CINÉMA

INTERVIEW | D’jal: «Le film ne se serait jamais fait sans la communauté portugaise»

INTERVIEW | D’jal: «Le film ne se serait jamais fait sans la communauté portugaise»

Être Portugais, ça ne s’improvise pas, sous peine de mauvaises surprises… -

D’jal, prolonge son sketch sur la communauté portugaise dans «Opération Portugal», une comédie qui marque les vrais débuts au cinéma de l’humoriste.

Depuis près de 15 ans, il s’est fait connaître à travers des seuls en scène qui ont su conquérir le public. Et avec un «tube», son sketch sur la communauté portugaise. Aucune surprise, donc, de retrouver D’jal à l’affiche d’un film intitulé Opération Portugal et dans lequel il campe un policier d’origine marocaine obligé de… devenir portugais pour infiltrer une communauté lusitanienne soupçonnée de trafic de drogue. Un film bienveillant et amusant, à défaut d’être brillant, dont il nous a parlé au détour d’un petit passage par la Belgique. Entretien avec un gars bien.

D’jal, ce film, on peut dire que c’est un peu le prolongement de votre sketch sur les Portugais?

Oui, c’est une suite logique, et un film avec des valeurs, de bons sentiments, des personnages hauts en couleur. Un film familial, quoi. On voulait que les gens se marrent, et c’est ce qui se passe à chaque avant-première à laquelle je me rends: les enfants, les parents, les grands-parents, tout le monde rit. C’est génial.

 

Si on avait réalisé un film à sketches juste sur une imitation de l’accent portugais, on n’aurait pas pu tenir longtemps. Ici, il se passe des choses

 

Il y a beaucoup de familles portugaises dans les salles où vous vous rendez?

Elles viennent, oui, mais ce n’est pas la majorité, un peu comme pour spectacle: le propos ne touche pas que la communauté portugaise, mais aussi toutes les autres communautés qui font la belle diversité française.

Vous n’aviez pas peur, tout de même, qu’on vous enferme dans la caricature du Portugais de service?

Non, m’est égal, car je leur dois, aux gens. Ce sketch, c’est un tube, et quand tu as écrit un tube, ça te poursuit jusqu’à la fin de tes jours, et c’est très bien comme ça. En plus, le film ne traite pas que de ça: il y a une vraie histoire, avec un bon fond, et des personnages qui existent. Si on avait réalisé un film à sketches juste sur une imitation de l’accent portugais, on n’aurait pas pu tenir longtemps. Ici, il se passe des choses: mon personnage est poursuivi par sa mère, puis par Interpol. C’est un film à l’ancienne, une comédie d’action comme on en faisait dans les années 80.

Il y a des gens qui pensent vous êtes réellement Portugais?

Oui, bien sûr, et alors qu’en fait, je suis issu de l’immigration marocaine. Mais je suis, moi aussi, un Français issu du métissage. C’est ça, aussi, la force de notre pays: il est multiculturel, comme peut aussi l’être la Belgique, d’ailleurs. Donc, je suis Français, avec une identité marocaine forte, et un peu portugais d’adoption, maintenant, comme je dis souvent.

Contrairement à certains films qui, sous couvert de comédie, ressassent de vieux clichés racistes, «Opération Portugal» ne rit pas au détriment de la communauté portugaise, mais avec elle: c’était important?

Oui, on est avec elle, pas contre elle. Eux ils l’accueillent, le font manger, lui donne des responsabilités alors qu’il n’a aucun talent, si bien qu’il se retrouve dans des situations totalement incongrues. Mais, dans le même temps, il n’a jamais été aussi heureux de toute sa vie, car il découvre des valeurs: la camaraderie, la famille, la solidarité. Et aujourd’hui, après tout ce qu’on a vécu depuis un an et demi, c’est tout ce dont on a besoin. J’espère que ce film tombe à point nommé pour ça.

 

Quand j’étais petit, mon immeuble, c’étaient les Nations Unies: on a tous appris à vivre ensemble et ce qui nous rassemblait, c’était ce sens de la famille

 

Ce côté famille, c’est un point commun avec votre propre environnement familial?

Exactement. Cette communauté portugaise, j’ai vécu à son contact durant toute mon enfance: mon immeuble, c’étaient les Nations Unies: il y avait de tout, des Africains, des Asiatiques, des gens des pays de l’Est, des Portugais, des Maghrébins, etc. On a tous appris à vivre ensemble et ce qui nous rassemblait, c’était ce même sens de la famille, et des valeurs identiques: le respect qu’on doit aux anciens, le partage, l’entraide. On ne parlait pas forcément la même langue, on n’avait pas la même gastronomie, mais on était réunis par ça. C’est important pour moi, parce que c’est l’éducation que m’a inculquée mon père. Une éducation proche de celle que prône aussi cette communauté portugaise. Ces gens, ils sont souvent leurs propres patrons, créent des sociétés, construisent des immeubles, montent des pavillons, fournissent du travail à leurs semblables. Ils se sont construits tout seuls alors qu’ils sont souvent arrivés immigrés et sans un sou. Et en plus, ils sont modestes…

La communauté portugaise, elle a été associée à la réalisation de ce film?

