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JUSTICE

Le casier judiciaire d’un pédophile effacé pour pouvoir travailler à la police

Le casier judiciaire d’un pédophile effacé pour pouvoir travailler à la police

Animateur de camps de vacances, l’homme a «profité» de son autorité pour abuser de quatre mineurs de moins de 16 ans, dont une jeune fille. © Th. L.

Vingt ans après avoir été condamné pour des attentats à la pudeur sur des adolescents, Francis a obtenu l’effacement de son casier judiciaire. Et ce, pour accéder à un emploi administratif au sein d’une zone de police. Témoignage.

Des cheveux mi-longs bien soignés, une barbe de trois jours, une petite bedaine, ce quinquagénaire ne se distingue pas des autres agents administratifs de la zone de police dans laquelle il est affecté. Le verbe facile, il salue chacun et chacune de ses collègues qu’il croise au fil des couloirs de l’immeuble qui abrite son service.

Un homme comme tant d’autres, avec sa chemise parfaitement repassée et son veston sur le dos. Sauf que Francis (prénom d’emprunt) a – ou plutôt avait – un casier judiciaire «plutôt embêtant», comme il le souligne lui-même, pour pouvoir accéder à un poste dans une institution publique.

«J’ai été condamné à 4 ans de prison avec sursis»

«Je n’ai jamais caché ni à mes employeurs, ni à mes connaissances proches d’ailleurs, les erreurs que j’ai commises dans le passé, et ce il y a maintenant plusieurs décennies», lâche-t-il. Dans sa voix se manifestent des regrets, semble-t-il, sincères.

«À l’époque, et je n’ai aucune excuse à opposer à ce comportement inacceptable, je me suis beaucoup trop rapproché de jeunes qui m’avaient été confiés», reconnaît-il sans détour.

Animateur de camps de vacances, l’homme a «profité» de son autorité pour abuser de quatre mineurs de moins de 16 ans, dont une jeune fille. Pour certaines victimes, la période infractionnelle s’est étendue sur plusieurs années.

Condamné à la fin des années 1990 par le tribunal correctionnel, Francis a été reconnu coupable des attentats à la pudeur qui lui ont été reprochés. Il a alors écopé d’une peine de quatre ans d’emprisonnement, assortie d’un sursis probatoire.

«Si je n’ai pas fait un jour de prison, ma vie a néanmoins pris un autre tournant. J’ai perdu mon emploi, ma compagne…»

J’aurais préféré ne rien demander. Il se fait que mon avenir professionnel s’est trouvé lié à un bout de papier…

 

J’aurais préféré ne rien demander. Il se fait que mon avenir professionnel s’est trouvé lié à un bout de papier…

 

Durant les cinq années qui ont suivi, Francis s’est soumis à un suivi thérapeutique auprès d’une association bruxelloise spécialisée dans l’accompagnement de délinquants sexuels: le centre de recherche-action en sexo-criminologie, communément appelé CRASC.

«Lors de rendez-vous hebdomadaires, nous participions à des groupes de parole. Nous étions invités à évoquer nos comportements déviants et les conséquences de ceux-ci à l’égard des victimes. L’idée était de prendre réellement conscience de ce qui s’était passé pour pouvoir changer de cap et éviter la récidive.»

Parallèlement, Francis participera aussi à des réunions chez les Alcooliques anonymes (AA). «L’alcool favorisant ses déviances», avait relevé l’expert psychiatre désigné lors de la procédure judiciaire.

Alors travailleur dans un secteur lié à celui de la jeunesse, Francis a été licencié dès le lendemain de sa condamnation. Bien qu’aucun grief ne lui avait été adressé sur le plan professionnel, son patron a légitimement pris la décision « d’éviter tout risque et toute atteinte potentielle à la réputation de l’entreprise».

Résigné, Francis multipliera les emplois dans le secteur privé. Sans commettre la moindre nouvelle faute de parcours. Jusqu’à décrocher un contrat d’agent administratif au sein d’une zone de police de sa région. Ses supérieurs hiérarchiques connaissent sa situation, mais ils respectent cet homme pour son travail, son abnégation et, surtout, son professionnalisme.

Auparavant déjà, à plusieurs reprises, Francis avait répondu à des offres d’emploi dans diverses administrations. L’extrait de casier judiciaire qui complétait son dossier l’a chaque fois contraint à renoncer.

«Jusqu’au jour où on m’a conseillé d’introduire une demande de réhabilitation, pour que mon casier judiciaire soit effacé», raconte Francis. «Je n’osais pas trop entamer cette démarche, par peur d’être à nouveau jugé. Par respect aussi pour les personnes lésées. Du temps s’étant écoulé, les victimes ayant été indemnisées, je rentrais néanmoins dans les conditions pour introduire une demande de réhabilitation. Et c’est ce que j’ai finalement fait…»

«Le risque de récidive est aujourd’hui anecdotique»

D’abord, il a introduit une demande auprès du procureur du roi de l’arrondissement judiciaire dans lequel il est domicilié. Sa requête a alors été transmise à la Chambre des mises en accusation.

Pour compléter son dossier, Francis a dû accepter d’être examiné par un psychiatre. C’était la condition, celle de disposer de l’avis d’un expert. Plusieurs rendez-vous ont été organisés par le spécialiste qui a procédé à diverses auditions de l’intéressé, le soumettant également à une batterie de tests.

«Considérant le travail thérapeutique effectué par l’expertisé et sur base de l’ensemble de l’exploration diagnostique, il nous est permis d’estimer que le risque de récidive est aujourd’hui anecdotique», conclura l’expert dans le rapport relatif à la demande de réhabilitation.

De démarches en démarches, Francis s’adjoint les conseils d’un avocat pénaliste pour s’assurer du bon déroulement de sa demande.

Le parquet s’y opposait

Arrive enfin le jour, après près de deux ans de démarches, où Francis peut consulter son dossier de réhabilitation, cette fois prêt à être examiné par la cour. Il prend alors connaissance de l’avis du procureur général. Dans la tête de Francis, le doute s’installe. «Le procureur ne semblait pas très enclin à me laisser une ultime chance pour réussir ma vie professionnelle. Il a relevé le fait que j’avais aussi été condamné pour des infractions de roulage.»

Au regard des perceptions immédiates dont Francis a fait l’objet pour des excès de vitesse, dont la dernière date de 2021, le magistrat estimait que «Monsieur ne semble donc tirer aucune leçon de ses condamnations et lui octroyer la réhabilitation laisserait penser que ce type de comportement sur la route n’a aucune gravité».

Pour Francis, la lecture de ce document est tombé comme un couperet. «Je me suis effondré, cela m’est apparu comme une deuxième condamnation, incompréhensible…»

Quelques semaines plus tard, c’est avec appréhension que Francis se rendra à l’audience, accompagné par son avocat. «Affronter une nouvelle fois le regard de toutes ces personnes, devoir à nouveau s’expliquer, ce n’est pas une mince affaire. Je ne peux que regretter ce qui m’a été reproché et j’aurais préféré ne rien demander. Il se fait que mon avenir professionnel s’est trouvé lié à un bout de papier…»

Devant les trois juges chargés d’analyser sa requête, Francis a tout simplement expliqué sa démarche. «J’ai précisé que je souhaitais obtenir ce sésame pour pouvoir répondre à une opportunité d’emploi, pour continuer à travailler. Malgré l’avis négatif du ministère public, j’ai obtenu ma réhabilitation. Ceci n’effacera pas les traces conservées dans les entrailles de la justice et le fardeau de culpabilité que je porterai jusqu’à la fin de mon existence…»

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