LIÈGE

Defraigne: «L’Europe doit nous aider à surmonter la crise des inondations, Liège ne pourra pas tout assumer»

De ce jeudi 15 juillet, l’ex-présidente du Sénat en garde un sombre souvenir. Eda Th. L.

Trois semaines après les inondations ayant secoué la Belgique, la Première échevine de Liège, Christine Defraigne, implore l’Europe de nous venir en aide. Interview.

C’était il y a trois semaines. Christine Defraigne (MR), la Première échevine de Liège, prenait la parole pour conseiller aux gens qui le pouvaient encore d’évacuer les abords de la Meuse et le centre de Liège, et non Willy Demeyer, le bourgmestre. Ce dernier étant alors en vacances, c’était de facto Christine Defraigne, qui avait repris toutes ses fonctions en son absence. De ce jeudi 15 juillet, l’ex-présidente du Sénat en garde un sombre souvenir. D’emblée, elle s’excuse de «ne pas pouvoir entrer dans les détails», une instruction judiciaire étant ouverte, «avec des auditions qui auront certainement lieu, et avec aussi sans doute une commission d’enquête» parlementaire.

Christine Defraigne, en l’absence du bourgmestre, vous avez pris la main sur la gestion de la crise inédite qui a frappé votre ville de plein fouet. Pour quelle raison avez-vous donné l’ordre d’évacuer la Cité ardente?

Tout d’abord, précisons une chose: j’ai assumé les fonctions de bourgmestre faisant fonction uniquement le jeudi 15 juillet, à partir de 8h30. Toutes les décisions prises ou événements ayant eu lieu antérieurement ne sont pas dans ma sphère d’action. Ce jeudi-là donc, je me suis rendue sur le pont barrage de l’Île Monsin à 8h45, en compagne du gouverneur Hervé Jamar et du ministre Philippe Henry en charge du climat, des infrastructures, de l’énergie et de la mobilité. J’avais eu un contact avant avec le Monsieur sécurité de la Ville, par ailleurs directeur du cabinet du bourgmestre, pour avoir un premier débriefing. Nous sommes donc arrivés sur place sous une pluie battante et le déluge total. Nous y avons rencontré les fonctionnaires du SPW (Service public de Wallonie) qui nous ont expliqué qu’ils travaillaient depuis deux jours, jour et nuit. La capacité du pont barrage est de 2.400 mètres cubes d’eau par seconde. Ils nous ont encore précisé que, compte tenu des travaux effectués pendant la période estivale ce qui était plus judicieux que durant la période hivernale, ils ont inondé le chantier. Ils devaient le faire prudemment, car une grue se trouvait au milieu du chantier. Si elle venait à s’écrouler, cela risquait d’atteindre la cabine à haute tension. Non seulement Liège risquait d’être privé d’électricité, mais tout le service de pompe aurait été rendu caduque. On nous a aussi indiqué que les fonctionnaires avaient ouvert les écluses en aval pour permettre l’écoulement et le débit de l’eau. Au terme de la visite, je me suis rendue au centre de crise de la Ville, à l’hôtel de police de Natalis. Je suis restée seconde par seconde, minute par minute, avec des personnes extrêmement professionnelles et bien organisées, avec des spécialistes de la sécurité, des techniciens et gestionnaires du centre de crise, et des policiers. On avait les yeux rivés sur les caméras de surveillance, lesquelles sont performantes et efficaces. La première chose que nous souhaitions, c’est que la ville de Liège soit vidée de ses promeneurs et des personnes qui y travaillent. Parce que certains accès commençaient à être coupés, notamment par la montée des eaux. Nous avons aussi volontairement fermé certains accès pour éviter que les gens se rendent en ville. Nous avons alors envoyé un message d’évacuation de la ville.

On a pris une décision de mise à l’abri, une décision lourde, mais il ne fallait pas chipoter.

Trois semaines plus tard, était-ce la bonne décision?

Vider la ville à ce moment-là, c’est une décision évidente. Logique. Très rapidement, la ville a été vide. Pour ceux qui habitaient près de la Meuse et qui ne souhaitaient pas quitter leur logement, on leur a demandé de monter aux étages. Car il a continué de pleuvoir sans cesse, avec un lot d’appréhensions et d’inquiétudes, notamment sur la capacité du barrage de l’Île Monsin de faire son job. On a donc pris une décision de mise à l’abri, une décision lourde mais il ne fallait pas chipoter. Surtout quand les techniciens m’ont dit que la Meuse risquait de monter d’1,50 mètre. On se devait d’envoyer un avis très ferme, très dur mais en même temps il fallait communiquer et rassurer. Ma préoccupation a été de mettre à l’abri un maximum d’habitants, et de faire en sorte qu’il n’y ait alors pas de victime.

Liège a, à mon sens, agi en personne raisonnablement prudente et diligente.

La Ville de Liège est-elle, selon vous, bien équipée pour faire face à de pareilles inondations?

