Gueule de bois pour les cafetiers du Parvis: «On ne parle pas des pauvres, on parle de fous violents qui picorent les assiettes et agressent les clients»

Ils en ont ras le bol, les cafetiers du Parvis de Saint-Gilles. Depuis la sortie du confinement, la quiétude des clients en terrasse s’y télescope avec les comportements marginaux de certains habitués du lieu, «bruyants, violents et insultants». La Commune assure qu’elle tente de résoudre le problème.

Julien Rensonnet
Gueule de bois pour les cafetiers du Parvis: «On ne parle pas des pauvres, on parle de fous violents qui picorent les assiettes et agressent les clients»
Dès la matinée, un public précaire qui relève parfois de la psychiatrie importune clientèle, commerçants et personnel horeca du Parvis de Saint-Gilles. Les cafetiers alarment. ©ÉdA – Julien RENSONNET

«J’ai vu un jour un homme ajouter du ketchup sur le croque-monsieur d’une cliente puis le manger d’une traite». L’anecdote glissée par Didier Jacquier, patron du resto Nourritures Terrestres, pourrait faire sourire si elle n’était pas récurrente sur le Parvis de Saint-Gilles. «On en voit régulièrement qui avalent les cafés des personnes attablées».

Ce restaurateur régale depuis 15 ans sur le spot saint-gillois connu pour ses terrasses. Et il l’avoue, «ces derniers temps, nerveusement, c’est un peu difficile». Pour lui, «depuis le confinement s’est instaurée une réelle possession des lieux» par un public marginalisé, flirtant avec la maladie psychiatrique, attiré aussi par la présence sur la place de L’Ilot, centre de jour pour sans-abri avec lequel les cafetiers assurent entretenir de bonnes relations. Le tenancier tient un autre exemple du phénomène: «un petit orchestre de jazz jouait sur mon seuil vendredi dernier. Sans doute la meilleure musique entendue ici depuis des années. Mais après 5 minutes, deux tam-tams ont débarqué pour faire le plus de boucan possible. Les jeunes jazzmans, ils étaient bien gentils, ils ont vidé les lieux». Dépit. «Ces hommes, ils ont un côté exhibitionniste: ils veulent un public. Si y a personne, ils ne viennent pas non plus».

Thomas Boeri (patron du Flora), Bart Lemmens (patron de l’Union) et Olivier Winnepenninckx (patron de La Maison du Peuple), assurent qu’eux et leur personnel passent leur temps à faire la police auprès de quelques habitués du Parvis. «Ils crachent ...
Thomas Boeri (patron du Flora), Bart Lemmens (patron de l’Union) et Olivier Winnepenninckx (patron de La Maison du Peuple), assurent qu’eux et leur personnel passent leur temps à faire la police auprès de quelques habitués du Parvis. «Ils crachent ... ©ÉdA – Julien RENSONNET

On ne parle pas des pauvres, des SDF, des mendiants. On parle de 6 ou 7 types qui picorent les assiettes, qui crachent à deux pas des tables, qui insultent, qui gueulent. Des fous violents, qui menacent les clients

Bart Lemmens, patron de la bien connue Brasserie de l’Union, ne peut contenir son calme. «C’est trop! On ne parle pas des pauvres, des SDF, des mendiants qui demandent une cigarette de temps en temps. On parle de 6 ou 7 types qui picorent les assiettes, qui crachent à deux pas des tables, qui insultent, qui gueulent. Des fous violents, qui menacent les clients et nous avec du matin au soir». Là encore, Didier Jacquier témoigne: «L’autre jour, les flics ont dû armer leur flingue pour un type bourré qui devenait dangereux». On n’était pas au milieu de la nuit, mais en début de soirée. «Après renseignement, il s’est avéré qu’il n’avait pas pris ses cachets!»

Peur

Bart Lemmens ne décolère pas. «Ces types, ils s’en prennent surtout aux femmes. Ils repèrent les tables avec des filles et foncent dessus. Ils leur font peur, à leurs enfants aussi. Ah bah oui, ils ne vont pas embêter 4 gars du bâtiment qui prennent leur pause de midi». Conséquence: «Les familles saint-gilloises, elles ne viennent plus. Et les touristes, ils mangent un spaghetti, mais doivent donner la moitié de leur paquet de clopes et toute leur petite monnaie. Ils ne viendront plus jamais». Les clients opinent. «Depuis 2 ou 3 ans, je trouve que l’ambiance est moins agréable», glisse cette grand-mère, habituée des lieux avec sa petite-fille. «Ça s’est sans doute accru avec le confinement».

