Une 37e édition des Victoires de la musique critiquée pour son manque de diversité

"Tous les artistes sélectionnés par le jury sont blancs." Tel est le constat que faisait la journaliste et militante antiraciste française Rokhaya Diallo à l’annonce des nominations de la 37e édition des Victoires de la musique, les récompenses musicales françaises.

Une 37e édition des Victoires de la musique critiquée pour son manque de diversité

La cérémonie qui se tiendra vendredi soir en région parisienne est critiquée tant par son manque de diversité dans les genres musicaux représentés que parmi les artistes mis à l’honneur.

Seule personne non blanche à figurer parmi les artistes récompensés par les Victoires de la musique: Aya Nakamura. La chanteuse française recevra le titre d’album le plus streamé de l’année pour "Aya". La lauréate n’a toutefois pas été choisie par les membres du jury de l’événement français mais recevra sa récompense sur la base du nombre d’écoutes en streaming enregistrées entre le 1er décembre 2020 et le 19 novembre 2021. Un état de fait fortement critiqué sur les réseaux sociaux.

"Ces critiques se font de plus en plus entendre ces dernières années et des études montrent depuis longtemps que (le monde de la musique) n’est pas très diversifié, que ce soit au niveau de l’origine ou de la couleur de peau, mais aussi de la classe sociale et du genre", avance Jacinthe Mazzocchetti, anthropologue à l’UCLouvain. Ce manque de diversité est davantage dénoncé que par le passé, grâce à une prise de conscience nourrie par des collectifs "qui se réunissent pour produire ou analyser des statistiques, pour faire savoir que la question existe, et d’autres collectifs plus militants, qui exigent du changement", explique-t-elle.

Les réseaux sociaux amplifient également leur voix et permettent à des personnes qui ont du mal à se faire entendre dans les espaces médiatiques traditionnels de s’exprimer. L’anthropologue de l’Université catholique de Louvain cite notamment les comptes Instagram "Paye ton rôle" ou "Paye ton tournage", qui "touchent beaucoup de monde, font circuler beaucoup d’informations" et permettent à la question d’être présente à l’esprit des abonnés au quotidien.

Les personnes minorisées dans la société font également entendre leur voix et "revendiquent leurs droits à être considérées" par le monde, qui peut les éclipser.

Lorsqu’un événement de l’ampleur des Victoires de la musique manque de diversité, "cela laisse supposer qu’il n’y a pas d’artistes de qualité autres que blancs" et qui valent la peine d’être honorés, pointe Mme Mazzocchetti. "Cela joue aussi sur les rôles modèles et la motivation à se lancer" dans une carrière, musicale en l’occurrence. "Lorsqu’on a l’impression de ne jamais être représenté, on se dit que ce n’est pas pour soi", souligne-t-elle. Ce qui amène à un cercle vicieux: les personnes racisées ou minorisées manquent de modèles de représentation dans ces secteurs, ce qui les éloigne de ces professions et aboutit à maintenir le manque de diversité dans ces milieux.

Pour assurer une meilleure diversité des nommés et lauréats, le jury doit aussi représenter la diversité de la société, estime l’anthropologue. "On a souvent l’impression d’être neutre, objectif, mais même si l’on est consciencieux et que l’on fait son travail de bonne foi, on est toujours orienté", insiste-t-elle. L’histoire de la personne, son vécu, son expérience, son environnement... influe sur sa manière d’appréhender le monde qui l’entoure et ainsi sur ses choix. Les nominations des Victoires de la musique ont été réalisées par un collège de 900 votants, dont on ignore l’identité.

"On remarque des microchangements", admet Mme Mazzocchetti, "mais aussi beaucoup de résistances car on a en face des personnes qui ont l’impression d’être détentrices d’une norme universelle, souvent de bonne foi. D’autres se disent ‘blind color’, affirmant qu’elles ne font pas attention à ça et qu’il n’y a que la qualité de la personne qui compte, alors que ça joue toujours dans nos regards, de manière positive ou négative".

L’an dernier, la cérémonie avait fait davantage de place à la diversité, avec la nomination de la Belgo-Congolaise Lous and the Yakuza notamment et la récompense d’Yseult (Révélation féminine et Chanson originale pour "Corps"). La jeune chanteuse avait d’ailleurs profité de la remise de ses prix pour déclarer que "le chemin est long en tant que femme noire, femme grosse, oubliée de la société et de la culture". "Notre colère est légitime", avait-elle ajouté.

Les Victoires de la musique sont également émaillées de critiques sur le manque de diversité des genres musicaux. Certaines voix regrettent aussi le peu d’artistes représentés dans les catégories alors que plusieurs sont nommés à de multiples reprises, le record étant détenu par le rappeur OrelSan et la chanteuse Clara Luciani, qui comptent quatre nominations chacun.

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