Nous étions en phase provinciale et nationale…. Néanmoins, je ne vais pas m’étendre sur le sujet. Je vais laisser le soin à l’instruction judiciaire et à l’éventuelle commission d’enquête de tirer les leçons pour le futur. Tout ce que je peux dire, c’est que Liège a, à mon sens, agi en personne raisonnablement prudente et diligente. Liège a mis des moyens, et des moyens efficaces pour affronter cette catastrophe. On a aussi envoyé un message SMS Be-Alert à l’ensemble de la population, ce qui constitue une première. Par rapport aux données techniques, j’étais au cœur d’un centre de crise avec des personnes compétentes et dévouées, et qui ont su garder un sang froid admirable.

Si je comprends parfaitement que la clarté doit être faite de A à Z, il ne s’agit pas de trouver des coupables à tout prix.

Certains réclament la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire à la Chambre. Y êtes-vous favorable?

Par rapport aux responsabilités, je n’ai pas envie de me prononcer. Il faudra respecter le travail de l’instruction. Concernant une commission d’enquête, c’est toujours le même problème puisqu’il ne faut pas qu’elle entrave et n’empiète pas sur le travail judiciaire. Il est nécessaire d’avoir un subtil dosage, il y a un équilibre à trouver, parce qu’il y a des commissions qui rendent nuls des actes judiciaires posés. Personnellement, en tout cas, je n’ai aucun problème à venir m’expliquer, à répondre aux questions, et je comprends parfaitement le besoin de savoir, de tirer les leçons, en vue d’améliorer des situations comme celles qu’on a vécues. Il est important, aussi, de donner des explications à tous ceux qui ont perdu un proche, à toutes les victimes de ces inondations. Si je comprends parfaitement que la clarté doit être faite de A à Z, il ne s’agit pas de trouver des coupables à tout prix, d’autant qu’on sait parfois quelles peuvent être les dérives, mais c’est un devoir que nous avons vis-à-vis de ceux qui souffrent. Il faut le faire avec méthode, sang froid, clarté, sans hystérie collective et sans recherche de bouc émissaire.

On doit sortir de la polémique qu’on a vécu avec la santé, de la confusion qu’on a pu connaître avec l’achat des vaccins et des contrats de ceux-ci, et puis il faut que l’Europe montre sa dimension de protection des peuples et de là, nous aider à une reconstruction.

Selon vous, l’Europe doit-elle mettre la main au portefeuille pour aider les sinistrés?

Nous sommes dans une situation extrêmement difficile au niveau des pouvoirs locaux. Il faut gérer l’après paroxysme de la crise, mais il est aussi nécessaire de s’occuper du quotidien et financièrement la Ville ne pourra pas tout assumer. Tous les niveaux de pouvoir connaissent cette difficulté financière. Une crise comme celle-ci doit être l’occasion d’en tirer une bonne leçon: une rationalisation en termes de finances publiques. Clairement, je le dis: l’Europe doit restaurer la confiance vis-à-vis des citoyens, montrer qu’elle est là pour aider des États, comme l’Allemagne et la Belgique, qui connaissent une dévastation. L’Europe doit montrer à ses concitoyens qu’elle est résistante, résiliente et qu’elle est là pour les aider.

Oui, mais de quelle façon?

En débloquant des sommes pour permettre à la fois des hébergements aux personnes sinistrées, la reconstruction des infrastructures et une relance économique. Une relance qui a déjà été durement affectée après un an et demi de pandémie. On doit sortir de la polémique qu’on a vécue avec la santé, de la confusion qu’on a pu connaître avec l’achat des vaccins et des contrats de ceux-ci, et puis il faut que l’Europe montre sa dimension de protection des peuples et de là, nous aider à une reconstruction. En même temps, l’Europe doit avoir l’audace d’affronter la gravité et la profondeur des problèmes, elle ne doit pas se retrancher derrière des querelles institutionnelles. Là, j’ai le sentiment que c’est l’épreuve de vérité. Si l’Europe se montre à la mesure de l’attente et des espoirs que nous nourrissons, elle pourra développer un projet au-delà des mots. Nous faisons certes notre maximum à notre niveau mais les coutures vont craquer, que ce soit au niveau local, régional ou fédéral. L’Europe doit venir à notre secours de façon très concrète et pragmatique pour une reconstruction, comme après la Seconde guerre.

«On a assisté à de véritables scènes de guerre, avec des quartiers éventrés»

Christine Defraigne n’oubliera pas ces intempéries de sitôt. «On est humainement détruit quand on voit les désastres de ces inondations», explique-t-elle, encore sous le coup de l’émotion. «On a assisté à de véritables scènes de guerre, avec des quartiers éventrés.» À côté de la détresse humaine, «au milieu de ce désastre, dans une époque qu’on croit égoïste, on a assisté à d’énormes élans de générosité, avec des personnes qui se donnent, qui s’engagent pour aider les autres», précise encore l’ex-présidente du Sénat. «La nature humaine est exceptionnelle et formidable, mais je ne m’attendais pas à autant de réconfort.» La Première échevine ne remerciera jamais assez les Communes de l’ensemble du pays ou encore le soutien des pays étrangers qui sont venus au secours des sinistrés. «Une solidarité ultra-liégeoise, mais aussi de partout», conclut-elle.


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