Oui, on a été adoubés par elle, et le film n’aurait pas pu se faire sans elle. Ce sont eux qui ont arrêté un chantier pour que le film, qui ne disposait pas d’énormément de moyens, puisse se tourner. On a tourné sur un vrai chantier portugais (il rit)! Même l’inspecteur de chantier qui joue dans le film, c’est un véritable inspecteur de chantier portugais: il a fait le casting avec nous, et on a décidé de le garder. Mais globalement, la communauté portugaise de France m’a toujours soutenu, depuis mes débuts. Au-delà de l’accent et de la caricature, ils aiment la façon dont je les représente, avec affection et pas juste avec des clichés. Ça a toujours été bon enfant, avec humour et affection. J’aime tellement cette communauté qui est capable de travailler beaucoup sans jamais se plaindre, comme pouvait le faire mon propre père.

Vous n’avez jamais reçu de plaintes?

Pas de la communauté portugaise, non. Par contre, on a pas mal dégusté après que la bande-annonce du film a commencé a tourné: elle a été vue plus de 22 millions de fois et, forcément, il y a pas mal de gens qui ont critiqué le film sans même l’avoir vu. Mais bon, c’est comme ça, aujourd’hui: ce sont les réseaux sociaux qui font la loi.

 

L’accent? J’ai dû beaucoup m’entraîner: enfant, j’imitais souvent l’accent des amis de mes parents, et il se trouve qu’ils avaient des amis portugais

 

Et cet accent portugais, comment avez-vous appris à le maîtriser?

J’ai dû beaucoup m’entraîner, et il m’a fallu des années. Petit, j’imitais souvent l’accent des amis de mes parents, et il se trouve qu’ils avaient des amis portugais. On croit que c’est facile, mais c’est comme pour l’accent belge: si on veut bien le faire, il faut beaucoup s’exercer, ce n’est pas facile. Ce sont des années d’expérience et de pratique.

Et à part l’hymne national, que vous chantez avec beaucoup d’entrain dans le film, vous parlez portugais?

Non, pas du tout: on m’a souvent proposé des cours, mais j’ai refusé, car c’est parce que je ne maîtrise pas la langue que je crée des situations aussi cocasses, parfois: je réinvente des mots ou des expressions qui seraient beaucoup moins drôles si je me rendais compte de ce que je fais réellement. C’est un peu comme le mec qui se retrouve perdu à l’étranger, et qui essaie de parler en baragouinant les trois mots qu’il en connaît, et qu’il mélange avec des mots tirés d’autres langues. Ça fait marrer tout le monde, et c’est ça qui fait mouche.

Le cinéma, c’est une nouvelle étape importante pour vous?

Oui, c’est une étape importante. J’en ai parlé à mon producteur: je me rends compte que j’entre dans une nouvelle dimension. Pourtant, ça fait dix ans que je joue partout à guichets fermés. Mais là, c’est encore autre chose. Et j’espère du fond du cœur rester le plus simple possible, et que mon ego ne prenne jamais le pas sur moi. Heureusement, il y a beaucoup de gens bienveillants autour de moi qui sauront me remettre à ma place s’il le faut. Après, si je dois choisir un jour entre le cinéma et la scène, je choisirai la scène, parce qu’on a un contact direct avec les gens, et que ça vaut tout l’or du monde. C’est pour ça que je fais ce métier-là, et c’est ce que je retrouve lors des avant-premières.

Pourquoi ne vous a-t-on pas vu davantage au cinéma auparavant? Par manque d’envie? De temps? De propositions?

Un peu tout ça. Mais j’ai surtout privilégié la scène: j’ai beaucoup joué au Moyen Orient, ou au Maghreb, en réécrivant mes spectacles à chaque étape, pour m’adapter à mon public. J’aime jouer dans des contrées un peu lointaines, isolées, où on ne m’attend pas forcément. Et puis, faire un film, le financer, ça dure longtemps, ce sont des temps beaucoup plus longs. Je n’avais pas envie de ça, je voulais rester sur scène t profiter de mon métier avec mon père, qui m’accompagnait: je voulais le rendre fier, et j’aurais aimé qu’il puisse voir ce film aussi. Malheureusement, il est parti il y a un an et demi, et moi je vais continuer à perpétuer son héritage, tout ce qu’il a m’a inculqué, en me comportant comme lui: humble, travailleur, bon, gentil. Il disait toujours que les bonnes actions amènent les bonnes actions. Je crois beaucoup à ça.

