MORLANWELZ

Une jeunesse dans les baraques de Morlanwelz: «Pour les enfants, c’était un paradis»

Une jeunesse dans les baraques de Morlanwelz: «Pour les enfants, c’était un paradis»

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Il y a 35 ans, Girolamo «Toni» Santocono gravait le souvenir des premières années de l’immigration italienne dans Rue des Italiens. Un témoignage précieux au plus les années passent. Rencontre avec son auteur.

En 1986, Girolamo Santocono, dit Toni, publiait Rue des Italiens. Un récit de vie dans lequel le fils d’immigré raconte ses souvenirs de jeunesse entre le charbonnage et son village d’adoption. Ce premier livre a cartonné au-delà de toute attente.

«Quand on a publié le bouquin, je me disais que je serais heureux si on en vendait 500 exemplaires. Avec les copains, la famille… c’était jouable. Et c’est parti en flèche après un article dans Le Soir, il fallait retirer sans cesse. Aujourd’hui on est à environ 30 000 exemplaires et chaque fois qu’il y a une commémoration, ça repart.»

Comme cette année, où le 75e anniversaire de l’accord charbon italo-belge remet l’immigration italienne sous les projecteurs. Et son livre aussi. On en profite pour retracer la jeunesse d’un homme qui a réussi à capturer l’essence d’une époque dont les témoins directs se font de plus en plus rares.

Arrivé «comme une valise»

Une jeunesse dans les baraques de Morlanwelz: «Pour les enfants, c’était un paradis»
Les charbonnages de Mariemont-Bascoup furent parmi les plus importants de la région. Musée Royal de Mariemont
Girolamo Santocono arrive à Morlanwelz en 1953. «J’avais 3 ans, mon père était déjà en Belgique et je suis arrivé comme une valise avec ma mère lors du regroupement familial.» Mariano, son père, s’était fait engager après sa naissance dans le charbonnage Saint-Arthur, exploité par les Charbonnages de Mariemont-Bascoup.

«Rien qu’à Morlanwelz et Chapelle, il y avait 4 mines, qui chacune occupaient 12 000 à 15 000 ouvriers. Les Italiens ont été logés dans un immense camp et les communautés ont commencé à se regrouper.» Dans la Région du Centre, les immigrés des mêmes villages se rassemblent. «On s’est retrouvé à Morlanwelz, avec plus de 200 familles originaires de Villarosa. À La Louvière, c’était plutôt Aragona, à Chapelle, de Calascibetta… C’est l’esprit grégaire italien qui se manifestait.»

Le désenchantement

Quand ils arrivent en Belgique, bercés des illusions que leur ont fait miroiter les recruteurs, les immigrés déchantent. «On leur avait dit qu’ils allaient bosser dans les mines, mais ils ne s’imaginaient pas ce que c’était par ici, ils ne savaient pas qu’ils allaient descendre à presque 1 000 mètres sous terre, en rampant dans les tailles qui n’étaient pas à hauteur d’homme. Mon père était obligé de travailler à genoux. Les conditions de travail et de vie étaient abominables.»

Hors de la mine, ce n’est pas vraiment mieux. «D’un endroit ensoleillé, ils se sont retrouvés sous un ciel gris, installés au milieu du charbon, dans des baraquements sans eau et sans toilettes, avec un petit filet d’électricité pour allumer une lampe, et c’est tout.»

À Morlanwelz, les immigrés italiens sont logés au lieu-dit l’Étoile, dans un ancien camp de prisonniers. Certains y restent jusqu’en 1960. «1 000 personnes habitaient dans ces baraquements sans toilettes, On en avait construit à l’écart et il fallait les vider sans eau.»

Le camp se trouvait «au milieu des mines de retraitement du charbon. On était entourés de terrils, noirs, où on déversait la poussière de charbon.» Dans le camp, les incendies étaient légion: «Pour se chauffer, on n’avait qu’un poêle au charbon… dans des baraques en bois.»

Paradis noir

Pourtant, comme il l’exprime dans Rue des Italiens, l’enfant qu’il était a vécu dans ce cadre empoisonné de belles tranches de vie.

«Pour nous les enfants, c’était un paradis. On était libre, on faisait ce qu’on voulait. On avait le plus beau terrain de jeu du monde, on avait les terrils, l’usine, les schlamms… Les seuls problèmes qu’on avait, c’était quand on rentrait à la maison noirs de charbon et que ma mère me mettait une raclée parce qu’elle avait tout nettoyé.»

Tony se souvient «des journées de soleil où tout le monde était dehors. Les Italiens ont cette qualité d’être facilement joyeux quand ça va bien. Ça chante facilement, ça rigole, ça fait de la musique… Et moi j’ai le souvenir de tout cela. Mais quand on passait au niveau des adultes, les choses étaient totalement différentes.»

L’arnaque du siècle

Un ressenti qu’il a perçu «plus tard, quand l’adulte a fait taire le gosse et que je me suis rendu compte que la vie des adultes n’était pas simple. D’autant que cet argent qui avait été rêvé n’est pas arrivé.» Un rêve qui a bouleversé à jamais la vie de ses parents, qui n’étaient pas des plus pauvres en Sicile.

«Mon père avait un petit salon de coiffure, mais on lui a fait entrevoir le fait que s’il venait travailler quelques années ici, il allait rentrer avec de l’argent.» De quoi se sentir floué et peut-être expliquer certains accès de rage d’un homme «doux dans son état normal, qui pouvait se transformer en bête féroce une fois un verre dans le nez», et dont la femme était l’innocente victime.

