SAINT-GILLES

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»

Terrasses désertées et chaises empilées: les horecas et commerces du Parvis de Saint-Gilles se sont croisés les bras ce mercredi 15 septembre. Ils dénoncent une violence croissante sur ce spot très prisé des riverains et de leurs familles, mais aussi des fêtards et des sans-abri. ÉdA – Julien RENSONNET

Bars, restos et commerces du Parvis de Saint-Gilles sont «en grève» ce 15 septembre. Ils dénoncent un climat de violence endémique, aggravé depuis le confinement. Vol, racket, insultes, violence, menaces y sont quotidiens. En cause, des «fous furieux» qui résistent à tout contrôle social et policier. Récit.

«Un jour j’ai interpellé une dame sans-abri qui entrait pour utiliser les toilettes. Ce n’était pas la première fois. Elle a demandé si “je voulais me battre”. Bien sûr que non, je ne veux pas me battre. Je l’ai raccompagnée sur la terrasse, elle s’est énervée, m’a poussée. J’ai poussé aussi. Elle m’a frappée. Même avec la meilleure volonté du monde, j’ai perdu patience». Ce témoignage d’une des rares serveuses à encore accepter de bosser sur le Parvis de Saint-Gilles n’est pas le seul récolté ce 15 septembre. Ce mercredi à 16h, commerçants et horeca de ce haut lieu de la commune, très fréquenté, ont lancé une «grève» pour dénoncer une fois de plus l’insécurité du lieu. «Insultes, menaces de viol, tout y passe», confie une consœur, les bras croisés. «Un jour, un type a même dit qu’il allait me kidnapper». Son collègue embraye: «hier soir, j’ai encore dû appeler la police. Ils ont embarqué un mec».

Insultes, menaces de viol, tout y passe. Un jour, un type a même dit qu’il allait me kidnapper.

Ces comportements sont «quotidiens». L’Avenir vous en parlait en juin 2021 déjà: selon les commerçants, l’insécurité grandissante rend leur lieu de travail «invivable». Violence verbale et physique, vol, racket, exhibitionnisme…: la clientèle comme la main-d’œuvre souffre des comportements de ces «fous violents». Et ça va parfois très loin: «Depuis 3 ou 4 mois, il y a des dérapages incontrôlés d’une violence extrême. Un fou furieux a par exemple empoigné un couteau à steak sur une table et a voulu planter un employé. Qui s’est défendu avec une chaise», relate Thomas Kok, un des patrons de La Maison du Peuple, complètement vide de sa clientèle de familles et de jeunes travailleurs penchés sur leurs ordis. «C’est imprévisible: ces personnes sont psychologiquement lourdement atteintes. Ça pèse sur le staff».

«Cocaïne, crack…: ces gens sont déchaînés»

L’échevin de la Prévention Jean Spinette (PS), qui a la tutelle sur le CPAS, a habité «10 ans» sur le Parvis. Il reconnaît, «c’est vrai, une aggravation» de cette précarité que le lieu a «toujours connue». Selon l’élu, «si les problèmes de santé mentale s’aggravent en Belgique avec la crise, il n’y a pas de raison que ça ne soit pas le cas dans la rue. Même chose pour l’emploi, même souterrain». L’homme pense que certains habitués ont durci leurs habitudes: «l’héroïne et le hasch, c’est plutôt calmant. Mais la cocaïne et le crack… Ces gens sont déchaînés».

Si les problèmes de santé mentale s’aggravent en Belgique avec la crise, il n’y a pas de raison que ça ne soit pas le cas dans la rue

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»
Non, ce n’est pas l’heure de fermeture à L’Union: le café des jaunes et bleus se plaint d’une violence de plus en plus incontrôlable sur sa terrasse. ÉdA – Julien RENSONNET

En face, au Meze Bar, Denis Danis ne dit rien d’autre. «Drogue et alcool, c’est un mauvais cocktail. Ces gens, ils dérangent les clients qui s’installent. Les familles n’osent plus laisser leurs enfants jouer. Et les filles ne veulent plus travailler chez nous. Toutes les 2 minutes, c’est un problème différent: ils piquent dans les assiettes, ils déclenchent des bagarres». Dans ce resto libanais, on n’en peut plus. «Depuis cette année, les comportements sont plus agressifs. Il y a de nouveaux sans-abri. Quand la police vient, ils les embarquent mais le lendemain, ils sont de retour. La crise du corona nous touche déjà beaucoup. Mais là, ça devient très difficile».

Nous, on demande le droit de travailler sereinement. Les filles ne doivent pas avoir peur de sortir avec un plateau parce qu’un mec timbré traîne là.

