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"Balance ton folklore" dénonce les agressions sexuelles à l’ULB: "On peut lire jusqu’à quatre récits de viol par jour"

"Balance ton folklore" dénonce les agressions sexuelles à l’ULB: "On peut lire jusqu’à quatre récits de viol par jour"

«Balance ton folklore» regroupe des témoignages de violences sexuelles survenues à l’ULB. -

Depuis neuf mois, "Balance ton folklore" partage le récit d’agressions sexuelles survenues lors de guindailles organisées à l’ULB. Une initiative menée par des étudiantes désireuses de changer les mentalités. Rencontre.

"On revenait de soirée, je pensais être en sécurité… Je me suis endormie et, en me réveillant, j’ai senti qu’il me touchait. J’ai fait semblant de continuer à dormir en le repoussant, en me retournant. Pour finir, je l’ai senti me pénétrer. J’ai ouvert les yeux et j’ai fini en crise d’angoisse. Il n’a pas arrêté pour autant. Quand il a eu enfin fini, j’ai couru à la salle de bain. Je me suis sentie comme coupable."

Des récits glaçants comme celui-ci, il y en a désormais plus de 300 sur " Balance ton folklore ". Derrière ce compte Instagram qui compile des témoignages de violences sexuelles survenues à l’ULB, un collectif d’étudiantes anonymes bien décidées à se faire le porte-voix de ces âmes en peine.

"Ça faisait déjà quelques années qu’on entendait parler d’histoires un peu glauques survenues après des guindailles. À chaque nouvelle agression, on sentait une sorte de frustration monter en nous. Et puis, un soir, alors qu’on était sans doute un peu plus en colère, on a créé la page. Sur un coup de tête. Dès le début, notre seule ambition a été de libérer la parole de toutes ces filles qui n’osent pas évoquer les horreurs qu’elles ont vécues sur le campus." Attablées dans la cuisine de leur kot bruxellois, Sarah et Manon (*) se souviennent de ce 9 mars 2021 où elles ont lancé "Balance ton folklore". "On a été très rapidement assaillie de témoignages. La demande était forte: on sentait que les internautes avaient besoin de parler. Il n’a d’ailleurs fallu que quelques heures pour qu’une première fille nous partage son histoire. Depuis lors, ça n’arrête plus: les messages pleuvent."

Le fait que l’on respecte l’anonymat de chacun et que l’on modère les commentaires participe sans doute au succès de notre démarche.

Clairement inspiré du mouvement #MeToo, l’initiative bruxelloise - qui se concentre sur Instagram "pour sa capacité à toucher un public jeune et à repartager facilement une publication" - séduit chaque jour de plus en plus d’abonnés. Aujourd’hui, ils sont plusieurs milliers à soutenir la démarche des quatre administratrices du groupe.

"À notre grande surprise, les gens nous ont fait confiance super vite. Dès les premiers posts, ils ont compris que notre page était safe et que nous n’avons que de bonnes intentions envers eux. Le fait que l’on respecte l’anonymat de chacun et que l’on modère les commentaires participe sans doute à notre succès", souligne Sarah, particulièrement fière d’avoir créé un exutoire "mais aussi un cercle vertueux" autour d’une problématique pourtant pesante.

Plus de deux récits d’agressions postés par jour

Aujourd’hui à la base d’une réflexion plus globale sur les violences sexistes et sexuelles dans les hautes écoles et universités belges, "Balance ton folklore" démontre encore la nécessité d’agir sur le terrain.

"Même après neuf mois d’activité, nous sommes toujours étonnées par le nombre de témoignages qu’on reçoit, reconnaît Manon. Pour l’instant, on publie entre un ou deux posts par jour, mais il y en a encore plusieurs qui attendent d’être partagés. Même si on se doutait qu’il y avait pas mal d’agressions sur le campus, ça reste toujours aussi effrayant de voir le nombre de personnes victimes de violences sexuelles." "Et le pire, c’est que ce n’est que le sommet de l’iceberg…", complète Sarah pour qui le problème trouve son origine dans la banalisation de certaines pratiques.

"Utiliser Instagram nous aide à prendre à du recul"

"Certains jours, on peut lire jusqu’à quatre récits de viol. C’est dur, mais étonnamment, on gère plutôt bien les choses, confie Sarah. On n’est clairement pas dans le déni émotionnel, mais on parvient à faire la part des choses. Et quand ce n’est plus le cas, qu’on n’est plus capable de prendre le recul nécessaire, on passe le relais."

De plus en plus populaire, la page "Balance ton folklore" demande du recul et pas mal de travail à ses quatre administratrices. Mais après plusieurs mois de fonctionnement, le collectif bruxellois semble avoir trouvé son rythme de croisière.

"La première chose que l’on fait lorsqu’on reçoit un témoignage, c’est répondre le plus vite possible à l’internaute. On ne veut pas que les personnes qui ont eu le courage de nous contacter et qui nous font donc confiance se sentent délaissées. On leur apporte directement notre soutien. Dans ce contexte, fonctionner en équipe est une chance. Grâce à cela, on s’évite une routine à la fois usante mentalement mais aussi très énergivore. Et puis, aussi, ça nourrit le débat, notamment sur ce que l’on peut écrire ou pas. Quand on a un doute sur un post, on se pose la question entre nous et on réfléchit ensemble."

