MOBILITÉ

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»

Le vaste espace piéton de la place Rogier n’est pas vraiment la norme à Bruxelles: avec walk.brussels, Émilie Herssens espère peser sur les mentalités bruxelloises pour améliorer le confort piéton dans la capitale. ÉdA – Julien RENSONNET

Le piéton est au centre des préoccupations bruxelloises pour la Semaine de la Mobilité. Mais au-delà de la campagne de com, les trottoirs de la capitale ont besoin d’attention pour porter la marche à 50% du total des déplacements. Pour ses défenseurs, il faut penser «revêtement, raccourcis et partage de l’espace».

37% des déplacements intrabruxellois se font à pied. L’ambition est de passer à 50% en 2030. Aussi les autorités mettent-elles la marche sous le feu des projecteurs pour la Semaine de la Mobilité, du 16 au 22 septembre. «Nos pieds, ils seront toujours là. Et en marchant, on prend moins de place et on fait moins de bruit», plaide la Ministre de la Mobilité (Groen!) Elke Van den Brandt.

Vœu pieux? Qui use ses semelles sur les trottoirs bruxellois pourrait le craindre. Étroitesse, obstacles, creux et bosses, matériaux glissants, traversées dangereuses, urbanisme qui oublie poussettes, caddies et chaises roulantes: y a du travail. La Région en est consciente. Ses objectifs sont consignés dans le plan Good Move de 2020.

Pour vérifier que ces belles paroles ne restent pas lettre morte, la capitale compte désormais sur le lobbying de walk.brussels. Cette nouvelle plateforme regroupe depuis juin 2021 une trentaine d’associations, organisations et comités de quartier. Son manifeste reprend 7 points d’action pour améliorer la marche à Bruxelles. Émilie Herssens en est la coordinatrice. à la veille de la semaine de la Mobilité, cette marcheuse invétérée qui n’enfourche son vélo «qu’au-delà de 3km de distance» fait le point sur la politique piétonne bruxelloise.

«Nous les piétons, on partage notre espace avec tout le monde»

Émilie Herssens, vous êtes coordinatrice de la plateforme walk.brussels. Où en est Bruxelles par rapport à la marche comme moyen de déplacement?

Concernant les infrastructures, le réseau est déconnecté. Des obstacles se retrouvent de manière récurrente sur les trottoirs: poubelles, trottinettes, vélos mal garés, bornes électriques, panneaux de signalisation. Nous, les piétons, on partage notre espace avec tout le monde. Ce n’est pas comme les voitures qui ont leur propre voie. Il y a aussi les revêtements glissants comme la pierre bleue, les trous, les pavés…

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
Quelques exemples d’obstacle aux piétons à Bruxelles: vélos et trottinettes mal garés, obstacles anti-voiture et revêtement glissant. ÉdA – Julien RENSONNET

N’y a-t-il pas une prise de conscience?

C’est en bonne voie. Les piétons sont à l’agenda, la législation se met en place. Un budget de 6 millions d’euros est débloqué en 2021. C’est conséquent, mais pas si on compare au budget d’entretien d’un tunnel automobile (100 millions en 2020, NDLR). L’ambition du plan Good Move est de développer un réseau combinant magistrales piétonnes et réseau confort aux voies de quartier, c’est bien. Mais pour walk.brussels, cette vision globale oublie les voies lentes, qui sont d’ores et déjà cartographiées et libres de toute circulation motorisée.

Pourquoi la voiture est-elle la seule à ne pas devoir partager son espace?

Par rapport à d’autres villes, Bruxelles a-t-elle la culture de la marche?

Peut-être pas assez. Au centre de Paris, on ne prend pas sa voiture pour faire 2km. À Bruxelles, oui. Vienne est un très bon exemple d’une ville qui marche: le mouvement piéton y existe depuis longtemps et les aménagements urbains y englobent la vision piétonne depuis des années. À Bruxelles, il n’y avait jusqu’ici aucun acteur portant le message des piétons et relayant leurs plaintes. Je pense que la création de walk.brussels va donner des résultats.

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
walk.brussels veut que Bruxelles rattrape son retard en matière de mobilité piétonne sur des villes comme Vienne ou Paris. ÉdA – Julien RENSONNET

La mobilité piétonne varie-t-elle fortement suivant les communes?

