«Un jihad de l’amour»: le livre émouvant de Mohamed El Bachiri, qui a perdu sa femme Loubna dans l’attentat du métro Maelbeek

Émouvant témoignage, acte de résilience, courageux plaidoyer: «Un jihad de l’amour» est le message de réconciliation que Mohamed El Bachiri veut donner «à l’humanité». Le Molenbeekois a perdu sa femme Loubna dans l’attentat du métro Maelbeek. Son livre poétique, d’une grande tristesse et d’une profonde lucidité, donne aussi une lumière d’espoir à ses trois jeunes fils. Et à tous les jeunes, musulmans ou non.

Julien Rensonnet
«Un jihad de l’amour»: le livre émouvant de Mohamed El Bachiri, qui a perdu sa femme Loubna dans l’attentat du métro Maelbeek
Avec des mots simples et émouvants, Mohamed El Bachiri raconte son deuil, l’absence de «l’amour de sa vie» Loubna, mais conceptualise aussi des notions de vengeance, de croyance, de jihad ou d’amour. Un texte courageux. ©EdA - Julien RENSONNET

«(Les enfants) Ils trouvent la vie moche, clairement. Une maman qui dit au revoir, qui fait des bisous, qui part au travail, et tout d’un coup, plus de maman. Ils n’ont rien compris».

Cette maman, c’est Loubna Lafquiri. Ce 22 mars funeste, «elle avait pris le métro». Celui qui écrit, c’est Mohamed El Bachiri. Le Molenbeekois sort ce 21 septembre une traduction française de «Un jihad de l’amour». Ce vibrant message, coécrit avec David Van Reybrouck, est d’abord paru en néerlandais. 80.000 exemplaires ont été écoulés. Preuve que le courageux témoignage de ce jeune papa a plus que jamais sa raison d’être.

«Molenbeek doit être l’épicentre d’un message d’amour»

Désormais «seul capitaine d’un bateau avec ses trois matelots, en plein milieu d’un océan de tristesse», l’ancien conducteur de métro veut embarquer toute la jeunesse vers des vents meilleurs, qui soufflent la réconciliation. «J’espère que ce livre fera du bien à tout le monde», plaide-t-il par écrit.

Son éditeur français aurait aimé lancer le livre à Paris. Mais il n’était pas question pour Mohamed El Bachiri de livrer son message ailleurs qu’à Molenbeek, «la commune où j’ai grandi et où j’ai été heureux. (...) où, après la mort de Loubna, j’ai reçu la sympathie (...) de toutes les générations, croyants ou moins croyants, barbus ou jeunes qui traînent». Dans la cave voûtée de la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale, il redit cette «évidence». «Molenbeek pour moi doit être l’épicentre d’un message d’amour, de tolérance, d’ouverture».

Mohamed El Bachiri: «Le livre est aussi l’occasion de dire ce qu’un musulman molenbeekois pense et réfléchit».
Mohamed El Bachiri: «Le livre est aussi l’occasion de dire ce qu’un musulman molenbeekois pense et réfléchit». ©EdA - Julien RENSONNET

«Je suis ici malgré moi»

Le Bruxellois subit. «Je suis ici malgré moi», regrette-t-il. C’est aussi malgré lui que son «appel» aux jeunes de la communauté musulmane le 17 juin 2016 à l’église Saint-Jean-Baptiste a été relayé des centaines de milliers de fois sur internet. De là est né le livre. El Bachiri a l’intelligence de transformer le destin en opportunité. «Le livre est avant tout un message d’amour. Pour Loubna. Pour mes enfants. Pour les autres. Pour l’humanité en général. C’est aussi l’occasion de dire ce qu’un musulman molenbeekois pense et réfléchit».

L’homme «ne dort plus sans médoc». Il a donc mis ses nuits blanches à profit pour réveiller l’autre. Dans son langage simple, concret, il offre «aux générations futures» un précis de tolérance, de philosophie et de théologie. Court, scandé de chapitres secs et denses consacrés à «la foi», «au Coran», à «la vengeance», au «jihad», à «la laïcité», au «terrorisme», à «la nuit», à «l’amour», «Un jihad de l’amour» puise sa force dans le deuil, mais aussi dans la culture. C’est l’acte d’un mari courageux, d’un musulman d’aujourd’hui qui aime Molenbeek et le Maroc, Astérix et Khalil Gibran, l’Histoire et la Philosophie.

«Le terme “jihad” est subversif»

De lecteur, Mohamed El Bachiri devient donc auteur. Humblement. «L’écriture de ce livre, c’est aussi un acte de résilience», expose-t-il. Coucher les mots l’a-t-il aidé dans l’épreuve? «J’ai écrit un peu, dès le départ, la nuit. Je suis issu de la culture hip-hop. J’aime les beaux textes, la poésie. Écrire était une réponse à ma souffrance, mais aussi à la terreur. Je cherchais à mettre l’accent sur ce qui nous rassemble». Il nous semble évident que la beauté de son texte concourt aussi à renforcer le message. Ses pages sur les rencontres avec les royautés belges et marocaines par exemple, sont touchantes, justes, sobres et bien écrites.

«Un jihad de l’amour»: le livre émouvant de Mohamed El Bachiri, qui a perdu sa femme Loubna dans l’attentat du métro Maelbeek
©EdA - Julien RENSONNET

Reste à expliquer ce titre un peu provocateur. «Le terme “jihad” est subversif. Mais son sens premier, c’est celui d’une lutte, d’un “effort” contre sa colère et ses sentiments intérieurs. Une lutte pour tendre la main et comprendre», nuance le Molenbeekois. On renverra une dernière fois au livre. «Je me sens plus “jihadiste” que le plus grand des guerriers», écrit Mohamed El Bachiri. «Je suis un jihadiste de l’amour. Ne me demandez pas de haïr, plutôt mourir».

+ «Un jihad de l’amour», Mohamed El Bachiri, propos recueillis par David Van Reybrouck, 100p, 9€.

Elles l'ont dit

François Schepmans, bourgmestre de Molenbeek

«Une voix, celle de Mohamed, s'est levée en septembre 2016. Lors de cette fête de rupture du jeûne, il a touché tout le public présent. Son message de paix au milieu de la tempête a ensuite fait le tour du monde sur Facebook. Désormais en livre, «Un jihad de l'amour» mérite d'être lu par tous les jeunes. Il doit devenir un outil pédagogique aussi. Il pose des questions que les jeunes peuvent se poser dans leur rapport avec l'Islam. C'est enfin un message d'apaisement qu'il faut relayer».

Bernadette Gildemyn, représentante de l'éditeur JC Lattès

«C'est un livre très court, mais très intense. Il donne un message clair sur l'Islam, qui n'est pas une religion de guerre ou de violence. Mais d'amour et de fraternité. C'est aussi un livre d'un grand courage».