Crèches en danger: parents cocufiés?

Stress, manque de moyens, pertes d’emploi et… bébés sans crèche. Les exploitants des structures d’accueil de la petite enfance alertent: la sévérité des règles risque de diminuer encore les places dans leurs lits. Alors que la situation est déjà critique.

Julien Rensonnet
Crèches en danger: parents cocufiés?
JB8809_018 ©Reporters

«On va vers une troisième guerre mondiale. Déjà qu’il manque des places dans toutes les crèches!».

Comme Maryline Hastir chez Bébés Joyeux à Anderlecht, les exploitants des crèches et maisons d’enfants de Wallonie et Bruxelles sont à bout de souffle. Les conditions d’agrément drastiques de l’ONE risquent de forcer plusieurs établissements à fermer leurs lits. Poussées par une obligation de maîtrise du néerlandais dès le 1er avril, un grand nombre de structures bruxelloises opèrent en effet actuellement leur passage de l’organisation flamande Kind & Gezin vers son pendant francophone de l’ONE. Mais le mécontentement dépasse cette stricte problématique.

«Leur politique séparatiste me dégoûte»

«Dès le mois prochain, la directrice et au minimum une responsable devront maîtriser parfaitement le néerlandais. Sous peine de se voir refuser l’agrément de K&G», déplore Maryline Hastir. «Et pour 2017, il faut que toute l’équipe soit bilingue. Et que 55% des familles accueillies soient néerlandophones. Aujourd’hui, je n’en ai aucune. Pourtant, à Bruxelles, ils testent déjà nos capacités par téléphone. Moi, je ne leur fournirai pas leur certificat. Pas que je ne veuille pas parler néerlandais: c’est leur politique séparatiste qui me dégoûte!»

Alors qu'en mars 2014, 75% des structures d'accueil bruxelloises patronnées par Kind & Gezin sont francophones, très peu pourront se conformer aux changements de règles. D'où leur volonté d'émigrer. Mais c'est là que ça se corse: l'ONE est plus «sévère». Et inaccessible pour les crèches francophones des communes à facilités de la périphérie.

Au centre des inquiétudes: le statut des accueillants. Et leur nombre. Kind & Gezin autorise en effet jusqu’à 9 enfants par accueillante alors que l’ONE se limite à 4,5. De plus, les barèmes salariaux sont équivalents dans les structures de Wallonie et Bruxelles à ceux des infirmiers, soit 1930€ bruts minimum. Côté flamand, on plafonne à 1450€.

«Les cocus? Les parents!»

Le calcul est vite fait: si les accueillantes bruxelloises n’apprennent pas le néerlandais, elles s’exposent à un budget diminué de moitié en sautant de Kind & Gezin à l’ONE. «Avec les règles ONE, je passerais de 19 à 12 enfants chez Bébés Joyeux», calcule Maryline Hastir. «Avec 4 salaires et les charges, on frôle les limites de l’impossible. Si on arrive à 750 ou 1.000€ par mois pour placer son enfant en crèche, plus personne ne pourra payer».

«Les cocus, ce sont les parents», grince Alain Mahiat. Cet exploitant de la maison d’enfants privée BBDiamant à Schaerbeek a décidé de créer un syndicat corporatiste. Pas pour revendiquer des moyens: l’homme ne veut surtout pas de subsides, «vrai piège à con qui rend dépendant». Mais pour qu’on laisse ses pairs travailler.

«Il est normal qu’une crèche autorisée par K&G puisse dialoguer en néerlandais avec l’autorité. Le problème pour nous, c’est l’ONE. Quoi? Un petit Flamand se contente d’une nounou à partager avec 8 autres enfants et un Wallon, avec 4 seulement? Sur base de 500€ par enfant, comment voulez-vous qu’on s’en sorte avec 2.250€ par mois? On trime 55 heures par semaine! On a des frais faramineux. Et il faudrait aussi qu’on ait une cuisine en inox contrôlée par l’AFSCA?!»

Une pétition

Si les règles ne s’assouplissent pas, Alain Mahiat craint que toutes les structures ne soient reprises par des sociétés privées françaises. «Et là, adieu les crèches familiales».

Plus mesurée, Catherine Lambert est à l'origine de la pétition crechesendanger, qui demande une réforme des conditions d'autorisation par l'ONE. «Ils y travaillent actuellement», nous précise-t-elle. «Il y a urgence en Wallonie. Et urgence criante à Bruxelles. Le politique doit s'emparer du dossier avant les élections».

ONE: «On travaille sur le nombre d’enfants par accueillant, mais ça ne sera pas drastique»

Dominique Fievet, vous êtes coordinatrice subrégionale de l’ONE pour la Région bruxelloise. Les accueillants déplorent les conditions drastiques imposées par l’ONE.

Nous ne sommes pas responsables de la situation: les conditions d’accueil de Kind & Gezin sont en dessous de nos standards. Les Flamands ont été laxistes et, désormais, ils resserrent la vis pour aligner leurs exigences aux nôtres. On hérite de leur politique. Quant aux exigences de maîtriser le néerlandais, les exploitants les connaissent depuis 5 ans.

De nombreuses structures d’accueil passant d’une tutelle à l’autre pourraient fermer. Les budgets sont serrés. Allez-vous adapter vos exigences?

Nous ne pouvons pas les brader. Ça serait injuste par rapport aux structures que nous chapeautons depuis longtemps et qui ont consenti les efforts. Concernant les exigences de diplôme, les responsables pourront en principe faire preuve de leur expérience si elles n’ont pas de formation. Concernant l’équipement, comme les lits, l’ameublement, les cuisines ou l’hygiène, un délai de 2 ans devrait être accordé.

Et au niveau des locaux?

À Bruxelles, on ne peut pas pousser les murs. Nous tiendrons compte des caractéristiques du bâti. Des dérogations seront accordées pour un espace de 5m2 par enfant et non 6m2 comme ailleurs en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Les salaires aussi sont problématiques…

Les syndicats wallons semblent avoir mieux négocié que leurs homologues flamands. Ça fausse un peu la concurrence à Bruxelles. Mais de ce côté-là, l’ONE n’a aucune prise. Ce sont les commissions paritaires qui ont fixé les barèmes.

La plus grosse inquiétude concerne le nombre d’accueillantes par enfants: moins de personnel pourrait garantir la viabilité des maisons d’enfants…

Ça, on y réfléchit. Nous n’avons pas la tête dans le sable. Nous avons formulé des propositions qui sont sur la table du Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais nous voulons assurer une qualité minimum. Autant pour le confort des enfants que des accueillants. Ça ne sera pas une augmentation drastique du nombre d'enfants par accueillant. Nous ne voulons pas donner de faux espoirs…