CORONAVIRUS

Le Covid essouffle les infirmiers... et leurs recruteurs: "Je vois peu d’anciens de la finance frapper à notre porte"

Le Covid essouffle les infirmiers... et leurs recruteurs: "Je vois peu d’anciens de la finance frapper à notre porte"

Les hôpitaux Iris Sud doivent redoubler d’énergie pour recruter. Il manque plus de 50 ETP dans le cadre des infirmiers de ces 3 sites publics. ÉdA – Julien RENSONNET

Le Covid 19 met les patients à bout de souffle. Et les infirmiers aussi. Burn-out, démissions, changement de vie: dans le réseau Iris Sud, qui regroupe 3 sites, il manque plus de 50 ETP. Coincés dans un barème salarial belge indigne, ces hôpitaux bruxellois rusent pour hameçonner les jeunes. Une vraie compétition.

"Les chiffres qu’on annonce chaque jour ne veulent pas dire grand-chose pour nous si ce n’est: plus de travail".

Dans le couloir des soins intensifs de l’hôpital Molière Longchamp, deux malades du Covid sont soignés par les équipes de la docteur Sarah Heenen. Ce 26 novembre, la chèfe des soins intensifs des hôpitaux Iris Sud compte 8 lits dédiés à la pandémie. Ce n’est pas exactement la moitié des 21 lits théoriquement disponibles sur les 3 sites du réseau. "Mais pour nous, il est impossible de répondre à l’exigence d’en avoir 10. Les infirmiers ont dit non". La raison est simple: pénurie de personnel.

Les transferts reprennent

À Iris Sud, les 8 lits Covid sont bordés non-stop depuis 3 semaines. "Un patient part, un autre arrive". Dans le même temps, il manque 51 ETP sur les 581 du cadre infirmier du réseau. Soit près de 10%. 5 de ces ETP pèsent sur le personnel des soins intensifs. "Nous avons donc repris les transferts vers d’autres hôpitaux", se résout Sarah Heenen.

Le Covid essouffle les infirmiers... et leurs recruteurs:
Sarah Heenen, chèfe des soins intensifs à Iris Sud, l’avoue: «je n’ai jamais vu les infirmiers aussi essoufflés». ÉdA – Julien RENSONNET

Ça ne veut évidemment pas dire que Molière, Bracops et Ixelles ferment leurs portes coulissantes aux nouveaux patients. "On les prend en charge aux urgences, on les stabilise, on les intube si nécessaire et on les rend aptes au transport". Qui s’avère de plus en plus compliqué avec la 4e vague: "La semaine passée, nous avons eu la première patiente que nous n’avons pu transférer dans Bruxelles: à 22h, toutes les places de soins intensifs étaient occupées". Cette malade a donc dormi aux urgences avant de connaître sa destination en Flandre ou Wallonie. "Ce n’est pas grave, il n’y a eu aucun inconfort ni mise en danger".

Les soins intensifs, c’est très dur. Je vois peu d’anciens de la finance frapper à notre porte pour devenir infirmiers et donner du sens à leur vie. Je compte donc tous les jours sur minimum une intérimaire.

Mais la charge pèse là aussi sur les infirmiers. Iris Sud ne compte plus les burn-out, les démissions, les retours loin du front dans d’anciens services, les changements de vie. "Jusqu’ici, on a fait les gros bras. Mais cette 4e vague est la plus difficile pour les soignants. Je n’ai jamais vu les infirmiers aussi essoufflés. Ils disent stop". La solidarité ou la conscience professionnelle qui primait lorsque la Belgique confinée applaudissait à ses balcons s’est amenuisée. "L’USI, moralement, c’est très dur", insiste la docteur Heenen. "Personne n’aime sortir de sa zone de confort, soigner des patients trop complexes pour son niveau de formation". C’est que les soins intensifs demandent des profils spécialisés. "Et il faut pouvoir absorber la tristesse. Hier après-midi, une intérimaire a pâli quand je lui ai dit qu’il faudrait annoncer aux enfants que l’état de leur papa s’était tellement dégradé qu’il ne s’agissait plus que de retarder la mort".

Compétition avec de gros poissons

Ces intérimaires sont l’une des solutions mises en place à Iris Sud pour pallier le manque de blouses blanches. "Depuis octobre, j’en ai au moins une par jour à Bracops", opine la chèfe de service. Le recrutement est-il si ardu? "Je vois peu d’anciens de la finance frapper à notre porte pour donner du sens à leur vie", raille la médecin. Qui reprend: "Notre hôpital de formation tente de retenir les talents. Mais nous sommes en compétition avec de très gros poissons. Et quand une équipe est déjà déplumée, c’est moins séduisant". Le candidat sait qu’il y met un orteil dans l’engrenage du surmenage. Et puis, la Saint-Gilloise le dit sans ambages: "En Belgique, il y a un gros problème de valorisation salariale".

