BRUXELLES

En BD, deux Françaises prennent langue avec Bruxelles: «Marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”»

En BD, deux Françaises prennent langue avec Bruxelles: «Marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”»

Guylaine Germain (à gauche) et Bianca Dall’Osso ont allié leurs forces, leurs regards et leurs oreilles de Françaises expatriées à Bruxelles pour décrypter dans une BD l’histoire et les subtilités des dialectes bruxellois. ÉdA – Julien RENSONNET

Bianca Dall’Osso et Guylaine Germain ont un «boentje» pour le brusseleir. Ces deux Françaises installées à Bruxelles consacrent au patois bruxellois une BD au poil très érudite. Où les zinnekes aboient, les vieux peïs zwanzent et les linguistes décryptent.

«Si l’effet de mode voit fleurir de plus en plus de commerces avec des noms bruxellois, hélas, ça ne suffit pas à la survie de ce dialecte».

C’est Laurence Rosier, professeure de linguistique et de dialecte à l’ULB, qui le dit. Ce qui pourrait contribuer à donner quelques goulées d’air frais au brusseleir par contre, c’est le livre qui la cite. «Une langue qui a du chien», une BD signée par Bianca Dall’Osso et Guylaine Germain, retrace en humour l’histoire des patois bruxellois. Et verdekke, venant de deux Françaises, voilà un brol qui fait du bien à lire.

Pils

La paire s’associe un peu par hasard au cours d’un atelier de collaboration entre leurs masters respectifs en illustration BD et journalisme. Le thème: les langues à Bruxelles. «On était curieuses de la ville dans laquelle on habitait, son histoire, son patrimoine», se souviennent les autrices. «On ne voulait pas rester deux Françaises mais se fondre dans la masse». Forcément, quand une chauffeuse de bus devine votre origine avec un simple «bonjour»… Mais cette oreille d’outre-Quiévrain devient une force: «On pouvait ajouter quelque chose sur l’accent, le mot de vocabulaire, ces détails qui ne sautent pas aux yeux des Bruxellois».

Curieuses de la ville où on habite, on ne voulait pas rester deux Françaises mais se fondre dans la masse.

En BD, deux Françaises prennent langue avec Bruxelles: «Marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”»
La BD commence par un court rappel du tumultueux désamour nord-sud et enchaîne sur l’histoire des «zinnekes», les bâtards bruxellois. ÉdA – Julien RENSONNET

Et en toute franchise, ça marche plutôt très bien dans ce court documentaire en nuances de bleus, jaunes et roses, au dessin faussement enfantin. Après une brève exposition sur les origines de notre fédéralisme et de nos antagonismes, on plonge directement dans le vif du sujet, au comptoir d’un caberdouche marollien. Où vous apprendrez comment nos brasseurs obtiennent des pils aux bulles aussi fines. De quoi familiariser le lecteur non-initié à la zwanze.

Crevette

Au fil des pages défilent pas mal de témoins: des vieux habitués des «bruincafés», des experts comme le Président du Cercle d’Histoire de Bruxelles Jean-Jacques De Gheyndt ou le zwanzeur Joske Maelbeek (gros coup de cœur pour la double page illustrant sa fable du homard et de la crevette, ci dessous), des stars de la musique comme Damzo, Lous & the Yakuza, Roméo.

En BD, deux Françaises prennent langue avec Bruxelles: «Marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”»
La fable du homard et de la crevette («la gernoot») racontée par le passionné Joske Maelbeek est drôlement bien mise en dessins par Bianca Dall’Osso. ÉdA – Julien RENSONNET

Mais les vraies vedettes de la BD, ce sont les dialectes: le beulemans, le brussels vloms, le marollien et le bargoensch, qu’épice une bonne drache de lexique typique. Malignes, les autrices filent la métaphore du zinneke, chien bâtard qui incarne le brusseleir dans leurs pages. Et c’est ainsi que chaque dialecte est représenté par une race de chien. Les amis des bêtes reconnaîtront ainsi le berger laekenois, le griffon bruxellois, le bouledogue français ou le petit brabançon, «le chien d’Angèle». Au poil!

Les Français doivent comprendre que l’accent belge, ça n’existe pas. Mais ce livre est aussi destiné aux Bruxellois: on y apprend plein de trucs.

En BD, deux Françaises prennent langue avec Bruxelles: «Marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”»
Un Atomium et des zinnekes. ÉdA – J. R.
Résultat des courses, Bianca et Guylaine ont désormais «une meilleure oreille». Elles comptent bien en faire profiter leurs compatriotes. «Le livre va être édité en France et c’est une bonne nouvelle: y en a marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”. Nous, on pense que soit on doit l’employer correctement, soit ne pas l’employer du tout!» Autre ambition: «les Français doivent comprendre que l’accent belge n’existe pas».

Mais elles l’assurent: «ce livre est aussi et surtout destiné aux Bruxellois: on y apprend plein de trucs. Même les gens qui sont dedans en ont retiré quelque chose. D’ailleurs, ils nous ont dit qu’ils n’avaient jamais été aussi bien cités». Ça, c’est un tof compliment.

+ «Une langue qui a du chien, Petite histoire du bruxellois», Bianca Dall’Osso (dessin), Guylaine Germain (texte), CFC éditions, 66p., 14€

Leurs conseils pour entendre le brusseleir

Selon Guylaine Germain, le meilleur endroit pour entendre le brusseleir de vive voix, ça reste encore et toujours les vieux cafés des Marolles, autour du Jeu de Balle. Notamment Le Petit Lion dans la rue Haute. C’est aussi le cas du Laboureur, dans la rue de Flandre, entre Dansaert et Sainte-Catherine.

En BD, deux Françaises prennent langue avec Bruxelles: «Marre des Français qui ne savent pas utiliser le “une fois”»
Guylaine Germain (à gauche) et Bianca Dall’Osso vous conseillent certains cafés populaires si vous voulez entendre le brusseleir de vos propres oreilles. ÉdA – Julien RENSONNET

Leurs mots préférés

Le mot préféré de Bianca, c’est «klet». Pour elle, «c’est vraiment une belle insulte qui, en plus, est non-genrée». Guylaine opte pour sa part pour l’interjection «potverdekke» et l’adjectif «zievereir». Des mots «qui sortent encore» dans les conversations.

Leur plus grand étonnement

Si les autrices ont exploré un patrimoine qui flirte gaiement avec le folklore, elles ne s’attendaient pas à remuer certaines plaies pas encore cicatrisées. «On a été étonnées de voir combien c’était interdit de parler le flamand à une époque. On s’en est rendu compte en discutant avec des clients dans les petits bars. On voit que certains viennent d’une autre époque, on ne s’était pas rendu compte qu’il restait une telle animosité, une telle haine parfois, entre Flamands et Wallons».


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