Je pense que Jette peut-être citée en exemple. A contrario, dans des communes comme Saint-Josse, Saint-Gilles ou Forest, c’est la cata. L’un des problèmes majeurs, c’est qu’on ne grappille pas l’espace où il a été perdu. Par exemple, il existe une obligation pour les promoteurs de créer une perméabilité piétonne lorsqu’ils conçoivent un bâtiment neuf. Mais en privatisant l’espace, ils réduisent cette disposition à néant.

Le centre-ville et son piétonnier sont-ils «marchables»?

Non, l’hypercentre bruxellois n’est pas «marchable». Certains projets sont visionnaires, comme le piétonnier et les tracés des futures magistrales piétonnes qui relieront est et ouest et nord et sud. Mais sur le piétonnier, le piéton n’a pas son espace à lui. Y subsistent des différences de vitesse et de perception du danger entre modes. Bien sûr, Bruxelles a besoin d’intermodalité. Mais ça doit être agréable pour tout le monde. Pourquoi la voiture est-elle la seule à ne pas devoir partager son espace?

Sur le piétonnier, le piéton n’a pas son espace à lui. Y subsistent des différences de vitesse et de perception du danger entre modes

Pouvez-vous citer des exemples de mobilité piétonne réussie à Bruxelles?

Les raccourcis en intérieur d’îlot pullulent à Woluwe. Je pense aussi à ce parc qui fait office de raccourci entre la rue des Palais et la rue Verte, dans le dense quartier Sainte-Marie à Schaerbeek. Sur ce terrain en forte pente en intérieur d’îlot ont été aménagés des cheminements piétons. Bruit, verdure…: on y change complètement d’univers.

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
Le parc dit «de la Reine Verte» à Schaerbeek: un exemple de mobilité piétonne réussi selon walk.brussels. Il s’agit d’un raccourci entre le quartier Sainte-Marie et le quartier Brabant. Et c’est aussi une oasis de calme. ÉdA – Julien RENSONNET

Faut-il davantage intégrer la marche dans les données de géolocalisation des plateformes internet?

La position de walk.brussels, c’est que les datas piétonnes doivent se travailler dans OpenStreetMap. Cette plateforme collaborative offre davantage de détails car ce sont les locaux qui les fournissent. Selon nous, son maillage est le meilleur pour l’application MAAS («Mobility as a service» ou «la Mobilité comme service») en développement à Bruxelles. Privilégier d’autres données, comme celles de Google par exemple, risquerait d’oblitérer les voies lentes. Et de mettre en avant des solutions comme les trottinettes, plus chères que la marche.

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30% de PMR

Bruxelles Mobilité considère que «30% environ» de la population bruxelloise est à mobilité réduite. «Ce sont les personnes en chaise roulante ou qui ont besoin d’une canne ou d’une béquille, mais pas seulement», nuance Mathias De Meyer, expert chez Bruxelles Mobilité. Parents à poussette, personnes avec sacs de courses, femmes enceintes et handicaps temporaires grossissent les rangs de ces Bruxellois pour qui un trou dans un trottoir n’est pas toujours surmontable. «Une politique en faveur de la marche est donc foncièrement piétonne», affirme Mathias De Meyer.

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
Les PMR ne sont pas uniquement les personnes en chaise roulante. ÉdA – Julien RENSONNET

La voiture pour moins d’1km, vraiment?

Selon l’étude Monitor 2019 sur la Mobilité des Belges, 17% des déplacements de moins d’1km s’effectuent comme conducteur ou passager d’une voiture. Ce chiffre monte à 30% entre 1 et 2km et 59% entre 2 et 5km. Ces voyages équivalent à 44% du total des déplacements des Belges. D’après Bas de Geus, professeur à l’UCLouvain, une partie au moins de ces déplacements automobiles pourrait être remplacée par la marche. Selon le chercheur, la stratégie des «superblocks» implémentés à Barcelone peut y concourir: «Il s’agit d’interdire la circulation motorisée au sein de certains groupes de rues, ce qui permet de voir la fin du trajet, depuis la voiture ou le métro, comme une sorte de sport quotidien». D’autant que «les études montrent que rien qu’en marchant pour prendre les transports en commun, on diminue les risques d’accident cardio-vasculaires».