Ce qui nous fatigue, ce n’est pas de gérer la page. Ce qui nous fatigue, c’est de voir que les agressions et les faits de harcèlement restent très nombreux.

Des échanges tendus sous une publication, il y en a déjà eux. Mais rien de "critique", estiment les modératrices de la page. "Étonnamment, on reçoit très peu de commentaires malveillants. En six mois, pas une seule personne incriminée n’a essayé de nous contacter, par exemple", assure Manon.

Anonymes "pour éviter toute pression au quotidien", les conceptrices de "Balance ton folklore" reconnaissent en avoir parfois gros sur le cœur à la lecture de certains témoignages. "Certains récits nous touchent particulièrement car ils font écho à notre passé. De même, il est déjà arrivé que des filles que l’on connaît contactent la page pour partager leur histoire, se souvient encore Manon. C’est alors qu’on se rend réellement compte de notre solitude à tous face à des faits aussi ignobles. Heureusement, le réseau social nous aide aussi à prendre de la distance." Un recul nécessaire que les administratrices de la page utilisent souvent pour se rappeler que "la personne qu’il faut soutenir, ce n’est pas celle qui lit et partage le récit d’une agression sexuelle, mais bien celle qui l’a vécue".

"Heureusement, on ne reçoit pas que des histoires glauques, sourit Sarah en guise de conclusion. On reçoit aussi pas mal de messages d’encouragement. On ressent le soutien des gens et, grâce à eux, on comprend que notre initiative a du sens."

"Beaucoup de gens, y compris les jeunes, associent toujours le viol à une agression commise par un fou dans une ruelle sombre. Mais la réalité est tellement différente. Il faut que tout le monde comprenne qu’un viol peut également être commis par un petit ami trop pressant, poursuit Sarah. Un acte sexuel, ce n’est pas anodin. Insister lourdement ou même faire du chantage affectif pour obtenir une faveur sexuelle, c’est trop. Toujours. Et peu importe les circonstances. Rien ni personne ne doit accepter ça, y compris sur le campus de l’ULB."

Pour les petites mains de "Balance ton folklore", le message est donc clair: "Ce ne sont pas les cercles ou les fêtes estudiantines que l’on souhaite diaboliser à travers notre page Instagram. Nous, ce qu’on dénonce, ce sont les violences sexuelles systémiques. C’est contre ça qu’il faut agir…" Un appel (plus ou moins) entendu.

Certains jeunes, même s’ils ont grandi avec le mouvement #MeToo, arrivent sur le campus avec une idée très floue de ce qu’y est acceptable ou pas.

"On a toujours voulu aller plus loin que "Balance ton folklore", confirme Manon. Parfois, selon les demandes, on tente donc d’aider les victimes d’agressions sexuelles vers les personnes compétentes. Mais ce n’est pas notre job. Et on n’essaye pas de substituer aux autorités. De notre point de vue, cette page, c’est surtout un levier pour agir sur le terrain. C’est pourquoi, au vu de sa popularité et de la nécessité d’agir sur le terrain, on est parti à la rencontre de plusieurs acteurs de terrain (le planning familial de l’université et le centre d’accompagnement et de soutien des étudiants victimes de harcèlement moral et sexuel) dont la rectrice. À chaque fois, on a partagé nos idées pour améliorer la sécurité de chacun(e)s sur le site du campus."

D’ores et déjà persuadées que "Balance ton folklore" leur a permis de "faire quelque chose de plus grand", les étudiantes bruxelloises - qui ont également rencontré Sarah Schlitz, la secrétaire d’État à l’Égalité des genres, à l’Égalité des chances et à la Diversité, dans le cadre de leur initiative - sont tout aussi convaincues qu’informer les jeunes reste le meilleur moyen de diminuer le nombre d’agressions sexuelles à l’ULB.

Plus de prévention

"Sanctionner, c’est bien mais c’est déjà agir trop tard car ça signifie qu’il y a une victime. On aimerait donc qu’il y ait encore plus de prévention auprès des nouveaux étudiants afin de leur expliquer ce qu’est le consentement ou encore quelles sont les différentes formes de violence qui existent. Car le problème, c’est que certains jeunes, même s’ils ont grandi avec le mouvement #MeToo, arrivent sur le campus avec une idée très floue de ce qu’y est acceptable ou pas."

Conscientes que leur combat nécessite du temps et de l’investissement sur le long terme, Sarah, Manon et leurs deux acolytes se disent prêtes à consacrer encore une bonne partie de leur temps libre à faire vivre la page "Balance ton folklore". "En tout cas, tant qu’on étudie à l’ULB, on poursuivra l’aventure."

Et après? "On n’y a pas encore pensé. L’idéal serait que les étudiants(e)s n’aient plus besoin de nous car ça voudrait dire qu’ils peuvent se confier à d’autres personnes, d’autres institutions. Ou mieux encore, que notre initiative devienne inutile car les agressions n’existeraient presque plus. Mais ça…"

(*) Prénoms d’emprunt


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