Un document de 1240 de retour à la maison

Un parchemin émis par l’empereur de Constantinople au bailli de Namur a été restitué aux Archives de l’État après avoir disparu il y a plus de trois siècles.

Florent marot
Un document de 1240 de retour à la maison
Claude de Moreau de Gerbehaye est chef de département aux Archives de l’État à Namur. ©ÉdA – Florent Marot

Il s'agit d'un petit document, à peine 20 centimètres de long, jauni par les siècles et décoré de deux écritures. La première, fine, calligraphique et en latin, et la seconde, rouge vif, brouillonne et en grec. Pour Claude de Moreau de Gerbehaye, chef de département aux Archives de l'État à Namur, ce parchemin est tout simplement exceptionnel. Il s'agit en réalité d'une missive envoyée par le dernier empereur latin de Constantinople et marquis de Namur, Baudoin II de Courtenay, au bailli de la cité mosane. «En 1240, ce document a traversé toute l'Europe, de Constantinople à Namur, de l'Orient à l'Occident, s'émerveille Claude de Moreau de Gerbehaye, il est aussi la trace d'échanges de fonds, d'un transfert financier entre Namur et Constantinople.»

L'empereur Baudouin II exprime en effet dans ce parchemin sa décision de transférer les revenus de l'hôpital namurois situé à l'époque au Grognon vers l'hôpital Saint Samson de Constantinople. «C'est un acte officiel, un acte administratif, une notification au bailli de Namur par l'empereur d'une décision que celui-ci a déjà prise.»

Baudouin II n'a jamais réellement vécu à Namur. Il était empereur de Constantinople en priorité, avant d'être régent du marquisat de Namur. En son absence, ses possessions et le marquisat étaient gérés par le bailli de Namur, représentant du roi ou du seigneur et ancêtre éloigné de la fonction actuelle de gouverneur. «C'est un document qui fait état de ce qu'était l'Europe à cette époque, soit, peu après les croisades. Et ce, grâce à ce subtil mélange d'écriture en grec et de tradition orientale, et d'écriture en latin et de tradition occidentale» continue le chef de département des Archives de l'État.

Retrouvé dans une salle de vente

Ce qui rend ce parchemin particulièrement exceptionnel, c'est aussi son histoire contemporaine. Les archivistes n'avaient pas conscience de son existence jusqu'à il y a peu. «Nous savions qu'un parchemin identique et disparu, édité au XIXe siècle et dont la dernière trace se situe dans les archives françaises, a été envoyé en 1240 à la Ville de Namur. Mais nous ne savions pas qu'il existait cette copie à destination du bailli.»

Il y a quelques mois, le parchemin de 1240 est sorti du bois lors d'une vente dans une salle parisienne. «Le détenteur avait fixé une mise à prix de 3 000 euros, mais les enchères auraient facilement pu monter aux alentours de 20 000 euros. C'était la pièce maîtresse.»

Seulement, conformément au droit administratif belge, ce parchemin ne pouvait être vendu entre particuliers. En tant qu'acte officiel, quelle que soit sa valeur marchande supposée, il fait partie intégrante du patrimoine de l'État belge. Et celui-ci exerce sur ce parchemin un droit de propriété inaliénable et imprescriptible. La loi est en faveur de la restitution, mais dans la pratique, c'est tout autre chose. «En France, rien ne prévoit la restitution de ce genre de documents à un pays étranger, continue Claude de Moreau de Gerbehaye, j'ai donc d'abord envoyé un recommandé à la salle de vente et au détenteur.»

Heureusement, tant la salle de vente que le détenteur ont répondu positivement à la demande de restitution du document aux Archives de l'État. «On part du principe que les détenteurs de ce type de documents appartenant à l'État Belge ne sont pas tous au courant de la loi. Mais une fois qu'ils le sont, s'ils refusent de collaborer, c'est une forme de recel.» Le détenteur voulait certes coopérer, mais demandait une compensation financière. Il arguait avoir engagé des frais d'acquisition et demandait par conséquent un dédommagement. «Mais ces frais engagés sont largement inférieurs à sa mise à prix.»

Pour des raisons évidentes de gestion des deniers publics, c'était proscrit pour les Archives de l'État d'offrir une compensation financière pour un document qui appartient déjà à l'État belge. «J'ai dû trouver un mécène privé pour dédommager le détenteur, à défaut de moyens opérationnels et légaux pour ramener le document de la France à la Belgique.» Un mécène qui a accepté de financer la restitution, à condition de garder l'anonymat. Le parchemin doit aujourd'hui être étudié. Au verso figurent quelques indications qui peuvent donner des indices sur son parcours.

À peine revenu à la maison, aux Archives de l’État à Namur, il fait déjà l’objet de nouvelles convoitises. Scientifiques, cette fois, avec un intérêt marqué par une université belge et une université française, La Sorbonne.