Les commerçants du Parvis estiment que sa piétonnisation et le confinement ont provoqué une «occupation» du lieu par une population précaire. Une partie d’entre elle, mais pas toute, a ses habitudes à L’Ilot, avec qui les cafetiers entretiennent ...
Les commerçants du Parvis estiment que sa piétonnisation et le confinement ont provoqué une «occupation» du lieu par une population précaire. Une partie d’entre elle, mais pas toute, a ses habitudes à L’Ilot, avec qui les cafetiers entretiennent ... ©ÉdA – Julien RENSONNET

On ne trouve plus des masses de personnel. Ben oui: on doit faire la police. Les étudiants et les étudiantes, ils n’imaginent pas le job comme ça.

La clientèle n’est pas la seule à pâtir de la situation. «On ne trouve plus des masses de personnel. Ben oui: on doit faire la police. Les étudiants et les étudiantes, ils n’imaginent pas le job comme ça», déplore Thomas Boeri, le patron du Flora. À l’Union, les serveuses ne veulent plus du shift matinal. «J’ouvre à 8h. Mais il faut sortir la terrasse et dès 7h30, certaines se font emmerder», râle Bart Lemmens. «Alors je suis obligé d’être là. Un mec de 2m ivre mort, ça fait peur».

Selon Olivier Winnepenninckx, patron de la Maison du Peuple, «la Commune est au courant. On avait prévenu en amont que la réouverture post-covid risquait de poser problème. On leur avait demandé ce qu’ils comptaient faire pour résoudre ce problème qui s’est accru durant le lockdown. Mais on ne voit pas un policier. Je crois qu’ils pensaient que le phénomène se diluerait de lui-même». Bart Lemmens renchérit: «On fait des réunions à chaque campagne électorale. Ils promettent. Mais rien ne bouge. Ça fait des années. On ne parle pas que pour les cafés ici: on est un pôle commercial laissé à l’abandon. Je pense que ça les arrange que ce phénomène se concentre ici». Son voisin de la Maison du Peuple reprend: «C’est un double discours: ils veulent dynamiser le Parvis mais laissent reposer la responsabilité de ce qui s’y passe sur les cafetiers». Et Didier Jacquier d’ironiser: «Je suis allé prendre un verre place Albert. J’étais étonné: “tiens, y a moyen de boire un café sans être emmerdé?”» Olivier Winnepenninckx: «À La Pompe, à La Biche, dans le haut de Saint-Gilles, on t’emmerde jamais».

 Thomas Boeri (patron du Flora), Bart Lemmens (patron de l’Union) et Olivier Winnepenninckx (patron de La Maison du Peuple) estiment que la présence policière sur ce site connu pour ses terrasses devrait être renforcée.
Thomas Boeri (patron du Flora), Bart Lemmens (patron de l’Union) et Olivier Winnepenninckx (patron de La Maison du Peuple) estiment que la présence policière sur ce site connu pour ses terrasses devrait être renforcée. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Soyons sérieux: dans n’importe quelle ville du monde, une place avec 2.000 personnes chaque soir, tu as des policiers dessus

La crainte désormais pour ces exploitants horeca: que la mutation de la place Marie Janson en parc n'envenime le climat. «J'ai peur que le Parvis, ça devienne la zone», sourcille le boss de l'Union, qui fait le coin entre le piétonnier actuel et sa future extension. «J'appelle déjà ça "la petite Sangatte"», grince l'homme en référence à la ville balnéaire française à l'embouchure du tunnel sous la Manche, connue pour ses camps de réfugiés.

