Liège - Bastogne - Liège

Comme une évidence, Liège-Bastogne-Liège, celle que tout le monde surnomme « La Doyenne », fêtera sa 100e édition en 2014. Un peu lente au démarrage, la classique, bien aidée par les paysages de carte postale qu'elle emprunte, s'est rapidement imposée dans le cœur des amoureux de la petite reine.
Aujourd'hui considéré comme le tournant de la saison cycliste – sa ligne d'arrivée coïncide avec la fin des classiques printanières –, l'aller-retour le plus célèbre du sport doit ses lettres de noblesse à ses côtes redoutables ainsi qu'aux plus grands champions. Anquetil, Merckx, Hinault, Argentin, Bettini,… Tous ont partagé leur gloire avec « La Doyenne ».
Pour la 100e fois cette année, tous les regards seront à nouveau tournés vers Liège-Bastogne-Liège. Du livre de Didier Malempré, journaliste à L'Avenir et auteur de « Liège-Bastogne-Liège : une Doyenne vénérable et vénérée », aux expositions qui fleurissent entre la Cité ardente et le Luxembourg, tout est mis en place pour rendre inoubliable cette date anniversaire. Avec, en apéritif, un webdocumentaire unique proposé par la rédaction de L'Avenir : « La 100e de Liège-Bastogne-Liège »

Des débuts compliqués

Sorte de course-éprouvette pour un futur Liège-Paris-Liège qui ne verra jamais le jour, Liège-Bastogne-Liège, ou plutôt « Liège-Bastogne et retour », a connu des débuts difficiles avant de s'imposer sur la scène internationale.
Organisée pour la première fois en 1892, celle que l'on surnomme aujourd'hui « La Doyenne » a dû attendre une quinzaine d'années avant de se faire un nom. Déprogrammée après trois éditions seulement – et autant de victoires du Belge Léon Houa qui réussit le premier triplé de l'épreuve – pour des raisons plutôt vagues, la classique ardennaise, pur produit liégeois imaginé par le Pesant Club Liégeois, recevra une deuxième chance en 1908. A la victoire du Français André Trousselier s'enchaînent alors plus de 90 courses à travers les routes sinueuses du sud de la Belgique. Et parmi elles, certaines ont plus marqué les esprits que d'autres…

Ils ont marqué Liège-Bastogne-Liège

Victoires inédites, succès historiques, sprints mythiques : retour en images sur 10 lauréats qui auront marqué l'histoire de la Doyenne.

  • 1908 : La brèche ouverte par Trousselier (Crédit : D.R.)
    Après les trois victoires successives de Léon Houa (1892 -1893 -1894) et une interruption d'une douzaine d'années, Liège-Bastogne-Liège reprend ses droits en 1908. Et pour la première fois, grâce au Français Louis Trousselier, un étranger montera sur le podium liégeois et remportera la course.
  • 1957 : Egalité ! (Crédit : Guy Crasset)
    Après une des courses les plus rocambolesques de l'histoire de la Doyenne, Germain Derycke partage sa nette victoire en solitaire avec Frans Schoubben, son compatriote et compagnon d'échappée déposé plus tôt dans la journée. Une histoire bien belge qui met en lumière l'influence que peut exercer Germain Derycke, mulitple vainqueur de classiques, sur les autorités.
  • 1962 : La polémique Planckaert-Wolfshohl (Crédit : Guy Crasset)
    Rolf Wolfshohl aura mis une belle pagaille dans ce L-B-L 1962 ! Plutôt habitué aux labourés, l'Allemand, plus rapide au sprint, est en passe de remporter la Doyenne lorsqu'il se fait doublé par Jef Planckaert sur la ligne d'arrivée. Dans le peloton, on soupçonne le Belge d'avoir acheté sa victoire. Et même si les deux hommes du jour se défendent des accusations, André Darrigade n'en démordra pas avant longtemps.
  • 1964 : Bocklant pour les 50 ans de la Doyenne (Crédit : Guy Crasset)
    Vainqueur du Tour de Romandie en 1963, Willy Bocklant remporte la 50e édition de Liège-Bastogne-Liège au terme d'un sprint où il « venge » Joseph Planckaert, son coéquipier et compagnon d'échappée repris à un rien de l'arrivée par Georges Van Coningsloo et Vittorio Adorni.
  • 1965 : Un premier doublé étranger (Crédit : Guy Crasset)
    Pour la première fois depuis 1892, deux coureurs étrangers montent sur les deux plus hautes marches du podium liégeois. Si l'Italien Vittorio Adorni peste à l'idée de louper encore une fois la victoire - c'est son troisième podium en trois éditions -, son compatriote Carmine Preziosi est au sommet de sa gloire. Un premier doublé qui montrera la voie à suivre aux coureurs transalpins, grands spécialistes de la Doyenne dès les années 80.
  • 1966 : Anquetil, seul contre tous (Crédit : Guy Crasset)
    Plus encore que sa victoire nette et sans bavure, « Maître Jacques » marquera les esprits en refusant de se présenter au contrôle antidopage. « C'est ridicule », avait simplement commenté le quintuple vainqueur du Tour. Dossier classé !
  • 1969 : Merckx, la première d'une longue série (Crédit : Belga)
    Après être passé tout près de la victoire en 1967, Eddy Merckx remporte sa première Doyenne en 1969. Le « Cannibale » devance son compagnon d'échappée Victor « Vic » Van Schil et met plus de 8 minutes dans la vue de ses premiers poursuivants. L'histoire d'amour entre Merckx et Liège-Bastogne-Liège débute.
  • 1974 : Pintens sur tapis vert (Crédit : Guy Crasset)
    Une histoire de gros sous, une polémique sur la ligne d'arrivée, un vainqueur déclassé pour usage de produits dopants : le duel entre Ronald De Witte et Georges Pintens a fait couler beaucoup d'encre…
  • 1980 : Hinault dans la neige (Crédit : Guy Crasset)
    Incroyable édition que celle qui a été remportée en 1980 par le « Blaireau ». Arrivé en solitaire à Liège avec plus de 9 minutes d'avance sur ses plus proches poursuivants, le quintuple vainqueur du Tour de France a dompté la neige et le froid pour s'imposer dans la course la plus éprouvante du printemps. Au final, Bernard Hinault ne devancera qu'une vingtaine de concurrents. Les 150 autres partants ayant abandonné !
  • 2011 : « La Gilbertmania » (Crédit : Belga)
    Liégeois pur jus, Philippe Gilbert est devenu prophète en son pays en faisant la nique au sprint aux frères Schleck. Considéré par beaucoup comme la plus belle victoire de sa carrière, le succès de Phil' sur Liège-Bastogne-Liège sonnera comme un jour de fête nationale dans la Redoute où campent ses plus fervents supporteurs.

