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COMMISSION D’ENQUÊTE PARLEMENTAIRE WALLONNE

Inondations: «Ça va se reproduire, c’est quasi sûr»

Inondations: «Ça va se reproduire, c’est quasi sûr»

Connecter la Hoëgne à barrage et connecter les barrages entre eux est souhaitable, selon le climatologue X. Fettweis. Photo News

Les modèles météo avaient prédit les événements de juillet. Les modèles climatiques disent que cela se reproduira.

Il y a peut-être des responsabilités humaines dans les conséquences des inondations de juillet et ce sera à la commission d’enquête parlementaire wallonne de tenter de les établir. Mais, pour le climatologue Xavier Fettweis qui s’est exprimé ce jeudi devant les commissaires, il y a un élément de contexte qui ne souffre pas discussion: le réchauffement climatique.

«Tous les instituts météorologiques d’Europe disent qu’on n’aurait pas eu un tel événement sans le réchauffement climatique, a expliqué le directeur du Laboratoire de Climatologie et Topoclimatologie, de l’ULiège. L’événement en tant que tel aurait été possible, mais il aurait été beaucoup moins intense.»

Le professeur Fettweis a donné beaucoup de chiffres hier en commission, mais deux suffisent à illustrer le propos: 1 degré de plus c’est 7% d’humidité supplémentaire dans l’atmosphère. Donc des pluies plus intenses. Mais aussi un ralentissement de la dynamique atmosphérique: le contraste entre le Pôle et l’équateur est perturbé parce que le premier se réchauffe plus vite et le «courant d’air» ralentit.

«Quand un événement pluvieux, ou une sécheresse d’ailleurs, s’installe à un endroit, il y restera plus longtemps.» C’est ce qui s’est passé en juillet.

Phénomène exceptionnel? Ça le sera de moins en moins. «Ça va se reproduire, c’est quasi sûr, dit le climatologue liégeois. Même en limitant la hausse des températures à +1,5 °C, comme le préconise le Giec, on sera dans un scénario climatique où, à l’horizon 2030, un tel événement pourra se répéter tous les 10 ou 20 ans.»

Pour appuyer cela, avec les dernières données du Giec, Xavier Fettweis a présenté 4 projections futures calculées par le MAR, un outil de modélisation régionale du climat utilisé en Belgique. Résultat? Trois suggèrent un tel événement en 2027, 2030 et 2034. Un seul l’annonce pour 2066. Et si on ne fait rien pour limiter le réchauffement, ce sera différent mais pas plus joyeux, prédit-il: «Après les années 2030, les étés seront trop secs et on sera confronté à d’autres problèmes, dont des canicules et des feux de forêt.» Voilà pour le futur.

Le 12 juillet, on savait à quoi s’attendre

Mais ces inondations de juillet, pouvait-on les prévoir avec les modèles météo?

Le lundi 12 juillet au matin, «tous les modèles étaient d’accord. On savait qu’on allait être confronté à un épisode pluvieux extrême dans les Ardennes» et qu’il y aurait des inondations, a affirmé Xavier Fettweis.

«Il est tombé en quelques jours deux fois ce qu’il tombe en moyenne sur tout le mois de juillet. Le lundi, tous les modèles prédisaient cet épisode pluvieux très important. Pourquoi aucune alerte rouge n’a-t-elle été émise par l’IRM? Parce que ces dernières ne peuvent être lancées que 12 heures avant l’événement», a-t-il expliqué. Un délai qui, vu l’amélioration des prévisions météo, mériterait d’être revu à 24 ou 48 heures, pense le climatologue.

Xavier Fettweis a aussi donné son avis sur une question qui sera sans doute centrale. Celle de la gestion du barrage d’Eupen? Fallait-il le vider préventivement?, ont demandé plusieurs parlementaires. «En septembre 1998, les barrages avaient été vidés au cours des intempéries à l’occasion d’une accalmie et il y avait quand même eu des inondations. Ici, vider le barrage d’Eupen aurait peut-être permis de réduire les dégâts à Eupen et au-dessus de la vallée de la Vesdre, mais pas dans le bas, ni dans la vallée de la Hoëgne.» Le vider aurait d’ailleurs mis la Vesdre en crue, note-t-il. Ajoutant qu’en 1998, le barrage n’était pas rempli et qu’il y avait quand même eu des inondations.

Insoluble le cas des barrages pour limiter la casse? Une solution pour l’avenir, propose le climatologue, serait sans doute de connecter la Hoëgne à un barrage et aussi de connecter les barrages entre eux, comme c’est le cas en Suisse. Pour contrer les risques d’inondation mais pas seulement… «Dans les décennies à venir, la sécheresse sera un plus gros problème que les inondations. Et on aura besoin d’eau.»

 

 

«On consomme des surfaces de sol de façon éhontée»

 

Professeur de physique des sols et d’hydrologie à Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège), Aurore Degré est spécialiste des échanges eau – sol – plantes. L’ingénieure a ainsi éclairé les commissaires sur les grands principes du ruissellement et de l’infiltration des eaux ainsi que sur les différentes natures des sols en Belgique.

Mais au détour de sa présentation et des questions qui lui ont ensuite été posées, elle n’a pas manié la langue de bois pour fustiger la politique d’urbanisation en Wallonie et ses conséquences sur le cycle hydrologique. Et donc ses potentielles responsabilités dans les inondations de juillet dernier.

«On consomme des surfaces de sol de façon éhontée, a-t-elle asséné. Des sols perméables qui rendent de grands services dans la régulation des flux d’eau. »

La politique “Stop béton en 2050” (NDLR: interdire toute nouvelle construction sur les espaces libres) décidée par la Wallonie? «Oui, 2050 c’est trop tard», a-t-elle répondu à Julien Liradelfo (PTB) qui l’interrogeait à ce sujet. Pour elle, c’est dès maintenant que nous devons apprendre à «habiter autrement».

Comment? Sur de plus petites surfaces et en veillant à utiliser une partie du terrain utilement pour favoriser le ralentissement et l’infiltration de l’eau.

Oui, on va devoir reconstruire et encore construire à l’avenir, sait-elle. «Mais réfléchissez à la perturbation du cycle hydrologique qu’engendrera la construction, a-t-elle prévenu les députés wallons. Toute construction doit être compensée localement et immédiatement.» Et cela ne concerne pas que les fonds de vallées et les zones inondables, note Aurore Degré. C’est l’ensemble des bassins versants qui doit être concerné. Les villes aussi en favorisant le développement des parcs, des jardins urbains,… Des éléments naturels qui joueront d’ailleurs aussi un rôle d’atténuation de l’impact des canicules, souligne-t-elle.

«Tout le monde doit aller vers la résilience climatique», ajoutait la professeur alors que l’on abordait l’impact des cultures sur le ruissellement des eaux et les coulées de boue. Oui, certaines pratiques agricoles sont responsables de certains phénomènes. Et la tendance actuelle à développer de plus en plus les cultures de maïs sur des bassins versants, aux lignes espacées et avec peu de retenue d’eau, n’est pas une bonne chose, donne-t-elle en exemple. «Mais les agriculteurs sont aussi les victimes du changement climatique. C’est donc tout le monde qui doit pousser les manettes pour aider le cycle hydrologique.»

 

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