec Pravda. C'est une blanche avec beaucoup de céréales en hommage à l'Ukraine. On doit juste trouver une alternative au houblon ukrainien qui n'a pas pu arriver à cause de la guerre". Les parts qui seront reversées pour soutenir l'Ukraine seront "significatives". Cet effort de guerre sortira des cuves de Tour & Taxis "dans un mois, un mois et demi".

Autre idée à la Senne: brasser "une bière de la victoire" avec les copains d'En Stoemelings, sur base d'une des recettes que Pravda a distribuées dans le monde entier pour enjoindre les artisans à se mobiliser. Dont une "Putin is a dickhead" qui se passe de traduction. À en croire Samuel Languy, cofondateur d'En Stoemelings, les modestes installations laekenoises ne permettent pas de lancer une bière à l'improviste. En voisins, on est donc "très chauds" là-bas pour joindre ses fourquets à ceux de La Senne.

Un stout à la betterave

Il s'agirait aussi d'une réponse à l'appel d'Eoghan Walsh. Cet expatrié irlandais travaille à la Commission européenne. Mais le monde de la bière le connaît surtout comme le clavier de Brussels Beer City, un blog érudit qui rend hommage à la culture brassicole bruxelloise.

 Eoghan Walsh, blogueur derrière le renommé Brussels Beer City, mobilise des brasseurs du monde entier autour d’une recette de stout à la betterave ou d’enchères de bières rares.
Eoghan Walsh, blogueur derrière le renommé Brussels Beer City, mobilise des brasseurs du monde entier autour d’une recette de stout à la betterave ou d’enchères de bières rares. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Quelque 25 brasseries d’Israël, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, des USA ou de Belgique se sont engagées à brasser ce stout à la betterave.

Dans les petits papiers de brasseurs et beer geeks de toute la planète, Eoghan Walsh s’est associé à son amie Lana Svitankova, "première beer sommelier d’Ukraine", de la brasserie Varvar à Kiev. "Elle habite en Suisse mais toute sa famille est en Ukraine. Depuis le 24 février, on se disait qu’il fallait faire quelque chose. Mais que faire à distance?", relate le blogueur irlandais. Avec des amis anglais, le groupe publie une "recette ouverte" qui rend hommage à l’Ukraine. L’idée: la faire brasser par un maximum de brasseries à travers le monde "qui reverseront la part qu’ils souhaiteront, en fonction de leurs moyens. On sait que ce n’est pas toujours facile à la sortie du Covid". Bénéficiaire: la Croix-Rouge ukrainienne.

C'est ainsi que naît la campagne "Drinkers for Ukraine". L'idée d'une "ukrainian golden ale" est rejetée car elle reste "peu connue", même si début mars, comme un symbole, Lana Svitankova s'est lancée dans une croisade pour une reconnaissance du style à l'international. Ainsi, c'est la recette d'un stout, "plus facile à expliquer au monde", qui est distribuée. Celui-ci s'appelle Resist. Clin d'œil au bortsch ukrainien: il embarque de la betterave. Il est décrit comme un "Ukrainian Anti-Imperial Stout", pour prendre le contre-pied de l'Imperial Stout dont l'histoire et le nom sont liés à la Russie des tzars: à l'origine, cette bière noire très forte est exportée d'Angleterre pour l'impératrice Catherine II. "Quelque 25 brasseries d'Israël, de Nouvelle-Zélande, d'Afrique du Sud, des USA se sont engagées à le brasser", se félicite Eoghan Walsh.

Et en Belgique? La gantoise Dok en sera. Comme la brasserie de quartier De Coureur à Louvain. À Bruxelles, le Brussels Beer Project pense aussi participer. "Nous avons justement en cuve 3.000 litres d’un stout qui correspond presque à la recette", glisse Olivier De Brouwer, cofondateur. "Sam, notre brasseur, doit juste vérifier si l’ajout de betterave est possible sans gâcher le produit car elle pourrait apporter beaucoup de sucres fermentescibles". Ce qui risque, sans mauvais jeu de mot, de produire d’explosives grenades en cannette. "Mais avec ou sans betterave, on trouvera un nom et une étiquette en lien avec l’Ukraine et on se joindra au mouvement". Olivier De Brouwer estime que la vente pourrait rapporter quelque 12.000€ HTV. Reste à savoir la marge que la brasserie de Dansaert pourra reverser.

Olivier De Brouwer annonce que le Brussels Beer Project sortira quoiqu’il arrive une bière à étiquette bleue et jaune pour soutenir l’Ukraine.
Olivier De Brouwer annonce que le Brussels Beer Project sortira quoiqu’il arrive une bière à étiquette bleue et jaune pour soutenir l’Ukraine. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Gueuze rarissime

"L'idée n'est pas de mettre les brasseries sous pression", modère Eoghan Walsh. C'est pourquoi le blogueur lance aussi une série d'enchères en ligne. Aux plus offrants: des cuvées rares, vieilles gueuzes, ateliers, dégustations, visites guidées, merchandising ou tickets de festivals sont en jeu. Dans ce cadre, le Brussels Beer Project compte offrir 3 tastings " exclusifs " pour 20 personnes. "On vise le réseau LinkedIn pour attirer des entreprises qui y verraient l'opportunité de teams buildings. On pense récolter davantage par ce biais", commente Olivier De Brouwer. Mise à prix: 300€.

On visera le réseau LinkedIn pour attirer des entreprises qui y verraient l’opportunité de teams buildings. On pense récolter davantage par ce biais.

Le 26 mars, Drinkers for Ukraine prévoit enfin une sorte de téléthon. En live sur le web, "des brasseurs ukrainiens viendront témoigner" entre tombolas et vente aux enchères. "Ces actions ont déjà réuni plus de 7.000€", se félicite Eoghan Walsh. Qui mentionne une Cantillon de 2014 qui a dépassé les 2.000€. "On sait que les amateurs de gueuze peuvent vraiment dépenser pour leur passion. Et là, c'est pour la bonne cause!"