«Ils sont partout» – Tous complotistes, tous coupables?

Le complotisme devient une vraie menace pour la démocratie. L’historienne Valérie Igounet le prouve dans un roman graphique interpellant.

Michaël Degré
 Des «gogols»? Oui, mais pas uniquement. C’est tout le problème.
Des «gogols»? Oui, mais pas uniquement. C’est tout le problème. ©- 

Les deux ans de crise sanitaire ont accéléré le processus: le complotisme a le vent en poupe, et le phénomène devient difficilement contrôlable. " Ça concerne chacun d’entre nous. Durant cette période, nous avons tous vu des proches adopter des positions extrêmes et verser dans de folles théories", relève Valérie Igounet, une historienne française, spécialiste de l’extrême droite et du négationnisme, qui sort un ouvrage particulièrement interpellant sur le sujet,Ils sont partout.

"Ils" sont partout? Mais qui donc, au juste? " Ce titre, précise Valérie Igounet,a d’abord été choisi en référence à l’hebdomadaire antisémiteJe suis partout (NDLR: publié en France de 1930 à 1944), dont Robert Brasillach fut rédacteur en chef. Il est donc porteur d’un double sens: il désigne à la fois les Juifs, cibles d’alors et d’aujourd’hui, mais aussi les complotistes."

On l’aura compris: ce sont ces derniers qui se trouvent dans le viseur de ce roman graphique extrêmement documenté, qui voit une journaliste partir à la recherche de son frère, un jeune homme révolté et séduit par les réponses faciles fournies, clé sur porte, par la complosphère et ses idéologues.

Les gens sont confrontés à une profusion d’informations, et ne sont que peu habilités à les trier. Pas étonnant que certains aient pu s’égarer

Une intrigue qui permet à ses auteurs – Jacky Schwartzmann, écrivain et scénariste, a aussi travaillé à son écriture – d’offrir un panorama assez complet de ce drôle de milieu, qui a surtout pris son essor dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. " Le complotisme a toujours existé, relève Valérie Igounet.Mais ces attentats-là ont donné le coup d’envoi d’une mouvance qui n’a cessé de prendre de l’ampleur. C’est comme si, depuis, on était entré dans un grand délire collectif."

En ligne de mire, un outil devenu incontournable: le web, et la facilité avec laquelle il permet la propagation d’idées de moins en moins loufoques, mais de plus en plus dangereuses. Si bien que pour l’historienne, cette crise de foi et de connaissance est aussi devenue une crise médiatique au sens large: " On l’a vu pendant la crise du covid, qui a été un accélérateur terrible pour les complotismes de tous bords: les gens sont confrontés à une profusion d’informations, et ne sont que peu habilités à les trier. Pas étonnant que certains aient pu s’égarer, et jouer avec des symboles dangereux, à l’instar de l’étoile jaune des juifs."

Cela n’a toutefois " rien d’anodin" pour l’historienne, qui a jadis rencontré des personnalités aussi détestables que Robert Faurisson ou Jean-Marie Le Pen tant ce mouvement favorise la circulation d’idées racistes, xénophobes et antisémites.

On ne rit plus

" Il y a quelques années, c’est un milieu qui pouvait prêter à la rigolade, rappelle-t-elle. M ais à côté des platistes(NDLR: qui affirment que la Terre est plate)se trouvent aujourd’hui des gens bien plus dangereux, qui répandent des discours de haine, lesquels percolent jusque dans le sérail politique. Il suffit d’écouter les candidats à la prochaine élection présidentielle: Zemmour parle ouvertement de ‘‘grand remplacement’’ et Valérie Pécresse ‘‘d’élection volée’’ – deux vieux refrains de la droite extrême. D’autres sont plus intelligents et adoptent un discours plus polissé, mettent systématiquement en avant la ‘‘liberté’’. Mais au fond, c’est pareil. Et ça participe d’une banalisation très inquiétante."

Certains mots ou symboles ne font plus peur: on parle de ‘‘national-socialisme’’ ou on affiche des croix gammées

Pour Valérie Igounet, 52 ans, la question du passage à l’acte, également montrée dansIls sont partout, se pose clairement: " Certains mots ou symboles ne font plus peur: on parle ouvertement de ‘‘national-socialisme’’ ou on affiche ostensiblement des croix gammées. C’est un cap idéologique dangereux qu’on s’apprête à franchir. Avec, peut-être, de graves conséquences, isolées ou non." Sous forme, par exemple, d’attentats terroristes.

Reste à savoir comment lutter contre cette lèpre de l’esprit, quand même des enfants "bien éduqués" peuvent basculer: " Il faut écouter, comprendre, et démonter leurs théories – ce qui, en général, est assez facile. Et pour cela, il faut des enseignants, des éducateurs, des journalistes." Des politiques? " J’en suis moins sûre…"

«Ils sont partout», Igounet/Schwartzmann/Navarro/Lara, Les Arènes BD, 112p., 21 €.