• Charleroi
  • Namur
  • Liège

UrbEx
Exploration Urbaine

Tom EVRARD

Aucune barrière, aucun panneau d’interdiction. Et la porte est simplement maintenue par une pierre... On entre. Pas un bruit. L’endroit, entouré de broussailles, est complètement abandonné, en témoigne l’épaisse couche de poussière recouvrant les quelques pièces de mobilier encore présentes. Pas de signe de vie. Mais à bien observer l’aménagement des pièces et des objets usuels encore dispersés ci et là, on se prend à imaginer le quotidien de ceux qui habitaient ici. Depuis combien de temps le site a-t-il été déserté par ses derniers occupants ? Aucune idée... On ne touche à rien, on ne dégrade rien, on prend juste quelques photos. Et puis on s’en va. Le lieu ? On n’en dira rien, on ne le situera pas. Pour éviter que les vandales ne passent par là. Mais aussi parce que cela fait partie des règles d’un phénomène en plein boom mais méconnu du grand public : l’exploration urbaine également appelée urbex, contraction des mots «urban» et «exploration».

L’objet de ce phénomène en pleine expansion depuis quelques années est simple : partir à la découverte de lieux abandonnés quels qu’ils soient. Usines, anciens charbonnages, manoirs, chapelles, vieux forts, hangars, sites militaires, sites industriels ou insolites et bien d’autres encore. Avec quels résultats ? On y prend des séries de photos que l’on diffuse dans la communauté des urbexeurs ou que l’on publie sur le net. Internet regorge ainsi de blogs illustrant des endroits «visités» et photographiés par des «urbexeurs» . Et certaines des photos montrent des endroits pour le moins étonnants voire carrément surprenants... Et dire que, parfois, on passe quotidiennement devant un de ces sites abandonnés sans même le voir, ou sans même imaginer la richesse, parfois simplement architecturale, qu’il recèle. Mais la facilité n’est pas nécessairement la norme et, selon certains «urbexeurs», certains endroits demandent un peu de recherches. et se méritent.

Mais attention, l’exploration urbaine a ses règles. Pas question de faire n’importe quoi et n’importe comment. Et surtout, ne pas franchir les limites de la légalité...

Le puits numéro 10

Un ancien charbonnage dans le Hainaut. Exploité de 1916 à 1969, le site a même été un temps utilisé pour un zoo et une casse de voitures. Le site a été longtemps arpenté par des explorateurs urbains qui avaient trouvé là un cadre idéal pour de la photo, mais aujourd'hui, il ne reste que peu de traces des activités passées sur ce site si ce n'est les bâtiments vides.

Tour de refroidissement

Elle est immense. Enorme. On accède à cette ancienne tour de refroidissement par une petite porte métallique juchée au dessus d'un étroit escalier... Franchir la porte, c'est accéder à un autre temps, à un autre monde. L'intérieur n'est qu'un immense vide éclairé par la lumière qui plonge du sommet de l'édifice. Au sol, on ne voit qu'une impressionnante successions de petites rigoles qui convergent vers le centre de la structure. Tout y est gris, même les rambardes en bois fragilisées par le temps... Seule trace de vie: la mousse verte qui recouvre les rigoles. Pas toutes, seulement celles qui reçoivent la lumière du jour et l'eau de pluie... En plein milieu de la structure, un espèce d'énorme entonnoir de béton, lui aussi couvert de mousse. Cette tour abandonnée est un classique belge de l'exploration urbaine...

Portrait de Xavier G., UrbExeur

"Les seules traces que nous laissons sont celles de nos pas"

Tom EVRARD

Le costume noir tiré à quatre épingles, rasé de près, assis derrière un large bureau en bois comportant quelques dossiers financiers et une petite agrafeuse, Xavier est employé dans le secteur bancaire. «Une petite tasse de café ?» glisse-t-il avec un large sourire avant de prendre un appel téléphonique. Mais quelques fois par année, Xavier troque son complet sombre pour une tenue plus «rustique », complétée par une solide paire de chaussures, une lampe de poche et un appareil photo. Soit le parfait nécessaire de base pour pratiquer une activité un peu particulière : l’exploration urbaine.

