article abonné offert

PROCÈS DES ATTENTATS DE PARIS

Procès des attentats: "Les policiers belges se moquent de la justice française"

La police fédérale belge a-t-elle des choses à cacher? C’est le sentiment qui se dégage des auditions des enquêteurs belges. Photo News

L’attitude des policiers fédéraux belges révolte les différentes parties au procès des attentats. Les enquêteurs se montrent peu coopérants et donnent l’impression de ne pas maîtriser leurs dossiers.

"Ce n’est pas de mon ressort " ou encore "je n’étais pas en charge de ce dossier…" Jeudi, la cour d’assises de Paris a entamé l’audition des policiers fédéraux belges de la DR3 (section antiterro) dans un climat sous tension. En cause: la plupart des questions posées aux policiers belges par la cour et par les avocats sont restées sans réponses ou empreintes d’approximations; les policiers de la DR3 se limitant à un récit millimétré de ce qu’ils ont convenu de partager au cours de ce procès.

Le manque de collaboration des policiers belges agace et fait réagir les avocats tant des parties civiles que de la défense. Sur les bancs de la presse, les journalistes, majoritairement français, ricanent à chacune des réponses formulées par les enquêteurs qui se sont inscrits dans un verrouillage de la parole. L’exaspération des différentes parties est manifeste…

Depuis le début de ce procès, l’attitude générale tant des victimes, des accusés et de leurs avocats s’inscrivait dans une forme de sérénité. Mais depuis que les policiers belges ont entamé leurs témoignages, les positions se sont crispées. Premier exemple: cinq des quatorze accusés ont refusé d’intégrer le box qui leur est dédié en signe de contestation. Tout simplement parce que la police fédérale belge et ses enquêteurs ont refusé de se déplacer à Paris, invoquant des raisons de sécurité voire même des questions sanitaires. Pourtant, la veille du témoignage de l’enquêteur belge matriculé 446.906.682, un enquêteur autrichien s’était déplacé à Paris. Plus tôt dans le procès, un expert avait effectué le déplacement depuis les États-Unis… Mais pas les policiers belges " qui ont 1 h 15 de Thalys, " peste un avocat de la défense.

 

«Des réponses parcellaires»

 

Pourtant, il y a matière à interroger les policiers belges. Tout n’a pas été parfait dans le suivi des enquêtes.

Brahim Abdeslam, signalé comme parti en zone, avait été interpellé en février 2015. Mais il est relâché; son téléphone est saisi mais le contenu inexploité alors qu’on y trouvait des échanges explicites avec le coordinateur des attentats de Paris, Abdel Hamid Abaaoud. Le suivi de Khalid El Bakraoui mérite aussi des éclaircissements " mais on n’a que des réponses parcellaires, inconsistantes ou inexistantes ", regrette Raphaël Kempf, avocat de Yacine Atar. Les policiers belges n’assument pas leur enquête. Mon client plaide un acquittement. Les accusations qui sont portées contre lui ont été effectuées sur base du travail des enquêteurs belges. Jeudi, j’ai posé une question à un policier sur base d’un PV qu’il a signé: il ne peut pas me répondre. Vendredi, je pose une autre question à un enquêteur qui remplace son collègue et il ne peut pas non plus répondre."

À une série de questions, l’enquêteur 440.232.779 répond: " Il faut se remettre dans les circonstances de l’époque. Jen’étais pas présent et donc je ne peux pas vous répondre."

Pour Georges Salines, papa d’une victime décédée au Bataclan et ancien président de l’association 13onze15, le témoignage des policiers belges est un "désastre ". Arthur Dénouveaux, président de l’association Life for Paris juge les témoignages des enquêteurs belges " affligeants ". Et il complète sur Twitter: "Les Belges crachent au visage de toutes les parties du procès des attentats du 13 novembre."

Quelques jours plus tôt, les enquêteurs de la DGSI (renseignements français) avaient fourni des témoignages complets, documentés. Les policiers de la DR3 donnent l’impression de ne pas avoir de vision transversale du dossier. "Ont-ils vraiment préparé ce procès," entend-on sur le banc de la presse.

 

«Une honte»

 

"Les policiers et le parquet belges se moquent actuellement de la justice française et des victimes au procès des attentats du 13 novembre. Réponses évasives, volonté de se protéger plutôt que d’aider à connaître la vérité. Une honte," tweete encore Artur Dénouveaux.

Jeudi, au cours de l’audience, Me Chemla, avocat de victimes, a interpellé le président – du procès, Jean-Louis Périès, après les réponses évasives du policier belge sur le cas Abaaoud. "Monsieur le président, est-ce qu’on peut rappeler au témoin qu’il a juré de dire la vérité, toute la vérité? "

 

«Les enquêteurs traînent les pieds»

 

Philippe Duperron, président de l’association 13onze15 nous exprime toute sa frustration. " Il y a une vraie conscience qu’on se moque de nous. Dans leurs réponses, les enquêteurs traînent les pieds, contournent les questions, renvoient à un collègue. Il y a une volonté d’absence de collaboration et de transparence. Ils témoignent quand même sous serment. "

Pourtant, la collaboration avec les enquêteurs belges avait été mise en valeur par le témoignage de François Molins, ancien procureur de la République. " La coopération avec les Belges était exemplaire," avait-il déclaré lors de son témoignage le 17 novembre.