Le Covid essouffle les infirmiers... et leurs recruteurs:
Une task force est mise sur pied pour tenter de recruter et de retenir les jeunes infirmiers. ÉdA – Julien RENSONNET

Samiya Saidi, DRH des Hôpitaux Iris Sud, ne dit rien d’autre. "Le barème date des années 90. Il est dépassé. Sans ancienneté, une infirmière n’arrive pas à 2.000€". Difficile avec un tel salaire de s’établir à Bruxelles. Surtout en famille. Ni même de faire la navette depuis les régions. "Or, en tant qu’hôpital public, on ne peut y déroger. Ça explique en partie le recrutement compliqué. Pour compenser un peu, on propose un abonnement STIB, un parking préférentiel pour le shift de nuit… Nous avons aussi monté une “task force recrutement et rétention du personnel”. On envisage par exemple des collaborations avec des crèches du voisinage offrant des places prioritaires. Nous avons aussi des contacts avec les écoles d’infirmiers pour attirer des étudiants". Mais là aussi, la course au talent est intense.

Nous avons aussi monté une «task force recrutement et rétention du personnel». On envisage un parking préférentiel ou des collaborations avec des crèches du voisinage offrant des places prioritaires

L’espoir repose sur l’extension du nouveau barème IFIC (*) aux établissements publics. Cette échelle salariale revalorisée est déjà en cours dans le privé, "accroissant la concurrence". Elle doit s’imposer dans le public en mars 2022, avec effet rétroactif jusqu’au premier juillet 2021. D’ici-là, "on tente de faire preuve de créativité". Dernièrement, un food-truck s’est garé sur le parking de Molière pour une tournée générale de crêpes. Le placebo a un peu apaisé "l’immense sentiment de frustration" des infirmiers avant un partage plus équitable du gâteau.

(*) L’IFIC ou Institut de Classification de fonctions, rémunère les travailleurs pour leur fonction plutôt que sur base de leur diplôme. Ce système non-obligatoire devrait ouvrir à une augmentation moyenne de 6% du salaire

Nouveau profil de malades: les antivax "qui refusent tout"

Le message des autorités belges et bruxelloises ne change pas d’un iota depuis quelques mois: "vaccinez-vous, les patients hospitalisés ne le sont pas".

Le Covid essouffle les infirmiers... et leurs recruteurs:
La responsable des soins intensifs d’Iris Sud assure que «les 30-65 ans qu’on admet à l’USI sont tous non-vaccinés». ÉdA – Julien RENSONNET

Vrai? "Il y a 12 fois moins de risques pour une personne vaccinée d’aboutir en soins intensifs", pose la docteur Sarah Heenen. Sous les draps d’Iris Sud, "globalement, les 30-65 ans qu’on admet ne sont pas vaccinés. Ceux-là présentent toujours une comorbidité. Qui est presque systématiquement l’obésité. Le reste, c’est vraiment anecdotique", indique la responsable dont "100%" du personnel infirmier en USI sont vaccinés.

Les 30-65 ans qu’on admet ne sont pas vaccinés. Ceux-là présentent toujours une comorbidité. Qui est presque systématiquement l’obésité.

Dans cette 4e vague, l’inédit pour la chèfe des soins intensifs vient des antivax. "On entre dans leur chambre et ils nous montrent une vidéo YouTube où on leur conseille de boire du gingembre pour se soigner". Un profil de patients tout neuf. "Ils refusent les médicaments, sont récalcitrants dès qu’on s’approche, s’opposent au mainstream, aux blouses blanches, au gouvernement".

Le Covid essouffle les infirmiers... et leurs recruteurs:
Iris Sud, soit Molière, Bracops et Ixelles, offre 8 lits Covid actuellement. ÉdA – Julien RENSONNET

On entre dans leur chambre et ils nous montrent une vidéo YouTube où on leur conseille de boire du gingembre pour se soigner du Covid.

Leur gestion s’alourdit encore lorsque la famille entre en scène "car on est rarement isolé dans cette mésinformation". Et de relater un coup de fil de proches refusant catégoriquement l’intubation de leur malade. Sarah Heenen ne perd pas espoir: "J’ai extubé un homme de 49 ans dernièrement. C’est très jeune pour un malade du covid. Il était antivax en entrant. Mais m’a promis en sortant qu’il allait convaincre sa famille d’accepter la piqûre".



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