Les Ardennes comme test

Comme son nom l'indique, Liège-Bastogne-Liège a tissé au fil des décennies une relation particulière avec la province du Luxembourg. Véritables repères de la classique, Bastogne et ses environs recèlent d'anecdotes sur la Doyenne. Et si, à l'instar de la chute de Laurent Fignon en 1988, certains événements de la classique ardennaise font partie intégrante de son histoire, d'autres faits de course sont moins connus. A vous d'en découvrir quelques-uns via 5 questions.

La Redoute, le juge de paix

« C'est là que j'ai fait la différence, aussi bien en 1976 qu'en 1978. » Les yeux rivés sur une photo d'époque, Joseph Bruyère se souvient très exactement de ce kilomètre 700 qui l'a fait rentrer dans l'histoire de la Doyenne à deux reprises. La côte de La Redoute, c'est « son » ascension.

Toujours accompagné en tête de la course en 1976 et en 1978, Joseph Bruyère a profité de La Redoute pour faire la différence dans le final de Liège-Bastogne-Liège. « Lors de ces deux éditions, j'avais attaqué assez tôt car je savais que je n'avais aucune chance de répondre aux attaques des meilleures dans les côtes les plus dures. La première fois, je me suis donc retrouvé avec Herman Van Springel qui n'avait pas donné un seul coup de pédale jusqu'à ce que je le lâche dans La Redoute, se souvient l'ancien lieutenant d'Eddy Merckx. Deux ans plus tard, je refais le même coup avec Michel Pollentier. Mais à aucun moment je ne les ai attaqué : ils ont manqué de jus et j'ai simplement continué à mon rythme. » Ecrasant ses pédales de toutes ses forces, le coureur liégeois s'envole alors vers deux victoires nettes et sans bavure.

La Redoute, c'est notre Koppenberg à nous, les Wallons
Philippe Gilbert

Aujourd'hui âgé d'une soixantaine d'années, le triple vainqueur du circuit Het Volk a vu le parcours de la Doyenne être modifié au fil des années et « sa » difficulté aywaillienne, apparue pour la première fois en 1974, reculer dans le final. De là à dire que La Redoute a perdu de sa superbe, il y a un pas qu'il ne veut pas franchir. « Même si la bagarre n'y est plus aussi intense que dans les années 70 et que le peloton l'aborde beaucoup moins violemment qu'auparavant, ça reste une côte compliquée à aborder. Surtout après 200 kilomètres de course. Ceux qui n'ont plus les jambes y sautent, c'est inévitable ! » Et Joseph Bruyère de se souvenir notamment de Michel Pollentier qui s'y était cassé les dents l'année de son deuxième succès.