 

J’ai travaillé dans un centre pour handicapés: ces mecs étaient tout cabossés et faisaient pourtant des trucs incroyables. Et moi qui étais valide, j’avais des rêves que je ne réalisais pas. Ça m’a donné un coup de boost

 

Il vous a toujours encouragé dans la voie que vous aviez choisie?

Non! Plus jeune, quand je lui ai dit que je voulais devenir humoriste, il m’a juste regardé cinq bonnes minutes sans rien me dire. J’avais compris. Puis, la vie a fait que j’ai laissé mes rêves de côté jusqu’à ce que je travaille dans un centre pour handicapés, où je me suis produit. J’y ai retrouvé le goût de l’humour et de la scène. Tous ces accidentés de la vie, ils faisaient des choses incroyables alors qu’ils étaient parfois tellement cabossés, et moi qui étais valide, j’avais des rêves que je ne réalisais pas: ils m’ont donné un nouveau souffle, un coup de boost. À l’époque, j’y avais fait une promesse Lassana, un pensionnaire qui était devenu un grand ami: je lui avais dit qu’on ferait des tournées ensemble, qu’on irait à Cannes, qu’on profiterait de tout ça tous les deux. Mais il est décédé. Et sur son lit de mort, je lui ai promis que je n’abandonnerai pas notre rêve. Alors, je suis remonté sur scène, j’ai affronté mon père et mes peurs. Et mon père, justement, est devenu mon plus grand fan. Ça a été mon bonheur: il a vécu ma réussite par procuration, parce que lui a sacrifié tous ses rêves pour nous, ses enfants. Il me disait: «Mes plus belles années, c’est avec toi mon fils que je les vis, tu me rends heureux». Il était redevenu un enfant, et s’émerveillait de voir des gens m’arrêter dans la rue pour un mot ou me prendre en photo. Il avait les yeux qui pétillaient à nouveau. J’aimerais bien vivre ça un jour, redonner tout ce que mon père m’a apporté.

 

Pendant la pandémie, beaucoup de gens ont perdu des proches. Et parfois, on disait: «Oui, mais c’étaient de vieux». Peut-être, oui, mais perdre quelqu’un, c’est dur quel que soit l’âge

 

Décidément, vous voyagez avec beaucoup de monde dans les plis de votre cœur…

Oui, et c’est encore plus important après cette pandémie: on a tous vécu seuls, à regarder la télé, ou à jouer à des jeux. Mais ce qui nous manquait, c’était la part de l’humain. Vous pouvez être sur la plus belle plage du monde avec un cocktail et une noix de coco: si tu y es seul, tu seras vite l’homme le plus triste du monde. On a envie de partager ce bonheur, c’est normal. Les autres, c’est ce qui nous a manqué le plus.

Ce confinement, vous l’avez vécu comment? En vous gavant de Pastéis de nata (NDLR: une célèbre et délicieuse pâtisserie portugaise)?

(Il rit) Pas de ça, mais je me suis gavé, oui: j’ai pris huit kilos, puis j’ai dû tout perdre. Sinon, je l’ai vécu avec beaucoup d’humilité. Je ne vais pas revenir là-dessus, mais j’ai perdu mon père durant cette période, c’est l’essentiel. Alors, quand des gens se plaignaient de ce qu’on vivait, je leur disais: «Eh, mec, c’est la première fois que l’humanité a dû choisir entre la vie et la bourse, et elle a choisi la vie». Je ne suis pas d’accord avec tout ce qui a été décidé, bien sûr. Mais beaucoup de gens ont perdu des proches. Parfois, on disait: «Oui, mais c’étaient des vieux». Peut-être, oui, mais c’étaient des proches quand même. Tant que tu n’en as pas perdu un toi-même, tu ne peux pas te rendre compte. C’est dur quel que soit l’âge: chaque être humain est important pour ceux qui l’aiment.

 

Ma finale rêvée de l’Euro? France-Belgique-Portugal!

 

Une petite note sportive pour terminer: alors que l’Euro bat son plein, qui supportez-vous? La France… ou le Portugal?

(Il rit encore) Moi, je voudrais bien une finale France-Belgique-Portugal, comme ça tout le monde sera content! Ou alors une finale France-Belgique, parce que je sais que vous voulez prendre votre revanche. De toute façon, tout le monde veut battre la France, c’est normal. Alors, que le meilleur gagne!

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