Exemple

Alors quoi? «La Commune doit prendre exemple sur ses voisines, les autres zones de police». Ses confrères opinent. «Flagey, c’est nickel désormais», relaye Olivier Winnepenninckx. «Mais chez nous, on fait la police. C’est toujours la même rengaine. Et quand ils ont envoyé leurs gardiens de proximité entre les deux confinements, c’est nous qu’ils contrôlaient». Thomas Boeri opine: «Ils faisaient des petits rapports, des rappels aux mesures covid contre les commerçants. Pourtant, eux aussi sont aux réunions et connaissent le problème». Didier Jacquier: «Ils m’ont sermonné pour un masque alors que je baissais à peine mon volet. À deux pas, il y avait un rassemblement de personnes en ébriété. Je leur ai souhaité “bon travail!”, aux vigiles. Soyons sérieux: dans n’importe quelle ville du monde, une place avec 2.000 personnes chaque soir, tu as des policiers dessus». Et ce vétéran du Parvis de rire jaune: «Jamais je n’aurais cru avoir cette demande un jour».

La Brasserie de L’Union fait le lien entre le Parvis et la place Marie Janson, qui sera prochainement transformée en espace vert. La crainte du patron: «Que ça devienne la zone».
La Brasserie de L’Union fait le lien entre le Parvis et la place Marie Janson, qui sera prochainement transformée en espace vert. La crainte du patron: «Que ça devienne la zone». ©ÉdA – Julien RENSONNET
 Les tenanciers du Parvis de Saint-Gilles dénoncent aussi un urbanisme défaillant avec un mobilier urbain «où personne ne veut s’asseoir» et un pavé «perpétuellement sale».
Les tenanciers du Parvis de Saint-Gilles dénoncent aussi un urbanisme défaillant avec un mobilier urbain «où personne ne veut s’asseoir» et un pavé «perpétuellement sale». ©ÉdA – Julien RENSONNET

Stratégies

Concrètement, la Commune met déjà en place plusieurs stratégies pour garantir ordre et sécurité sur le Parvis. «Il y a d'abord les gardiens de la paix jusqu'à 22h. Puis une équipe de prévention composée de travailleurs sociaux et d'éducateurs de rue, spécialisés dans le contact avec les publics précaires. Ils assurent un contact quotidien auprès des habitués à qui des solutions sont proposées tous les jours». Une équipe «spéciale» de la cellule des gardiens de la paix, dénommée «Proxi», est en outre chargée de «désamorcer les conflits». Ils sont actifs tous les jours «jusqu'après après minuit». Et bien entendu, «la police doit parfois intervenir». Son action dans les environs du Parvis devra «être renforcée». Enfin, collaboration est nouée avec les associations, la plateforme Bruss'help ou les communes limitrophes.

C’est une problématique bruxelloise, qui se répète sur d’autres zones.

Il n'empêche, Saint-Gilles refuse de circonscrire le problème à son territoire. «C'est une problématique bruxelloise, qui se répète sur d'autres zones», plaide Lionel Kesenne. Alors Charles Picqué a-t-il suggéré une simplification de la procédure dite «Nixon». Celle-ci est ainsi nommée parce qu'elle réutilisait à l'origine la ligne téléphonique ouverte lors d'une visite du président américain Nixon à Bruxelles. Voilà pour l'anecdote.

Psychiatrie

Que demande Picqué, au nom de la conférence des Bourgmestres des 19 communes? «La procédure Nixon permet à la police de se référer à un médecin spécialisé pour exiger l’examen en urgence d’une personne qui ressort de la psychiatrie. Car ce n’est pas à la police d’exiger l’internement», détaille Kesenne. «Mais cette procédure est assez compliquée à appliquer sur le terrain». Il faut en effet «donner priorité à la santé mentale du malade» tout en assurant «la sécurité des usagers de l’espace public». Aussi, un dossier est-il en cours dans les hôpitaux pour revoir la procédure Nixon.

Le cabinet du Bourgmestre Charles Picqué pense que la mutation de la place Marie Janson en parc encouragera les familles saint-gilloises à reprendre possession du lieu dans une commune qui manque d’espaces verts.
Le cabinet du Bourgmestre Charles Picqué pense que la mutation de la place Marie Janson en parc encouragera les familles saint-gilloises à reprendre possession du lieu dans une commune qui manque d’espaces verts. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Au contraire de certains commerçants, la Commune voit enfin dans la refonte de la place Marie Janson en parc l’opportunité de faire revenir les ménages saint-gillois au Parvis. «L’idée est de valoriser l’espace public, le rendre plus attractif car il est vrai que Saint-Gilles manque d’espaces verts. Ce manque, l’étude en amont l’a prouvé», conclut Lionel Kesenne.