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Décès de Julos Beaucarne: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce»

Décès de Julos Beaucarne: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce»

En septembre 2015, Julos nous chuchotait: «J’ai épousé la tristesse du monde». Et puis, après un silence, «j’ai le contraire du rire dans la peau». ÉdA – Jacques Duchateau

En septembre 2015, nous avions pu rencontrer Julos Beaucarne chez lui alors qu’il avait été choisi comme parrain du 25e anniversaire des langues régionales.

« Il a au fond des yeux un secret que tout le monde connaît mais dont personne ne sait rien. Julos Beaucarne est aujourd’hui sur le fil de sa vie. Il parle par bribes. Il rit. Il est, par moment, perdu dans les étoiles. Le poète a 79 ans», écrivait Catherine Ernens, journaliste à L’Avenir, dont nous reprenons le texte paru à l’époque ci-dessous et dans lequel Julos fait cette terrible déclaration: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce.»

 

 

Décès de Julos Beaucarne: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce»
BELGA
«Le wallon, je le parle, bien sûr, mais c’est pas tous les jours dimanche», disait alors Julos en entonnant joyeusement La p’tite gayole.

Son foulard rouge framboise lui serre le cou. Il n’en connaît plus toutes les paroles. Il a cette phrase fétiche pour rendre hommage à sa langue du terroir: «Le wallon, c’est le latin venu à pied du fond des âges… Le wallon est la langue de mon enfance. Mais j’ai la mémoire qui flanche.»

Il rit. Sa maman le parlait si bien. Son papa, aussi, en vendant des machines agricoles. «Mais moi je ne pouvais pas le parler. C’était interdit. Ce n’était pas assez relevé. C’était vulgaire. C’est triste. C’est comme ça qu’on a fait mourir notre culture». Et puis, soudain, il assure: «Ça va revenir, le breton est bien revenu. Et c’est merveille. Le wallon, c’est savoureux. Mais en spectacle je parle l’andouille, sinon rien d’autre. Ah si parfois le walanglais», s’amuse-t-il.

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Dans son antre, sanctuaire de toute sa vie, les bibelots et créations s’empilent. Un papillon de fortune virevolte à la fenêtre en créant de curieux jeux de lumière. Julos s’est assis à la grande table de sa grande pièce de vie. Face à lui, le portrait d’une magnifique jeune femme, en noir et blanc. Sa femme. Loulou Brunfaut assassinée de 9 coups de couteau en 1975 par un jeune homme que la famille hébergeait.

Il la contemple, elle, grande et belle sur le mur de son salon. «Elle est toujours là, oui. C’est elle qui me remonte chaque jour», souffle-t-il.

Comment a-t-il fait chaque jour de cette vie pour distribuer la joie et les rires, les jeux de mots et les notes de musique, les spectacles et les trouvailles? C’est un secret.

Il chuchote: «J’ai épousé la tristesse du monde.» Et puis, après un silence, «j’ai le contraire du rire dans la peau». Et encore, «on pleure dans ses larmes». La mort lui fait-elle peur? Il dit: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce. On revient toujours sur la mort. On ne cherche pas. C’est comme ça qu’on s’en sort. La vie est triste au fond. Mais c’est elle qui nous ramène sur le chemin.»

Le 2 février 1975 est resté gravé dans les murs. «C’était ici, oui, dans cette maison», dit-il. Ses yeux se mouillent. Cinq jours plus tard, il chante à Wavre. Il compose alors la chanson Pour Loulou. Il écrit le texte À mes amis bien aimés qui sera lu dans toutes les églises. Il n’épousera jamais d’autre femme que Loulou. Il aimera désormais son public.

Il aura été le papa et la maman de ses deux enfants, Christophe et Boris. Le premier est devenu un grand cinéaste, nominé plusieurs fois à Cannes.

Christophe Beaucarne est d’ailleurs le directeur de photographie du dernier film de Jaco Van Dormael, Le tout nouveau testament. Le second fils de Julos est Boris, devenu peintre. Des artistes. «Parce que c’est ça le bonheur. Parce que ça vient de l’âme», termine Julos, avant de claquer une bise comme un au revoir.

 

Le poète le plus lu de Belgique

Né le 27 juin 1936 à Bruxelles, le jeune Julos a grandi à Écaussinnes. Il apprend le wallon en écoutant les conversations de son père, un marchand de machines agricoles. Après ses humanités au collège Saint-Vincent de Soignies, il commence plusieurs études qu’il ne termine pas, dont celles de philologie romane, puis suit des cours de mime. Pour vivre, il exerce un tas de métiers différents, de professeur de gymnastique à placeur d’antennes de télévision.