«J’ai découvert cette activité voici un peu plus de deux ans lors d’une visite du château de Noisy avec un ami qui pratiquait déjà, explique Xavier. C’était étonnant de voir ces lieux majestueux complètement désertés. Je ne connaissais pas du tout cette activité qui consiste à visiter des endroits abandonnés, parfois même oubliés. Certains d’entre eux sont étonnamment bien conservés, un peu comme si le temps s‘y était arrêté. Et on peut facilement imaginer des scènes de la vie quotidienne... »

Mais ça lui a plu. Et il a continué, encore et encore. «Aujourd’hui, nous sommes un groupe de quatre à sortir régulièrement pour faire de l’exploration urbaine.» En Belgique, et à l’étranger aussi. Les sites? La liste est kilométrique : charbonnages, hangars, chapelle, ancien théâtre, manoirs, anciennes infrastructures militaires, ancien cabinet dentaire, etc. Et la liste fluctue dans le temps : certains sites déboulent dans la liste des «spots » potentiels là où d’autres la quittent suite à des travaux, par exemple. « J’ai une banque de données reprenant de 200 à 300 sites en Belgique. Mais il y en a en réalité bien davantage et je n’en ai vu qu’une petite partie. Il y a beaucoup de sites industriels mais on peut malgré tout trouver d’autres choses intéressantes, parfois carrément insolites. » Comme ce hangar bondé de vieilles «bagnoles » situé… heu… où ça? «On ne donne pas les adresses des sites, c’est une des règles de l’exploration urbaine… »

Les sites donc, il faut les trouver, ce qui demande une phase préalable de recherche, qui fait aussi partie du jeu. «Les journaux sont une source d’informations, tout comme les réseaux sociaux, le bouche-à-oreille ou encore des indices laissés par d’autres «urbexeurs » voire les échanges de données ou, dans de plus rares cas, le hasard...»

Sur place, pas question de faire n’importe quoi. «Nous ne sommes pas des têtes brûlées. La sécurité est la règle. On ne fait par exemple jamais d’exploration urbaine seul. Ensuite, pas question d’entrer par effraction. Si on ne sait pas entrer, on n’entre pas. On ne casse pas une fenêtre pour entrer, on cherche un accès disponible comme une porte ouverte, un trou dans un mur, etc.. À l’intérieur, nous n’abîmons rien et nous ne ramenons pas de «souvenirs». On visite et on photographie, c’est tout. Le truc, c’est de préserver l’endroit. Les seules traces que nous laissons, ce sont celles de nos pas...» Et tout ça pourquoi? La réponse peut être variable, au-delà du plaisir de la découverte et de la montée d’adrénaline lorsqu’on pénètre dans un lieu inconnu. Pour certains, ce sera immortaliser un patrimoine perdu là ou d’autres préféreront rechercher des traces de vie ou un style architectural... «Certains mettent ensuite leurs photos sur des réseaux sociaux, sur des blogs. Mais là aussi pas question de donner les noms exacts des endroits et des adresses. Les dévoiler signifie les offrir sur un plateau d’argent à des vandales ou des voleurs. »

Pas de nom donc. Juste une dénomination liée à un élément particulier du site. Qui peut dire ainsi ce que sont le Château au Matelas, le Parc Castor, l’Old Iron, la Zone Braams, la Villa du docteur Pepito, le théâtre Jeusette ou encore le Sanatorium D? Seuls les adeptes de l’exploration urbaine (ou presque) connaissent. Au fait combien sont ils chez nous? «Aucune idée», répond Xavier... En France, ils sont 10000 environ. Et il n’y a pas de profil type. Ingénieur, sans emploi, militaire, photographe, ouvrier, peu importe... «Seule compte l’envie de chercher et de découvrir, mais en respectant des règles.»