À l’iconique Brasserie de l’Union, Bart Lemmens est un des plus virulents. Et désabusés. «Depuis qu’on a tiré la sonnette d’alarme en juin, je dois dire que ça va un peu mieux. Mais quand on fait un grand nettoyage, il ne faut pas laisser les choses en plan. Sinon il faut tout recommencer. Ça, c’est un peu la spécialité de Saint-Gilles», grince le patron. «Nous, on demande le droit de travailler sereinement. Les filles ne doivent pas avoir peur de sortir avec un plateau parce qu’un mec timbré traîne là. Il y a aussi ces enfants qui mendient: on leur met un cartable pour faire semblant mais ils rackettent entre les tables. Au Parvis, tout est possible. Ça fait 15 ans qu’on en parle, la Commune semble enfin bouger. Ah oui: quand tout un quartier descend le volet… ».

Guerre pour l’espace

«Horeca, fleuriste, pharmacie, restos…: cette situation concerne tout le monde», opine Thomas Kok à La Maison du Peuple. Le centre de jour qui nourrit les sans-abri n’est pas oublié. «L’Ilot n’est pas le problème. Il remplit un rôle qu’on encourage». Et de nuancer: «Nous cafetiers, on ne se réveille pas tout d’un coup en constatant de la précarité sur le Parvis. Mais il faut reconnaître que la violence se fait plus lourde depuis le confinement».

Les sans-abri sains d’esprit nous le disent: «Sur le Parvis, on sait même plus s’asseoir»

Philip De Bucq, directeur du centre de jour L’Ilot, affine l’analyse: «Il n’y a pas une nouvelle population précarisée sur le Parvis. Ce qu’il y a, c’est un problème sociétal. La crise gonfle les rangs des personnes précarisées, elles tombent dans l’alcool, la drogue. Les centres de santé mentale sont sursaturés, ceux qui traitent des assuétudes sont pleins à craquer. Idem pour les centres de transit. Et on va vers pire».

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»
Au Parvis voisinent des bars très fréquentés, des commerces de quartier et le centre de jour L’Ilot, dont le public a grossi depuis la crise sanitaire. D’où une «lutte pour le territoire». ÉdA – Julien RENSONNET

Cet acteur de terrain reconnaît bel et bien «un problème de territoire» apparu sur le Parvis ces derniers mois. «Durant le confinement, les bistrots étaient fermés, les sans-abri n’avaient plus de cash, ils sont venus ici. Quand les cafetiers ont rouvert, ils ont agrandi leurs terrasses. Une guerre pour l’espace a suivi. Les sans-abri sains d’esprit nous le disent: “Sur le Parvis, on sait même plus s’asseoir”. Je comprends le message d’alerte des restaurateurs. Mais c’est pas la répression qui va régler le problème».

Dieu des mendiants

Alors quoi? L’échevin Spinette avoue que «pour les services sociaux communaux, les limites sont atteintes. On fait tous les jours des demandes pour des places en santé mentale, mais elles sont rares. Au niveau régional, il y a un vrai besoin en structures spécifiques pour les polytoxicomanes». Mais l’homme reconnaît vite que «quand le personnel est agressé tous les matins, le modèle sociopréventif a ses limites».

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»
La Maison du Peuple complètement vide à 4h de l’après-midi: rare. ÉdA – Julien RENSONNET

Difficile pourtant de coffrer un sans-abri pour un élu qui s’est battu contre la loi sur le vagabondage. Et de glisser: «Pour la Commune, cette demande d’autorité, c’est neuf. Avant à Saint-Gilles, on sortait les téléphones pour filmer les policiers dès qu’ils intervenaient, on dénonçait. Je constate une relégitimation des forces coercitives». L’arrêté d’interdiction de lieu émis par le Bourgmestre (lire cadrée) donne donc à Saint-Gilles «une base légale» pour éloigner les fâcheux. «Mais si l’idée, c’est de les mettre en prison parce qu’ils mendient, ce n’est pas ma vision de la société», prévient Spinette. «Si ça ouvre vers un placement sur base volontaire, dûment financé, alors on est d’accord».

Cette demande d’autorité, c’est neuf. Avant à Saint-Gilles, on sortait les téléphones pour filmer les policiers dès qu’ils intervenaient, on dénonçait. Je constate une relégitimation des forces coercitives

Une piste pourrait venir du modèle Herscham de la Ville de Bruxelles, du nom du dieu des mendiants d’un jeu vidéo. «Les policiers de cette équipe sont spécialement formés. Ils font le lien vers les services sociaux. Il faut un système davantage pérenne d’orientation, accompagnement et contrainte», plaide Spinette. Autre piste dès lors: une accélération de la procédure dites «Nixon» qui permet un internement rapide via procureur du roi et médecin spécialisé. «On ôte sa responsabilité au patient objet de placement. Nous l’avons fait avec un Monsieur qui dormait dans le pas-de-porte d’une école. Mais il est revenu aussitôt sorti. C’est un travail de Sisyphe».