Les témoignages des policiers belges se prolongeront jusqu’à la semaine prochaine. Dans le même climat? " Cette situation fait monter la pression sur tout le monde," regrette Philippe Duperron.

 

 

COMMENTAIRE

 

Nous avons sollicité la police fédérale dès ce samedi matin afin d’obtenir leur avis sur cette situation. Ce lundi matin, de nouveaux contacts ont été pris avec le service de presse. Nous avons insisté: vu la situation, il était nécessaire qu’un responsable de la police puisse nous répondre et ne pas se limiter à un communiqué par mail.

Ce lundi à 10 h, on nous demande d’envoyer les questions et les sujets qui seraient abordés. Ce qui est fait à 10 h 30. Peut-être qu’Éric Snoeck, directeur général de la police judiciaire fédérale pourrait nous répondre. Ensuite, silence radio… Visiblement, le malaise est profond au sein de la police fédérale. Nous avons encore une conversation dans l’après-midi avec le service de presse où on semble quelque peu embarrassé car on nous informe qu’on travaille sur les réponses à formuler. On peine à imaginer toute la police fédérale mobilisée car il faut trouver les bons mots à adresser à L’Avenir qui s’interroge sur les prestations catastrophiques des policiers fédéraux belges au procès des attentats…

20 h 15, un appel du service de presse nous informe qu’un mail nous a été envoyé. Quelques lignes, aucune réponse et trois jours pour fournir ce type de réponse. On vous laisse juger du niveau de langue de bois pratiquée par la police… "La police fédérale judiciaire a le plus grand respect pour les victimes, les avocats qui les soutiennent et les magistrats qui composent la cour, il n’entre absolument pas, en aucune manière, dans nos intentions de vouloir offenser ou blesser qui que ce soit.

Nous comprenons parfaitement le ressenti de certaines personnes ou les commentaires qui sont parfois émis, mais nous sommes tenus par un devoir de réserve et souvent les choses sont sorties de leur contexte ou mises en perspective sans contextualisation.

Préserver l’anonymat des enquêteurs leur permet de continuer à travailler dans des dossiers sensibles. La France accorde aux policiers belges les mêmes conditions de sécurité que la Belgique a aménagées pour les collègues français. Cette réciprocité prouve la collaboration des pays unis dans un même but: l’émergence de la vérité."

Après s’être moqué des victimes, des avocats et de la cour d’assises, la police fédérale belge se moque de la presse. Et indirectement, elle se moque de tous ceux qui ont le droit à avoir des réponses. Ce n’est pas une question de moyens, ce n’est qu’une question de volonté.

 

 

 

"Être à la hauteur des morts et des blessés"

 

 

Gérard Chemla, avocat des parties civiles, estime que la police belge ne joue pas le jeu dans ce procès historique. Selon lui, la police a peur d’être confrontée à ses erreurs.

 

 

 

 

 

Maître Chemla, vous êtes avocat de parties civiles à ce procès. Quelle impression vous inspire l’attitude des policiers belges lors de leurs auditions?

 

Je pense qu’ils ont tellement peur qu’on parle de ce qui n’a pas fonctionné, qu’ils en ont massacré leur témoignage. Ils ne sont pas à la hauteur. La sensation que j’ai, c’est que la police belge était extrêmement mauvaise avant le 14 novembre 2015. Après, elle a fait un travail de meilleure qualité. À partir du 14 novembre, on a une enquête gigantesque avec des moyens et des résultats.

 

En audience, vous avez rappelé que les témoins sont tenus de dire toute la vérité. Ce n’est pas le cas avec la police fédérale belge?

 

La police se refuse d’affronter ce qui s’est passé avant le 14 novembre. Elle se ridiculise, provoque des réactions et donne une sensation de mensonges par rétention d’information.

 

Est-ce le premier incident réel de ce procès?

 

On est dans un procès où on met tout sur la table. On fait justifier un ancien président de la République, un ancien procureur, l’ancien chef de la DGSI, celui de la DGSE. Je trouve cela pitoyable que la police judiciaire ait construit son témoignage. Si elle reconnaissait ses erreurs, on passerait à autre chose. Mais qu’est-ce qui peut encore justifier aujourd’hui qu’il y ait quoi que ce soit d’encore secret? La moindre des choses, c’est d’être à la hauteur des morts et des blessés qui résultent de ces attentats. On ne peut plus se cacher derrière son petit doigt. Chaque institution doit être à la hauteur des événements. La police belge devra assumer devant le monde entier et devant l’Histoire. Se planter, ça arrive, mais le cacher sous le tapis, c’est inacceptable.

 

Voilà la défense et les parties civiles qui sont en accord sur un point de vue.

 

C’est inquiétant d’avoir réussi à réconcilier la défense et les parties civiles sur ce débat. Ils ont fait l’unanimité contre eux. Ils sont dans la parano et sont passés à côté de leur sujet.