TOURNAI

Le Tournai d’avant: le recran, la retraite des vieux ouvriers

Au temps, pas si lointain, de l'absence de sécurité sociale, bourgeois et corporations veillaient à assurer ce rôle, primordial de leurs deniers.

Tous ceux qui s'intéressent au passé de la ville ont rencontré dans leurs lectures ou leurs recherches les trente-six bannières, chacune représentant un métier. Les bannières, par leurs doyens et sous-doyens constituèrent un des quatre consistoires gouvernant la ville; autrement dit: les Consaux.

Ce n'est là que la part active des membres, s'y ajoute un volet social méconnu. Car qu'arrive-t-il lorsque l'âge empêche ouvrier ou artiste de rejoindre son chantier, son établi?

Usé, fatigué

C'est la signification de ce mot tombé dans l'oubli, à rapprocher cependant de «recru de fatigue» encore usité. Un recran, c'est plutôt une maison de repos, un lieu où se poser au soir de sa vie et Tournai en garde encore le souvenir.

Jusqu'il y a quelques années, avant divers travaux, était apposée sur le mur du 68, rue Saint-Piat, une grande plaque de pierre commémorait l'existence du «Recran des hautelisseurs».

Ce sont les artisans qui, sur leur métier de haute lisse, réalisent ces tapisseries qui feront la gloire de la ville aux XIVe et XVe siècles. Leur corporation était certes riche et capable de soutenir financièrement cette maison créée en 1630 à la rue Codiau (partie de l'actuelle rue Royale). Alors que l'âge d'or de la tapisserie tournaisienne est passé déjà. En 1692, des dons en florins et/ou en terres sont encore notés.

Sept ménages y sont installés, leurs revenus sont à prendre sur diverses rentes sur la ville. Chaque ménage payait à son entrée dix livres aux administrateurs; à la mort du mari, l'épouse devait quitter sa maison et il était pourvu à la nomination d'un remplaçant.

Lorsque la Révolution française supprima les corporations, les Consaux vendirent la maison et établirent le recran, avec d'autres fondations, à la rue des Récollets.

Peintres et boulangers

À la rue de Bève, à deux pas de la rue Saint-Piat, une tête de bovin, très dégradée il est vrai, garde le souvenir du recran des peintres dont le patron était Saint-Luc, l'évangéliste au bœuf symbolique.

Curieusement, les auteurs listant les recrans n'en parlent pas. Le compte d'exécution testamentaire du peintre Philippe Truffin (1507) est sans équivoque qui dit «A Jehan Bedet pour un euwier et aultres ouvrages d epierre par luy livrés audit défunct pour la maison des veuves de la rue de Bèves, 60 sols». La maison accueillait donc des veuves d'artistes, elle se dégrada au fil des ans et, en 1998, c'est de justesse que la tête de bœuf fut sauvée et à ce jour, elle est bien mise en valeur par une restauration très correcte..

Plus de traces visibles du recran des boulangers, créé vraisemblablement en fin du XVIIe siècle. Il était dû à la générosité d'Adrien Lefebvre et de sa femme Marguerite Gruard, léguant leur demeure rue des Moulins, assortie d'une rente de 64 livres «pour donner refuge à quatre ménages de boulangers". Chacun payait à son entrée six florins, aux Doyen et Maîtres de la corporation qui assuraient ainsi l'entretien des bâtiments. Les ménages recevaient trois florins l'an et, chaque semaine, un pain d'une valeur de trois sols.

Une chapelle existait en cette maison, chapelle construite par Pasquier Vaillant vers l'an 1700.

Y avait-il d'autres recrans des métiers? Les auteurs ne relèvent pas d'autres maisons tellement utiles en ces temps déjà lointains.


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