«Pour ma mère aussi ça a été dur. En Sicile, c’était une femme élégante, couturière, qui se retrouve en talon aiguilles entourées de gens encore avec des sabots!»

De quoi nourrir des regrets éternels?

«Oui et non. Oui, du fait que les attentes de l’immigration n’ont pas été assouvies, et parce qu’à la fin des années 1960, le sud de l’Italie a connu une sorte de boum économique important. On construisait l’autoroute Palerme-Catane qui passe juste à côté de Villarosa. Ça a créé de l’activité et au village, les gens qui étaient restés vivaient beaucoup mieux que ceux qui étaient partis. Quand mon père rentrait, il en était vert, il avait l’impression de s’être fait avoir. Mais ça n’a duré qu’un temps. Actuellement, c’est de nouveau la catastrophe au pays.»

Étudier pour ne pas travailler comme une bête

«D’un autre côté, il a choisi de rester pour ses enfants. Mon père voulait que je fasse des études, de n’importe quoi.» Ce que Toni fit, en devenant le premier universitaire immigré italien de Morlanwelz, décrochant un diplôme de sociologie à l’ULB où, à l’époque, il imposait le respect.

«J’ai débarqué à Bruxelles juste après mai 68, en tant que fils de pensionné mineur italien, dans une faculté de sociologie où tout le monde était de gauche… J’étais plutôt une vedette! Quand je prenais la parole, tout le monde se taisait.»

Une jeunesse dans les baraques de Morlanwelz: «Pour les enfants, c’était un paradis»
La rue de l’Église à Morlanwelz, où la famille de Tony a emménagé après avoir quitté les baraques. Ugo PETROPOULOS

C’est plutôt pour les études secondaires qu’il a fallu batailler. «À l’école primaire, on nous mettait d’office dans les classes B. On ne choisissait pas, on était Italien, donc on allait faire mécanique. À l’époque, il y avait un examen d’entrée pour rentrer à l’athénée de Morlanwelz et je l’ai raté, n’étant pas préparé. Mon père en a fait un scandale. On touchait à son fils et à son éducation, ce pour quoi son immigration avait servi. Pas question de transiger par rapport à ça. Et c’était valable pour moi aussi. Je faisais ce que je voulais, mais pas question de merder à l’école.»

Toni finit par rentrer à l’Athénée et là «j’étais lancé. On était super-bien traités et j’avais des profs extraordinaires qui m’ont fabriqué. Je suis le résultat de ces gens et j’en garde un respect sans bornes.»

Après «Rue des Italiens», Toni Santocono a publié deux autres livres: «Dinddra» et «Ça va d’aller, y a pas d’avance», ancrés dans sa «Wallonie ritale». Artiste multidisciplinaire, il s’exprima tant en théâtre qu’en musique et cinéma. Il a été animateur et directeur du Centre Culturel de Chapelle-lez-Herlaimont, où il vit aujourd’hui.

 

Mettre l’histoire de l’immigration au musée

Girolamo Santocono, 35 ans après, votre livre reste une référence pour qui s’intéresse à l’immigration italienne. Comment expliquer ce succès?

Je pense que le bouquin est sorti à un moment crucial. Il y a eu la conjonction de deux choses. À ce moment, la Wallonie se cherchait une identité, mais en oubliant l’apport de l’immigration dans l’histoire. Le bouquin et son ramdam ont rappelé que l’immigration faisait partie de l’histoire wallonne.

L’autre conjonction, c’était que les enfants de la deuxième génération avaient oublié tout ça. Nos parents parlaient très peu de leur arrivée, leur installation. Moi, je voulais raconter le quotidien. Comment des gens venus du soleil ont-ils pu vivre dans des endroits pareils? Que faisaient-ils, que mangeaient-ils? Rue des Italiens a permis de donner une référence, une base historique et culturelle de ce que cette deuxième génération prétendait être sans le savoir.

Le ton a séduit également…

Ce n’est pas écrit sur un ton sérieux, je n’évite pas les traits humoristiques et toutes les anecdotes cocasses, ce qui n’était pas le cas des autres bouquins. Ce qui m’a valu quelques reproches.

D’avoir donné une vision trop drôle de la situation?

Pas assez sérieuse en tout cas. Des confrères sociologues m’ont reproché ce traitement… tout en n’abordant jamais le sujet. La seule qui a traité le sujet sérieusement et qui adorait Rue des Italiens, c’est la prof d’histoire Anne Morelli.

Certains auraient voulu que vous écriviez Germinal à Morlanwelz.

Mais Germinal, c’était déjà fait (rires) et ce n’était pas ma motivation. Je me rendais compte que tout cela se perdait et qu’il fallait faire un acte comme de mettre un objet au musée, qui a un sens historique et culturel et qui permette de rappeler cette histoire. Et j’ai réussi car, 35 ans après, on m’en parle encore. Et je me rends compte que c’est d’autant plus utile maintenant qu’à l’époque; la plupart des gens ont totalement oublié ce machin-là.

D’autant que les traces de cette époque ont pour l’énorme majorité disparu.

Oui. Mais c’est l’éternel débat. Fallait-il garder les châssis à molettes ou non? Je ne sais pas. Fallait-il les imposer aux autres générations pour qu’elles se rendent compte à quel point la mine était ancrée chez nous? Ou a-t-on bien fait de laisser aux musées et profs d’histoire le soin de rappeler cette histoire et de rendre le paysage vierge de toute cette merde? Je n’ai jamais trouvé la réponse.

Rue des Italiens est paru aux Éditions du Cerisier.

 


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