Avec ses imprimés africains, Siré Kaba «métisse» la mode depuis Molenbeek: elle a habillé la princesse Delphine le 21 Juillet

Elle l’affirme: «Je crée des modèles métissés, inspirés par l’ailleurs mais au retentissement Bruxellois». La créatrice molenbeekoise Siré Kaba utilise des tissus africains dans ses créations contemporaines. Sa gamme colorée et intemporelle, à fort engagement identitaire et social, a tapé dans l’œil de la princesse Delphine. Mais pas de quoi prendre la grosse tête.

Julien Rensonnet
Avec ses imprimés africains, Siré Kaba «métisse» la mode depuis Molenbeek: elle a habillé la princesse Delphine le 21 Juillet
Cette robe de wax imprimé de formes géométriques signée Siré Kaba est celle choisie par la princesse Delphine pour s’afficher lors de sa première apparition au défilé du 21 juillet, cet été 2021. Un joli coup de projecteur pour la marque ... ©ÉdA – Julien RENSONNET

«Je crée des microséries. Des pièces quasi exclusives. Un contre-pied à la fast-fashion à cause de laquelle on porte tous les mêmes trucs et on finit par tous se ressembler».

C’est un cliché, mais le sourire de Siré Kaba est aussi lumineux que ses vêtements. Et que ses idées. Et des idées, la créatrice molenbeekoise en a à revendre. Elle a pu en faire une très médiatique démonstration le 21 juillet dernier: lors de sa première apparition au défilé de la Fête Nationale, la Princesse Delphine s’est affichée en tribune officielle dans l’une de ses robes multicolores (lire cadrée). Un gros coup pour la designeuse d’origine Guinéenne. Mais pas de quoi prendre le gros cou.

Fleuris, baies, zèbres

 Du pagne tissé, du wax, de l’indigo. Variété de couleurs et de textures pour Erratum Fashion. Et avec les chutes, Siré Kaba réalise des bérets ou des cabas.
Du pagne tissé, du wax, de l’indigo. Variété de couleurs et de textures pour Erratum Fashion. Et avec les chutes, Siré Kaba réalise des bérets ou des cabas. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Dans l'atelier social du Welvaartkapoen qui assemble les créations de sa marque Erratum Fashion (lire cadrée), Siré Kaba fait défiler les cintres supportant robes, combinaisons, chemisiers, bermudas… Couleurs, entrelacs, rayures, mouchetés, fleuris, carreaux arlequins sautent au visage. Au milieu de feuillages, on débusque aussi des baies (ou des yeux de zombie?), une girafe, un zèbre et des squelettes de dinos. On repère le wax, omniprésent (lire cadrée). Mais pas seulement. «Il y a aussi l'indigo d'Afrique de l'Ouest. Ou bien le pagne tissé: le "faso dan fani" du Burkina Faso et le "kenté" du Ghana. Ils ressemblent un peu aux tissages mexicains», énumère la Molenbeekoise en effleurant ces splendides étoffes dont les chutes deviennent bérets, cabas, cravates et.. housses de selles pour les vélos. «Je me fournis beaucoup au Sénégal, où ma sœur a de la famille. La matière première, c'est fondamental. Un bon coton, ça dure. En 5 ou 10 ans, une pièce ne bouge pas».

Je suis ma première cliente. Je travaille au CPAS de Molenbeek. Je veux pouvoir m’habiller tous les jours avec mes créations. Je ne veux pas faire apprêtée.

Siré Kaba s’affiche afro-descendante et Molenbeekoise.
Siré Kaba s’affiche afro-descendante et Molenbeekoise. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Cette longévité impose aussi à Siré Kaba de ne pas ancrer ses collections dans les saisons et les tendances éphémères. «J’adore le vintage. Je m’inspire de coupes intemporelles, fluides. Et l’imprimé est indémodable, c’est pourquoi pour moi, le wax reste dans le coup» (lire cadrée). D’où ces pièces «inspirées par l’ailleurs, de textiles différents, mais aux coupes qui retentissent à Bruxelles». En bref, une gamme «métissée», tant dans les modèles que dans les cultures. «Je suis ma première cliente. Je travaille au CPAS de Molenbeek. Je veux pouvoir m’habiller tous les jours avec mes créations. Je ne veux donc pas de quelque chose qui fasse apprêté, mais du “casual chic”. Et si on a envie, on peut utiliser la même pièce pour aller à un mariage». Ou au défilé militaire du 21 juillet. Autre engagement: «des pièces amples, parfois non-genrées, des tailles uniques, dans la mouvance slow fashion».

