BELGODYSSÉE 2021

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices

Dans son salon de tatouage, Bruno prend le temps d’écouter l’histoire personnelle de chaque client. P.D.

Le tatouage artistique est une solution encore peu connue pour recouvrir ses cicatrices et accepter l’épreuve qui les a causées. Un simple motif sur la peau a permis à des personnes comme Laurence et Charlotte de se réapproprier leur corps.

AVANT DE LIRE

Chaque semaine durant deux mois, un(e) jeune journaliste sélectionné(e) pour le concours Belgodyssée propose un reportage avec pour thème la résilience. Cette semaine: Pauline Denys.

Quelques fleurs et bourgeons sont dessinés à l’encre sur sa peau. Laurence désigne avec fierté le tatouage qui remonte sur son décolleté. Le motif démarre de son épaule gauche, vient recouvrir l’ensemble de sa poitrine, pour finir sa course sous son sein droit. «Sans ce tatouage, je serais toujours en train de me morfondre et d’avoir une vie familiale et sentimentale à néant», explique-t-elle.

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices
Le tatouage qui recouvre ses cicatrices sur sa poitrine a redonné le sourire à Laurence. P.D.
À 43 ans, cette Villersoise apprend qu’elle a un cancer du sein. Les neuf mois de traitement la laissent sur les rotules. Et pour clore ce chapitre, elle subit une double mastectomie suivie d’une reconstruction chirurgicale des deux seins. Cette opération laisse des cicatrices physiques et psychiques importantes. «J’étais guérie, mais ma tête n’était pas guérie. Tous les matins, je revoyais mes cicatrices, l’opération me revenait en pleine figure. Aujourd’hui, je suis reconnaissante envers ce tatouage».

Faire de son corps une œuvre d’art

À 35 ans, Charlotte a fait de son corps une toile recouverte de nombreux motifs. Ce n’est pourtant qu’à 33 ans que cette habitante de Floreffe a fait réaliser son tout premier tatouage. Après trois grossesses, son corps était parsemé de vergetures. «Il a fallu que j’en fasse quelque chose parce que je n’arrivais plus à me regarder. J’avais très honte de moi.» Après de nombreuses recherches en ligne, la solution du tatouage artistique s’est imposée. Désormais, des taches d’encre, tels des coups de pinceau, viennent recouvrir et sublimer les cicatrices sur sa peau.

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices
Charlotte n’a plus honte de ses vergetures, désormais recouvertes de tatouages. P.D.

Selon Jean Van Hemelrijck, psychologue et psychothérapeute, le tatouage artistique est une stratégie de réappropriation de son corps. «On redevient maître de son corps en faisant une inversion. Plutôt que de le cacher et de le dissimuler, et donc de cultiver ce sentiment de gêne et de honte, on en proclame la fierté. On expose son corps en le mettant en scène pour que le regard de l’autre vienne susciter l’admiration.»

Un tatouage pour accepter son histoire

Dans son salon de tatouage Inksecte à Rixensart, Bruno, alias Vru H, reçoit chaque semaine des clients qui lui demandent de recouvrir leurs cicatrices. Vergetures, cicatrices d’opération, scarifications, brûlures: les histoires et les épreuves sont multiples et très personnelles. «Couvrir des cicatrices demande beaucoup plus d’expérience et beaucoup d’empathie», explique-t-il. «Si vous n’aimez pas le contact avec les gens, si vous n’aimez pas écouter leurs histoires, vous n’arriverez pas à couvrir leurs cicatrices.»

Nous, on donne la possibilité d’écrire le futur de l’histoire de la cicatrice

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices
Telle une toile, plusieurs types d’encre peuvent être appliqués sur la peau pour venir dessiner des motifs à l’infini. P.D.
D’une histoire à l’autre, Bruno applique la couleur à l’aide de son dermographe et d’encres multiples sur les cicatrices. Celles-ci ne disparaissent pas, elles sont toujours perceptibles sous le motif qui les habille: «La plupart des personnes ne cherchent pas à les effacer mais à vivre avec.»

Une pratique à faire connaître davantage

Pour Laurence autant que pour Charlotte, le tatouage a signé le départ d’une nouvelle vie. Elles se disent donc étonnées que la pratique ne soit pas plus répandue. Elles constatent surtout qu’aucun lien n’existe entre le monde médical et celui du tatouage artistique, encore souvent réservé à une clientèle d’initiés. «Aucun médecin ni psychologue ne m’a indiqué cette voie pour réapprivoiser mon corps. Les alternatives proposées, c’est, soit soigner sa tête, soit opérer. C’est dommage», raconte Charlotte.

Laurence souhaite rendre cette pratique plus connue. «Pour les personnes mutilées d’une quelconque manière, si un tatouage peut être utile pour récupérer une estime de soi et retrouver le sourire, c’est important, il faut le faire», insiste-t-elle. Elle en est convaincue: si quelques gouttes d’encre lui ont permis, à elle, d’accepter son corps et son histoire, d’autres personnes peuvent entamer un processus de résilience similaire grâce au tatouage.

Le paradoxe de la douleur

Dans le cas de certaines cicatrices, l’épreuve qui les a causées a été tellement éprouvante qu’il peut sembler étonnant de se tourner vers le tatouage, un art a priori douloureux. Bien que les expériences et les sensibilités soient différentes, Bruno, tatoueur, ne cache pas que se faire tatouer peut faire mal: «C’est un peu paradoxal de se faire une blessure sur une blessure, mais la grande différence c’est qu’on le choisit, alors que l’accident ou l’opération, on ne la choisit pas.» Bruno préfère alors le terme douleur pour le tatouage à celui de souffrance: «Ce sont quand même des aiguilles, donc oui ça fait mal, mais on ne souffre pas parce qu’on l’a choisi.»

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices
Le dermographe permet à Bruno d’introduire les pigments de couleur sous la peau de façon irréversible. P.D.

Leurs cicatrices leur ont mené la vie dure. Le tatouage artistique a offert à Laurence et Charlotte un nouveau départ.

Qui est l’auteure de ce reportage?

Le tatouage artistique pour recouvrir et sublimer ses cicatrices
Emmanuel Crooÿ
Pauline Denys, 23 ans – Ottignies

Avant de me lancer dans des études de journalisme à l’ULB, j’ai consacré du temps à ma passion pour les langues et la découverte d’autres cultures. Mes études de langues germaniques m’ont amenée à beaucoup voyager et à vivre à Anvers et aux Pays-Bas. Je m’épanouis à présent dans différents projets journalistiques, avec une préférence pour la radio et la presse écrite.


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