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JUDICIAIRE

Il y a 25 ans, la photo de L'Avenir Luxembourg qui a fait tomber le juge Connerotte

Il y a 25 ans, la photo de L'Avenir Luxembourg qui a fait tomber le juge Connerotte

La photo document. À gauche, le juge Connerotte regarde fixement l’appareil. À ses côtés, le procureur Michel Bourlet. On aperçoit le sac «L’Avenir du Luxembourg» de notre correspondant accroché à une chaise et le bouquet de fleurs de Mme Connerotte qui s’est mariée civilement quelques heures plus tôt. -

Le 14 octobre 1996, l’arrêt spaghetti de la Cour de cassation dessaisissait Jean-Marc Connerotte du dossier Dutroux.

Jaunie, la reproduction de la photo a traversé le temps, punaisée sur un mur de notre rédaction, jusqu’à aujourd’hui.

Le cliché représentant ces personnes attablées qui posent devant notre correspondant de presse le samedi 21 septembre 1996, lors d’un souper spaghetti, est à l’origine d’une des décisions de justice les plus commentées de l’histoire de notre pays.

Il y a 25 ans, jour pour jour, la Cour de Cassation de Belgique, la plus haute juridiction belge, prononçait le dessaisissement du juge d’instruction de Neufchâteau Jean-Marc Connerotte, au motif qu’il avait fait preuve de partialité dans l’affaire Marc Dutroux, en participant à un repas avec une association de défense des victimes. Les bénéfices de cette soirée devaient servir à couvrir les frais de défense de Lætitia Delhez, la jeune Bertrigeoise de 14 ans séquestrée par Dutroux et libérée peu auparavant. La Cour de Cassation maintenait cependant sa confiance au procureur Michel Bourlet, alors que la procureure générale Éliane Liekendael avait aussi requis son dessaisissement.

Quelque six cents personnes s’étaient rassemblées devant le palais de justice de Bruxelles pour manifester et hurler son incompréhension. Le pays vivait très mal la décision. Les deux magistrats chestrolais apparaissaient comme les chevaliers blancs du dossier, ceux que rien ni personne n’arrêteraient dans la recherche de la vérité.

Le soir de la réalisation du journal en question, Jean-Luc Henquinet, frais émoulu rédacteur en chef, assure la permanence à la rédaction à Arlon. Il reçoit la fameuse photo de notre correspondant bertrigeois Jacques Antoine, chargé d’un bref reportage sur le repas «célébrant» la libération des deux filles.

«Pour montrer une justice au visage humain»

Sur le cliché, on aperçoit le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte et le procureur Michel Bourlet attablés avec notamment le doyen et le bourgmestre de l’époque. Dans la même salle, à une autre table, les jeunes filles qui avaient été séquestrées par Marc Dutroux, Lætitia Delhez, de Bertrix, et Sabine Dardenne, de Tournai.

Au cours de cette même journée, le juge d’instruction Connerotte s’était marié civilement. Son épouse avait d’ailleurs reçu un bouquet de fleurs durant la soirée. «Nous avons publié cette photo en une de notre journal, se souvient Jean-Luc Henquinet. Le but de cette parution, outre l’élément informatif factuel du souper en lui-même, était de montrer une justice à visage humain, incarnée par des magistrats qui rencontraient les victimes. Au moment même, je ne pense pas aux conséquences et cela, c’est mon énorme regret. Je m’en voudrai le reste de ma vie. Non pas d’avoir publié la photo évidemment, mais de ne pas avoir écrit que cela posait souci et de ne pas m’être interrogé sur la présence du juge d’instruction à ce souper. J’étais chroniqueur judiciaire et cela aurait dû évidemment attirer mon attention.»

Pas question de faire de l’argent avec cette photo

Jean-Luc Henquinet se souvient très bien qu’au moment où feu l’avocat Julien Pierre a demandé le dessaisissement du juge Connerotte, il a immédiatement fait le lien avec la photo et cela lui est apparu comme une évidence. Qu’est-ce qu’un juge d’instruction faisait à un souper en faveur des parties civiles?

«Cette photo est rapidement devenue célèbre en Belgique et par-delà les frontières, poursuit-il. Des médias belges, français, allemands se sont intéressés à cette photo et ont souhaité l’acheter. Notre position a toujours été très ferme. Pas question de gagner le moindre argent avec cette photo. Nous avons refusé toutes les propositions, à l’exception de photos de la Une de notre journal. Elle a d’ailleurs ouvert le JT de la RTBF.»

«À recommencer, je n’irais plus au souper»

À l’époque le juge Connerotte n’apprécie pas du tout le climat qui entoure ce dossier. Il vit sous protection judiciaire et une garde rapprochée l’assiste au quotidien. Une certaine rumeur voulait d’ailleurs que le juge Connerotte se soit rendu en connaissance de cause à ce souper, sachant que sa participation allait l’éloigner du dossier. Il a démenti cette hypothèse depuis, même si aujourd’hui, certains en doutent encore.

«Je ne devais pas me rendre à ce souper (NDLR: il s’était marié civilement ce jour-là). Àrecommencer, évidemment que je n’y serais jamais allé», déclarait-il à sa retraite en 2015.

"Je n'ai pas agi par surprise"

« On ne fait jamais cela, mais me rendant compte du caractère un peu spécial de la situation, j’avais demandé au juge Connerotte si cela ne l’embêtait pas que je le prenne en photo, explique Jacques Antoine, notre correspondant. Je n’ai pas volé cette photo par surprise. Cela se voit sur le cliché. Jean-Marc Connerotte ne m’en a d’ailleurs jamais voulu. Et je dois dire que le fait d’avoir pris cette photo avec son autorisation m’a aidé à me sentir à l’aise quand il a été dessaisi. »

 

 


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