Juste prix

 Siré Kaba: «Je suis ma première cliente. Je travaille au CPAS de Molenbeek. Je dois pouvoir porter mes pièces au quotidien». C’est ce qu’elle fait avec ce chemisier «casual chic».
Siré Kaba: «Je suis ma première cliente. Je travaille au CPAS de Molenbeek. Je dois pouvoir porter mes pièces au quotidien». C’est ce qu’elle fait avec ce chemisier «casual chic». ©ÉdA – Julien RENSONNET
La confection de la gamme Erratum est assurée par le personnel de l’atelier de couture social Welvaartkapoen.
La confection de la gamme Erratum est assurée par le personnel de l’atelier de couture social Welvaartkapoen. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Alors évidemment, ce positionnement a un coût. Selon Siré Kaba, ce prix, c’est le prix juste. «Je ne suis pas hypocrite. Je ne vais pas dire qu’un chemisier à 289€, c’est bon marché. C’est vrai: je me suis demandé comment vendre un vêtement que même moi, je ne saurais parfois pas m’offrir. Mais c’est quoi le prix juste? Quand on décortique les 20€ d’un t-shirt de grande chaîne, quelle portion revient aux producteurs?» La Bruxelloise veut «se détacher» des chiffres stricto sensu. «J’ai fait le compte: il y a le prix du wax, du coton de qualité, des boutons, du fil, de la main-d’œuvre ici au Welvaartkapoen…». Le ticket de caisse est donc aussi un engagement alors que Siré Kaba avoue ne pas vivre de ses créations. «Moi, j’utilise le vêtement pour apporter ma pierre à l’édifice et diffuser mes valeurs. Erratum est assemblé dans un atelier local, à Molenbeek, par des personnes en réinsertion professionnelle. Leur travail est fantastique. C’est mon choix: créer de la valeur ajoutée et de la richesse ici».

Je suis contente quand une blanche m’achète. Et tout aussi fière qu’une afro-descendante m’achète car elle n’en a rien à faire de la critique sur l’africanité.

La clientèle d’Erratum «reconnaît ce travail de qualité». Celle-ci affiche «tous les profils». Comme la gamme de Siré Kaba, elle est «métissée». Forcément, «elle affirme sa singularité, ose la différence, la couleur. Ce sont des entrepreneuses, des artistes, des journalistes, des comédiennes…» Et désormais, une princesse. «Je suis contente quand une blanche m’achète. Et tout aussi fière qu’une afro-descendante m’achète car elle n’en a rien à faire de la critique condescendante sur l’africanité ou pas de mes tissus (lire cadrée). En fait, je l’en affranchis».

Les chutes du précieux wax sont utilisées dans des accessoires.
Les chutes du précieux wax sont utilisées dans des accessoires. ©ÉdA – Julien RENSONNET
Le wax n’a pas toujours bonne presse chez les fashionistas afro-descendantes car il est jugé comme un symbole de l’époque coloniale. Mais pour Siré Kaba, c’est aussi «un héritage», elle dont la maman s’est toujours habillée aussi bien en wax que ...
Le wax n’a pas toujours bonne presse chez les fashionistas afro-descendantes car il est jugé comme un symbole de l’époque coloniale. Mais pour Siré Kaba, c’est aussi «un héritage», elle dont la maman s’est toujours habillée aussi bien en wax que ... ©ÉdA – Julien RENSONNET

Certains Africains ont longtemps préféré des tissus fabriqués en Europe. C’est une aberration. Certains designs ont été créés par des mamans africaines. Elles ont donné beaucoup.

S’il existe une usine au Nigeria et une autre en Côte d’Ivoire, la plupart du wax mondial suit le circuit de fabrication via la Chine. «Les origines du tissu restent difficiles à tracer. Je le déplore». De plus, une multinationale hollandaise reste hégémonique en 2021. «Ils ont eu le monopole. Certains Africains ont longtemps préféré des tissus fabriqués en Europe. C’est une aberration. Certains designs ont été créés par des mamans africaines. Elles ont offert créativité, énergie. Elles étaient revendeuses des étoffes, en étaient fières. Je comprends. Mais elles ont donné beaucoup. Beaucoup».

Les designs de ce leader mondial semblent à la styliste très «traditionnels» et figuratifs, «l’ABC wax et ses lettres de l’alphabet, des fleurs, des symboles olympiques». Pour la Molenbeekoise, «travailler si possible avec d’autres fabricants est un choix artistique». Ceux-là «se sont rapprochés de leur clientèle avec un graphisme plus contemporain et abstrait». C’est notamment le cas d’une marque nigériane, «qui privilégie un design africain avec une usine installée au Nigéria même». Énorme avantage aussi: des textiles plus rares aux motifs moins répandus. «Je ne veux pas être snob». Mais quand on crée, «il faut tout de même une personnalité, une audace».

Une robe de princesse

C’est le hasard, la chance et le savoir-faire qui ont amené Siré Kaba à habiller la robe de la princesse Delphine pour le 21 Juillet 2021. Un joli cadeau puisqu’il s’agissait d’une première pour les deux femmes.