Sa carrière de chanteur débute en 1961 en Provence: pour payer la réparation de sa voiture, Julos Beaucarne se produit sur les places publiques, performance qu’il réitérera plusieurs étés au vu du succès rencontré. Il décroche également des rôles de comédien pour divers théâtres belges et compose des musiques de scène, dont celle de la pièce «Une poire pour la mort» d’Henri Sauvage, qui paraît en 45 tours en 1964. Il publie ensuite plusieurs albums, sur lesquels il chante tant des textes personnels que des poèmes de Max Elskamp, Guillaume Apollinaire ou Victor Hugo.

En 1970, il s’installe à Tourinnes-la-Grosse, village du Brabant wallon où il vivra jusqu’à son décès.

En 1974, son sixième LP intitulé «Front de libération des arbres fruitiers» devient disque d’or. Le titre marque son opposition à des mesures européennes qu’il juge néfastes pour l’environnement.

La nuit du 2 au 3 février 1975, un drame chamboule à jamais la vie de l’artiste: un déséquilibré tue sa femme à coups de couteau et le laisse seul avec ses deux enfants. «C’est la société qui est malade. Il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre, par l’amour, et l’amitié, et la persuasion», écrit-il au lendemain du meurtre dans sa «Lettre ouverte dans la nuit». Son premier recueil de poésies, «Julos écrit pour vous», sort peu de temps après aux éditions Duculot. L’homme reçoit de nombreux prix pour l’ensemble de son œuvre.

En 1981, le chanteur enregistre «La p’tite gayole» et adapte plusieurs chansons du folklore wallon. Il tourne ensuite notamment au Québec, au Mexique, au Maroc, en Algérie et en Inde.

Le long de l’autoroute E411

Décès de Julos Beaucarne: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce»
Panneaux touristiques selon Julos Beaucarne. EdA
En 1993, Julos Beaucarne chante lors des funérailles du roi Baudouin et en 1999, il érige 36 "pagodes post-industrielles» à Wahenge, près de chez lui, à l’aide de tourets en bois récupérés.

En 2002, il est nommé chevalier par le roi Albert II et en 2005, il imagine les courts textes de 48 panneaux de signalisation installés le long de l’autoroute E411, panneaux destinés à mettre en valeur le patrimoine wallon de manière poétique. «Ces panneaux font de moi le poète le plus lu de Belgique», aime-t-il à répéter.

En 2006, l’homme subit un pontage coronarien qui le contraint à reporter plusieurs concerts. Il parvient tout de même à fêter ses 70 ans en public quelques mois de repos plus tard.

Quelues bons mots de Julos

Jouer avec les mots

«Les mots sont sympas et gagnent à être connus. J’adore jouer avec eux. J’ai en permanence un petit carnet avec moi et j’y couche les petites phrases qui me frappent. Dans un livre ou au hasard d’une conversation de bistrot.»

Décès de Julos Beaucarne: «La mort, elle est toujours sur mon chemin, la garce»
EDA - Jacques DUCHATEAU
Sa position dans le monde

«Écrire, cela revient à chercher sa position dans le monde. Cela permet de se demander pourquoi on vit, vers quoi on va. Les mots nous permettent de libérer notre vie et de la mettre en lumière.»

Remplacer le latin par le wallon

«À une époque où l’on parle de supprimer le latin, je me dis que l’on pourrait très bien le remplacer par le wallon.»

Être soi-même

«Que les gens soient heureux et qu’ils soient eux-mêmes. Quand on naît, on a une feuille de route qu’il faut respecter. Alors que la société, les médias, le commerce, etc. les en détournent. Que chacun soit avant tout lui-même.»

Une nouvelle vie aux objets

«Mon père était vendeur de machines agricoles. Il inventait des machines également. Dès mon plus jeune âge, j’ai été familiarisé avec le fer et le métal. J’aime donner une nouvelle vie à des objets qui ont en apparence perdu leur utilité. J’ai par exemple créé des bijoux, ce qui m’a permis de les renommer. Donner un nom à un objet, c’est une manière agréable de le doter d’une nouvelle existence.»

La Provence

«Je coupe les ponts régulièrement. Et notamment pour m’isoler dans un charmant bourg du Vaucluse en Provence.»

Écologiste avant l’heure

«Mon souhait pour 2015? Que la Terre ne soit pas autant polluée qu’aujourd’hui, que l’on ait enrayé le réchauffement de la planète et qu’elle redevienne un espace de plus en plus pur pour la vie.»

Et la politique…

«Jamais au grand jamais je n’y ai songé (NDLR: faire de la politique). On perd sa totale liberté de parole quand on y entre. J’ai été sollicité, mais j’y perdrais tout. Ceci dit, je respecte la politique car c’est nous qui la faisons.»

Tourinnes-la-Grosse

«Je suis toujours d’Écaussinnes car on ne peut renier ses racines. Mais, en même temps, je ne pourrai plus quitter Tourinnes, où je connais de plus en plus de monde.»


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