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
Les trajets de 0 à 5km pourraient davantage se faire à pied (en vert clair). Pourtant, une part importante des Belges les franchissent encore en voiture (en bleu foncé). Bruxelles Mobilité

250km de voies apaisées

L’ambition bruxelloise pour la marche: 250km de voies apaisées. Ce réseau piéton repose sur 4 types de voiries: magistrales, plus, confort et quartier. «Cet engagement est inscrit dans le plan Good Move», promet Mathias De Meyer, expert de Bruxelles Mobilité. «Une feuille de route piétons est donc en cours de rédaction». Un plan pluriannuel basé sur une analyse du réseau «plus» réalisée en 2020 prévoit l’entretien et la rénovation de ses trottoirs. Budget: 6 millions d’euros en 2021. Le diagnostic du réseau «confort» est en cours. «Cette cartographie est sur le même pied que celle des poids lourds ou des vélos», garantit l’expert.

Des «pistes cyclables» pour piétons

Tout en haut de la hiérarchie de ce réseau piéton se trouvent les «magistrales piétonnes». Ces voiries donnent la priorité à la marche sur les autres modes, sont connectées aux transports et facilitent les traversées. Le plan Good Move en prévoit 11,4km. Dont un petit 1,6km atteint les standards espérés en ce mois de septembre 2021. «4,2km sont inscrits dans le programme d’investissement pour les espaces publics» promet Bruxelles Mobilité.

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
Cette carte reprend les différentes hiérarchies des voies piétonnes, dont les «magistrales» désormais planifiées à Bruxelles (gros traits noirs) et les «plus» (en rouge). Le réseau dit «confort» est en bleu. Bruxelles Mobilité

Des raccourcis

«Prendre un raccourci pour gagner 100 ou 200m, c’est capital pour le piéton», plaide Mathias De Meyer, expert de Bruxelles Mobilité. « Le maillage bruxellois mettra donc en valeur les raccourcis à travers les parcs, les parkings ou les galeries commerçantes». Dans ce cadre, le spécialiste estime qu’il convient aussi de construire de nouvelles infrastructures «comme les deux nouvelles passerelles juste inaugurées sur le canal».

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Le parc dit «de la Reine Verte» à Schaerbeek: méconnu, il représente un raccourci entre quartiers Sainte-Marie et Brabant. Ce type de voies lentes, walk.brussels souhaite les voir intégrées davantage à la politique de mobilité bruxelloise. ÉdA – Julien RENSONNET

Et pour la Semaine de la Mobilité?

Bruxelles Mobilité lance 3 actions pour vous dérouiller les jambes en cette Semaine de la Mobilité.

D’abord l’opération « Walk This Week ». L’idée: des équipes de 2 à 10 personnes qui doivent marcher chacune 10.000 pas par jour. Soit le seuil donné par l’OMS pour rester en forme et contrer la sédentarité. Et qui équivaut à quelque 7,5km. Pour ce concours, si l’un de vous n’arrive qu’à 6.000 pas, un équipier peut compléter en en comptabilisant 14.000. Attention: il vous faudra enregistrer vos efforts via podomètre connecté à Google Fit.

Le challenge «Au travail sans ma Voiture» ensuite s’adresse aux entreprises pour «tester une autre mobilité». Il s’agit de combiner les différents modes et options pour se rendre au taf en laissant sa voiture au garage. Vélo, cargobike, métro, tram, trottinettes sont au programme. Mais aussi, bien sûr, la marche. 200 entreprises se sont inscrites.

Bruxelles en marche pour les piétons: «À Vienne, personne ne prend sa voiture pour 2km»
Bruxelles Mobilité vise 90% d’ados à l’école secondaire sans voiture un jour sur deux. ÉdA – Julien RENSONNET

Dernière action: «À l’école sans ma voiture», ou plutôt celle de mes parents. 71 écoles sont du challenge en 2021 avec, à la clef, une tournée générale de glaces pour les 4 meilleurs établissements. Bruxelles Mobilité souhaite ainsi atteindre 70% d’élèves de primaire et 90% du secondaire se rendant à l’école autrement qu’en voiture 1 jour sur 2. Chiffres actuels: 62 et 84%. Et bientôt tous les jours?


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