Surnommée La Redoute en raison de la présence d'une fortification qui avait abrité des militaires durant les combats entre les troupes impériales autrichiennes et les révolutionnaires français, la plus mythique des côtes de Liège-Bastogne-Liège construit sa légende à chaque nouvelle Doyenne. Et si les coureurs craignent parfois d'y faire le spectacle, « la présence du public qui s'y amasse en fait un spectacle à lui tout seul. » Et c'est Joseph Bruyère qui le dit.

Le virage de Liège-Bastogne-Liège

Les cheveux gris mais la passion toujours aussi intacte pour la course qui l'a tant fait vibrer, Paul Bolland est la mémoire vivante de la Doyenne. Mieux, il en a été l'un des acteurs les plus importants en raison de son implication dans l'accord que l'organisateur historique de la classique, le Pesant Club Liégeois, signera au début des années 90 avec la société du Tour de France, futur ASO. Retour sur deux années mouvementées qui ont changé la face de Liège-Bastogne-Liège.

Quand Frank se jouait de tous dans Saint-Nicolas

Il lui restait, nous étions le 11 avril 1999, sept jours pour tenter de récupérer de ses efforts sur un Paris-Roubaix auquel il avait voulu absolument participer, avec, au bout du compte, une septième place. Le regretté Frank Vandenbroucke était ainsi fait : il voulait tout et tout de suite. Mais pour s'offrir la Doyenne, il savait qu'il fallait faire preuve d'une infinie patience et d'une incommensurable modestie.

Un an auparavant, il n'avait pas pu suivre Bartoli dans la nouvelle côte de la Doyenne, celle de Saint-Nicolas.« Cette fois, je suis au top de ma condition, mentale et physique, disait-il. La Doyenne, c'est la plus vieille, la plus difficile, la plus belle des classiques… Quand j'avais dix ans, j'ai vu Argentin, Criquielion ou Merckx dans la Redoute ou le Stockeu… Liège-Bastogne-Liège est une course phénoménale qui n'a jamais été gagnée que par des coureurs phénoménaux. Je me souviens encore de cette victoire de Hinault en 1980. Je le vois encore dans son équipement aux couleurs de Renault, seul dans la neige. C'est sans doute le plus grand exploit de l'histoire du cyclisme… »

Michele Bartoli, double vainqueur de cette Doyenne, en 1997 et 1998, reste le principal favori et adversaire de Vandenbroucke pour ce 85e Liège-Bastogne-Liège. La veille, Frank a prédit qu'il attaquera dans la côte de Saint-Nicolas. Vandenbroucke n'a-t-il pas fait preuve en même temps d'une suffisance qui ne sied pas avec la réputation de la classique ardennaise ? La veille, Bartoli, lui, n'a fait aucun commentaire.

Ce dimanche 18 avril-là, dans une Redoute noire de monde, il a accéléré, sans doute pour montrer qui était le chef. Cette fois, le mano a mano a tourné à l'avantage du coureur belge. Il a creusé un écart dans la côte la plus célèbre de la classique ardennaise, mais il aura la sagesse d'attendre ses poursuivants. C'est qu'il reste 36 kilomètres de course et quatre côtes avant l'arrivée à Ans. Au pied de Saint-Nicolas, rebaptisée « la côte des Italiens », les meilleurs sont là, ils vont s'expliquer entre costauds. Boogerd, le Hollandais qui ne sait pas encore qu'il ne gagnera jamais à Liège, est le premier à attaquer. Personne ne bouge, on retient son souffle tout en haut, parmi la foule massée sur les hauteurs d'Ans. Personne ne semble pouvoir suivre le coureur batave. Puis, c'est comme une flèche, un éclair, un obus qui se dessine sur les pentes menant sur les hauteurs de Liège. Vandenbroucke est passé à côté du Hollandais, sans un regard pour son adversaire. Il est irrésistible, inabordable. La suite se résume pour lui à un défilé déjà triomphal, devant des spectateurs qui en ont la chair de poule : un coureur wallon, vingt-et-un ans après Joseph Bruyère, va de nouveau gagner la Doyenne ! Boogerd est relégué à trente secondes, Den Bakker, Bartoli et Bettini sont encore plus loin. « J'ai réussi tout ce que je voulais entreprendre, déclare alors Frank. Ma course fut linéaire et je n'ai eu peur qu'à un seul moment, lorsque j'ai été bloqué dans la chute au pied du Stockeu. Là, je suis revenu tellement facilement dans le peloton que j'ai pu mesurer la qualité de mes jambes. » Ce jour-là, Frank Vandenbroucke venait sans doute de remporter la plus belle course de sa vie. Il mit quelques jours pour mesurer la portée de son exploit, après avoir concrétisé le rêve de tout coureur qui se respecte : mater la vieille dame qui n'a qu'une idée en tête, celle de vous poursuivre de ses pièges et de ses tentations qui vous brisent souvent les pattes et qui vous obligent à ravaler votre fierté.

Les grands vainqueurs