Le "cimetière des trains"

Au bout de rails envahis par les bouleaux se dressent d'énormes hangars où étaient entretenus et réparés les locomotives et autres wagons. Aujourd'hui, les hangars sont toujours là et, bien que dégradés, on devine encore bien les anciens bureaux, les cabines, les sanitaires... A l'extérieur, sur les rails sur lesquels plus rien ne roule, on découvre un wagon en bon état et, bien qu'il y en aient bien moins qu'auparavant, plusieurs locomotives diesel définitivement à l'arrêt. Ce site a été un grand classique de l'exploration urbaine.

Ruine des chemins de fer

Les gens du coin le reconnaîtront sans doute... Très typé sur le plan architectural, il s'agit d'un ancien bâtiment administratif de la SNCB abandonné à la fin des années 70 suite à une dramatique explosion de gaz. L'endroit est sérieusement dégradé et a été pris d'assaut par les taggers et autres adeptes du paintball. Pour l'anecdote, un explorateur urbain raconte sur son blog y avoir rencontré un soldat romain (sic) et des vestales légèrement vêtues, lesquelles ont raconté à l'explorateur urbain être en tournage pour le remake d'un film romain... Oui, on peut parfois faire de curieuses rencontres...

La piscine aux carreaux

Inaugurée dans les années 30, cette piscine Art-Deco n'accueille plus de nageurs depuis longtemps. Si elle n'est plus occupée actuellement, elle ne devrait néanmoins pas tarder à faire l'objet de travaux dans le cadre de la revitalisation du quartier. Et le bâtiment devrait accueillir une bibliothèque, entre autres.

Le "Chateau au matelas"

Une énorme bâtissse en U logée dans un espace boisé. Abandonnée depuis un “certain temps”, des travaux de restauration y ont été entamés sur une aile avant d'être visiblement arrêtés. En son temps, l'édifice ne devait pas manquer de cachet. Mais aujourd'hui, il est tout de même bien délabré... Un peu à l'écart, ce qui devait être une ancienne grange réaménagée reste encore dans un état visuellement acceptable, mais cela ne durera pas vu l'état de la toiture...

Les auditoires du Val-Benoît

Quelques photos publiées dans le Daily Mail en novembre dernier ont propulsé le site du Val Benoît sur les devants de l'actualité. Jugez plutôt: ce site, construit dans les années 30 et véritable vitrine de l'Université de Liège , est déserté de ses étudiants depuis 2005 et laissé en l'état. Les auditoires, les laboratoires, le mobilier, les valves sont toujours bel et bien là. On y trouve même des tableaux où figurent les dernières leçons... Ce site, qui accueillait les facultés de sciences et de sciences appliquées, ne restera pas à l'abandon. Dans les semaines qui viennent, des travaux de réhabilitation vont ainsi être entamés pour l'ensemble des 8 hectares du site et ce, sous la houlette de la SPI, l'agence de développement pour la province de Liège. Il y en a pour quelques années et pour aussi quelques dizaines de millions. Plus question de visiter donc un endroit architecturellement remarquable et étroitement surveillé.

Un ancien fort en région liégeoise

Construit dans le premier quart du 19e siècle, cet ancien fort devenu caserne, en région liegeoise, est à l'abandon depuis 1988. Facilement accessibles derrière de vieilles grilles toujours ouvertes, les anciens batiments s'étendent dans un immense espace boisé de plusieurs hectares où le temps semble s'être arrêté. Mais gare aux inconscients car, comme d'autres anciens sites militaires, l'endroit n'est pas sans risques pour qui ne prend pas garde. On peut chuter dans un trou et certains “passages” présentent un risque réel d'effondrement. On devine encore nettement les anciens dortoirs, les casemates, couloirs souterrains, ancien corps de garde, salles diverses et même les anciennes cuisines... Seul un ancien cimetière voisin reste entretenu.

Crédits

Découvrez notre dossier UrbEx dans le supplément Deuzio de L'Avenir de ce samedi 1er février 2014.

Texte : Tom Evrard
Photographies : Jacques Duchateau
Web : Cédric Dussart