 Le 21 Juillet 2021 fera date pour Delphine qui s’y est affichée dans cette robe signée Siré Kaba. Assez audacieux.
Le 21 Juillet 2021 fera date pour Delphine qui s’y est affichée dans cette robe signée Siré Kaba. Assez audacieux. ©Belga

«Il y a 3 ans, j’ai exposé au shop Kanal Store, du Kanal Centre Pompidou dans l’ancien garage Citroën. Au même moment, un défilé a été organisé là-bas à l’intention des clients d’une grande banque. Les créateurs étaient triés sur le volet». L’organisateur est attiré par le travail de la Molenbeekoise, «une silhouette avec un bomber et un cabas». Les deux se rencontrent une 2e fois à Bozar, ou Siré Kaba monte un débat sur les créateurs de mode et design afro-descendants, dans le cadre du festival Afropolitan. De quoi conclure une participation au prochain défilé de la banque.

En posant ce geste, elle m’a légitimé en tant que marque belge. Je l’en remercie. Y en a combien qui ont ce pouvoir et qui ne l’utilisent pas?

Avec ses imprimés africains, Siré Kaba «métisse» la mode depuis Molenbeek: elle a habillé la princesse Delphine le 21 Juillet
©BELGA

Vous devinez la suite: «Delphine est dans le public. Après le show, elle m’a félicitée via Instagram». Nous sommes en 2019, la fille d’Albert n’est pas encore officiellement princesse. Mais en 2021, quand elle prépare sa première participation au 21 juillet, elle se souvient de Siré Kaba. «Sa fille me suivait aussi sur Instagram». Tout s’emballe quand Erratum est la rescapée d’un trio finaliste. «Il a fallu aller très vite». En découle cette robe tout en imprimés triangles, alliant verts, oranges, Bordeaux, blancs et noirs, aux traits francs et à la coupe «pas si classique avec cette découpe au niveau des épaules, et puis les poches trop souvent oubliées dans la mode féminine. Ce que j’ai adoré avec elle, c’est que ça ne devait pas être lourd, plein de pathos, mais joyeux».

Siré Kaba a bien sûr été étonnée de se voir élue par Delphine, «mais pas tant que ça. Quand on connaît son travail, son goût pour la couleur, sa positivité, son optimisme, sa résilience». Et son culot. Car il fallait oser afficher autant d’africanité dans une tribune garnie par une famille liée à Léopold II. «En posant ce geste, elle m’a légitimé en tant que marque belge aux yeux du grand public. Je l’en remercie. Y en a combien qui ont ce pouvoir et qui ne l’utilisent pas?»

Ma fille m’a dit: «et nous?»

Lors d’un voyage au Sénégal, Siré Kaba se fait confectionner une combinaison une pièce en wax. Tout le projet Erratum viendra de là.

Erratum Fashion veut «construire des ponts» et «effacer les erreurs du passé».
Erratum Fashion veut «construire des ponts» et «effacer les erreurs du passé». ©ÉdA – Julien RENSONNET

De ce voyage, sa fille, 7 ans à l’époque, revient d’abord avec une nouvelle vision du monde. «Elle a remarqué la richesse du continent. Puis elle est tombée sur le prospectus d’Océade. Elle rêvait d’y aller depuis toujours. Mais dessus, il n’y avait que des blancs, des familles blanches. Elle m’a demandé: “bah, et nous alors?” C’était horrible».

Ma fille est tombée sur le prospectus de la piscine Océade. Dessus, y avait que des familles blanches. Elle m’a demandé: “bah, et nous alors?” C’était horrible.

L’indignation enfantine donne l’impulsion à la maman. «Je faisais des pièces pour moi. J’ai repensé au Sénégal. Là-bas en Afrique, on ose faire les choses. Sans ce voyage, je n’aurais jamais songé à me lancer dans la mode sans background». Car Siré Kaba a un diplôme… de journalisme. Et ne coud pas elle-même. «Je me suis entourée, j’ai suivi des formations. Et j’ai créé cette marque qui nous ressemble, à ma fille et moi, métissée, qui fait le pont entre les cultures».

Ses étiquettes sont siglées «Erratum». Siré Kaba: «c’est la correction des erreurs du passé, ce déficit de représentation ressenti par ma fille et qui perdure, pallier le manque de diversité». La Molenbeekoise ne le cache pas: «le chemin est encore long». Prochaine étape peut-être pour la jeune quadra: «créer à Molenbeek un laboratoire des cultures “afropolitaines” à Bruxelles».

Siré Kaba ambitionne de créer à Molenbeek «un laboratoire des cultures “afropolitaines” à Bruxelles».
Siré Kaba ambitionne de créer à Molenbeek «un laboratoire des cultures “afropolitaines” à Bruxelles». ©ÉdA – Julien RENSONNET