Heysel"Le drame de la folie humaine"30 ans

29 mai 1985. Stade du Heysel. Finale de la Coupe d’Europe des clubs champions. La Juventus de Turin rencontre Liverpool pour le match le plus attendu de l’année. Dans les tribunes, la tension est à son maximum entre les supporters. Très vite, tout s’enchaîne. Très vite, la finale de rêve se transforme en un sordide fait divers. Retour sur ces heures qui ont marqué à tout jamais le monde du football et bien au-delà, grâce aux témoignages de journalistes et supporters présents sur place.

Reportage : Alan Marchal
Webdesign : Cédric Dussart

17h10« On sent très tôt que la soirée sera chaude ! »

Pour la troisième fois de son histoire, le stade du Heysel accueille la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions. Face à face, la Juventus Turin et Liverpool se retrouvent pour une finale historique. Habitués des grands rendez-vous, les supporters des deux équipes sont nombreux à avoir rejoint la capitale belge. Sous le grand soleil bruxellois, l’alcool coule à flots et quelques « coups » se perdent aux abords du stade. « Très vite, sur place, on se rend compte que certaines personnes sont pas mal enivrées et qu’on risque de vivre un moment assez chaud, se souvient, Philippe Berger, photographe à L’Avenir. Ce n’était pas inattendu vu l’importance de l’événement, mais il y avait cette escalade dans la tension ambiante. Et puis, on se dit que certains ne sont pas là uniquement pour assister à un match de foot. A l’intérieur du stade, ce sera encore pire… »

19h15La charge « rouge »

A une heure du match, les esprits s’échauffent : les insultes des uns répondent aux provocations des autres. Le passage furtif des joueurs sur la piste du Heysel ne suffit pas à calmer l’ardeur des fans. Face aux blocs O,N et M réservés aux supporters italiens, de nombreux Reds s’agglutinent à la barrière séparant « leur » bloc X du bloc Z où se trouvent à la fois des spectateurs neutres et des partisans de la Juventus. En quelques secondes, les hooligans anglais franchissent la séparation et se ruent sur les Italiens. Pour ces derniers, impossible de fuir : certains se font piétiner tandis que d’autres sont tabassés. Othello Lorentini, un des rescapés du bloc Z, se souvient de ce moment où il a perdu son fils Roberto.

19h20Une organisation en question

Seuls face aux hooligans anglais qui viennent de franchir une trop mince barrière de séparation, les supporters du bloc Z tentent de sauver leur peau en sautant des gradins. Face à eux, la police bruxelloise, en sous-effectifs et déjà incapable de repousser une première fois les Reds dans leurs tribunes quelques minutes auparavant, et les secours sont dépassés par les événements.

Les premiers corps jonchent les gradins alors que les renforts arrivent seulement. Sur place, les blessés sont évacués… sur des barrières Nadar.

Et si la violence des supporters anglais sera désignée comme étant la première cause du drame, l’organisation et les secours bruxellois seront très rapidement pointés du doigt pour leur manque de réactivité.

Et dire que des autopompes auraient pu intervenir pour repousser les premiers assauts anglais...

19h55« Heureusement qu’on a joué la finale ! »

Ce n’est qu’après une grosse demi-heure que les forces de l’ordre parviennent à reprendre la situation en main. L’heure est au bilan : les secours annoncent rapidement plus d’une dizaine de morts et de nombreux blessés.

« Venu en touriste pour assister au match », Roger Laboureur, ancien journaliste sportif de la RTBF, se mue alors en reporter de guerre pour l’occasion. « Je faisais des aller-retours afin de compter les morts – j’exagère à peine – et de dresser un bilan qui devenait de plus en plus lourd au fil des minutes. Cela n’avait plus rien à voir avec le sport. La finale n’avait plus d’importance. » Et pourtant, les autorités décident de maintenir le match. Une décision prise par l’UEFA qui craignait de raviver les tensions en cas de report et qui a demandé aux capitaines des deux équipes de calmer les derniers esprits échaudés avant le coup d’envoi. « Sur le moment, c’était la meilleure chose à faire », estime Roger Laboureur.

21h42Un match surréaliste

Dans le stade, les supporters continuent de donner de la voix malgré le drame qui vient de se jouer sous leurs yeux. Vers 21h30, le match commence dans une ambiance surréaliste. « Un ami qui assistait au match depuis la tribune d’en face n’a pris conscience de l’ampleur du drame qu’en rentrant dans le taxi qui le ramenait chez lui », raconte Roger Laboureur.

22h0039 morts et 500 blessés

Pendant que le reste du stade assiste au match, les rescapés du bloc Z comptent les morts entassés dans un coin du Heysel. Au total, ils seront 39 à avoir perdu la vie ce soir-là. Parmi eux, de nombreux Italiens (34) et 2 Belges.

A l’instar de l’incendie de Bradford dans lequel avaient péri 56 spectateurs quelques jours plus tôt, le drame du Heysel – qui a également fait près de 500 blessés – reste un des incidents les plus tristement célèbres de l’histoire du football.

22h55Le malaise Platini

Sur la pelouse, les deux équipes, isolées dans les vestiaires jusqu’au coup d’envoi, se disputent la coupe aux grandes oreilles comme si rien ne s’était passé. Unique buteur de la soirée, Michel Platini offrira la victoire à la Juventus sur un penalty aussi discutable que sa célébration. « S’il s’agit peut-être de mon plus beau coup d’éclat sportif, c’est aussi la plus grande tragédie que j’ai vécue », déclarera le Français après le match. Le héros malheureux de la Juventus ne reviendra plus jamais au Heysel depuis ce soir-là.

30 maiLa Belgique et le monde sous le choc

« Holocauste », « Carnage au stade de Bruxelles », « La finale de la mort ».
Quelques heures après le drame, le monde se réveille avec la gueule de bois. Les cris des supporters écrasés par la foule résonnent encore dans toutes les têtes. Dans les journaux belges et internationaux, aucun mot n’est assez fort pour décrire le drame qui s’est joué au Heysel.

Et après ?Le Heysel, « le » drame du foot ?

« L’homme peut être extraordinaire, mais il peut être terrifiant aussi. Ce jour-là, j’ai vu l’horreur ! »

A l’image de Philippe Berger, de nombreux téléspectateurs ont été très profondément marqués par le drame du Heysel. Car, outre la gravité des faits et l’importance de l’événement, « le fait que tout soit retransmis en direct a permis à tout le monde de mieux saisir encore l’importance de cette tragédie », estime le photographe de presse.

« Dans ce cas-ci, nous avons tous vécu la mort en direct. Voir ces gens écrasés sous nos yeux et ne rien pouvoir faire, c’était épouvantable. Le Heysel, c’est le drame de la folie humaine. »

En 1988, le « procès du Heysel » condamne 14 supporters anglais à trois ans de prison dont 18 mois avec sursis. Sont aussi sanctionnés par la justice belge, le capitaine de gendarmerie Johan Mahieu et Albert Roossens, l’ex-secrétaire général de l’Union belge de football.

Dans la foulée du drame, les clubs anglais seront bannis des compétitions européennes pendant 5 ans.

Le stade du Heysel a été rénové et rebaptisé stade Roi Baudouin au début des années90. Seul souvenir de la tragédie, une plaque commémorative ancrée à l’endroit où se trouvait le bloc Z rend hommage aux 39 victimes de ce 29 mai 1985.