26 interpellations sur le Parvis depuis début août

La Commune de Saint-Gilles l’assure: elle «comprend tout à fait» les difficultés des commerçants et tenanciers du Parvis. «Les incivilités augmentent, nous le savons. Par nos propres constatations autant que par les retours des riverains et commerçants», opine Lionel Kesenne, porte-parole du Bourgmestre Charles Picqué (PS).

Les autorités saint-gilloises tiennent tout de même à rappeler que plusieurs mesures sont en place au Parvis. Dont certaines n’ont pas attendu le covid et ses conséquences sur la fréquentation de cet espace public très couru par toutes les classes de la population. «Il y a deux ans, nous avons instauré la ronde de médiateurs de proximité. Ils sont là jusqu’à 2h du matin. Leur présence active permet de diminuer les petites incivilités. Mais c’est vrai: ça ne suffit pas auprès du public le plus perturbateur. Qui, rappelons-le, ne concerne qu’une minorité».

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»
La Commune l’assure: les travailleurs sociaux réalisent des rondes quotidiennes sur le Parvis de Saint-Gilles et ses alentours. ÉdA – Julien RENSONNET

Lockdown et conséquences en cascade

Cette minorité, elle a pris ses quartiers durant le premier confinement. Au printemps 2020 en effet, plusieurs phénomènes ont concouru à l’affluence d’un «nouveau» public précarisé sur le Parvis. D’abord, il y a eu un accroissement des publics recourant à l’aide alimentaire et des sans-abri. Parmi eux, certains ont été contraints de quitter leur spot habituel en raison de la raréfaction des soupes populaires et autres épiceries sociales. En début de crise sanitaire, celles-ci ont en effet vu naître deux obstacles: d’une part la désertion des bénévoles les plus âgés plus fragiles face au virus, et d’autre part la raréfaction de leurs sources de denrées alimentaires vu le lockdown sur l’horeca. Conséquence: les sans-abri ont convergé vers les adresses «survivantes». Dont L’Ilot, qui a vu les files s’allonger sur son seuil saint-gillois.

Depuis lors, cafetiers comme Commune déplorent que certains «nouveaux» «occupent» le Parvis. Parfois même au détriment des «anciens» SDF, qui souffrent eux aussi des comportements borderline de leurs voisins de pavés. Les cafetiers nous en ont déjà fait part en juin 2021.

Nos travailleurs de rue, nos équipes de préventions, ne portent pas l’uniforme, on ne les voit pas, mais ils assistent quotidiennement les sans-abri

Alors que faire? «C’est vrai, on ne les voit pas, ils ne portent pas d’uniforme, mais nos travailleurs sociaux de rue, nos équipes de prévention, nos agents du CPAS assistent quotidiennement les sans-abri du Parvis», insiste Lionel Kesenne. «Leurs missions tiennent autant au relogement qu’à la lutte contre les assuétudes. Mais deux problèmes subsistent: le manque de place dans les institutions bruxelloises et le refus de certains individus de se voir pris en charge».

Cafetiers et commerçants du Parvis de Saint-Gilles en grève: «Un fou furieux a voulu le planter d’un couteau à steak, mon employé s’est défendu avec une chaise»
Saint-Gilles dispose désormais d’un nouvel outil légal qui lui permet d’éloigner les fâcheux du Parvis, du moins temporairement. ÉdA – Julien RENSONNET

Un nouvel outil légal

Dès lors, la commune s’est armée. «Début août, le dispositif policier a été renforcé. Depuis lors, 26 interpellations ont eu lieu sur le Parvis». Par ailleurs, le Bourgmestre Picqué a introduit un nouvel outil légal. Il s’agit de l’arrêté d’interdiction de lieu. «Il interdit le périmètre déterminé à toute personne coupable troubles publics graves et répétés. Sans quoi elle devient passible d’arrestation. C’est la police qui remet l’arrêté à la personne visée».

D’après le porte-parole de Picqué, celui-ci a été activé «une fois». Pas plus tard que ce mardi 14 septembre, veille de la grève, la personne en question a été surprise dans ledit périmètre. Et coffrée par les forces de l’ordre. «Si cette personne le souhaite, elle pourra être entendue par le collège communal». D’après les autorités, d’autres cas de «troubles graves et répétés» ont déjà été remontés par la police. Leurs auteurs ou autrices risquent elles aussi de se voir interdits de Parvis.


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