LA LOUVIÈRE & CENTRE

«On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité»: quand les immigrés italiens logeaient dans des baraques en bois

«On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité»: quand les immigrés italiens logeaient dans des baraques en bois

Pour héberger les mineurs italiens, le charbonnage de Bois-du-Luc a construit des pavillons en bois. Dans d’autres charbonnages, on récupérait simplement des camps de prisonniers. Jacques Liébin

Dès 1946, les Italiens immigrent en masse pour travailler dans nos mines. Pour les héberger, des baraques en bois et de tôle ondulée, parfois vestiges de la seconde guerre.

Le protocole d’accord italo-belge adopté le 23 juin 1946 et prévoyant l’envoi de 50 000 travailleurs transalpins contre la fourniture de 2 à 3 millions de tonnes à l’Italie à un tarif préférentiel a très vite produit ses effets dans la région du Centre, où l’on retrouvait des charbonnages en exploitation à tous les coins de rue.

En 1947, un an après l’adoption de l’accord, les ouvriers italiens, recrutés dans la péninsule à coup d’affiches roses vendant du rêve (salaire, congés payés, pension…) déferlent dans les bassins miniers. Dans le bassin du Centre, ou le «Grand La Louvière», on recense 9161 Italiens, concentrés dans des communes telles que La Louvière, Péronnes, Morlanwelz, Chapelle-lez-Herlaimont, Bracquegnies, Maurage, Houdeng…

Cet afflux ne sera pas sans poser problème au niveau du logement, tant pour les charbonnages que pour la sidérurgie.

«Au niveau du charbonnage de Bois-du-Luc par exemple, on va transformer en 1946 certains bâtiments qui faisaient partie de l’ensemble des fours à coke pour en faire 21 appartements unifamiliaux. La société va acheter 12 pavillons en bois préfabriqués qui vont servir à loger 24 familles», énumère Alain Dewier, responsable animation au Musée de la Mine de Bois-du-Luc.

Recyclage de baraques à prisonniers

Si les employeurs sont censés fournir un logement aux arrivants, le souci des patrons et des autorités belges est avant tout d’alimenter les puits de mine en main-d’œuvre. Le confort et le bien-être de celle-ci n’ont aucune importance.

On n’a donc aucun scrupule à réutiliser d’anciens camps de prisonniers pour loger les Italiens. Ceux-ci prennent la place des prisonniers allemands, qui avaient été envoyés dans les mines à la libération, pour relancer la machine industrielle. La plupart des camps étaient à proximité immédiate, voire au cœur des mines.

«On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité»: quand les immigrés italiens logeaient dans des baraques en bois
Une carte des camps de prisonniers de guerre allemands dans le bassin du Centre, dont nombre d’entre eux ont servi à héberger des mineurs italiens. Archives Pierre Muller

C’est notamment le cas du camp minier de Mariemont. Créé en septembre 1945, il a été occupé par plus de 400 prisonniers qui travaillaient dans les puits alentour (Mariemont, Chapelle, Trazegnies, Piéton). Quand le camp ferme en aout 1947, les mineurs italiens et leurs familles y sont installés.

Parmi elles, celle de l’ancien premier ministre Elio Di Rupo, dont le père est arrivé des Abruzzes en 1948. «Le sol des habitations n’était fait que de simple terre charbonneuse damée. En jouant, les enfants se noircissaient de la tête aux pieds. Un poêle rudimentaire servait à la fois de cuisinière et de chauffage. On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité», écrivait-il dans un livre paru en 2017.

Ces baraquements en tôle ou en bois goudronné, sans eau courante, qui brulaient pour un rien, où l’on gelait en hiver et étouffait en été, se sont parfois inscrits dans la durée.

Exemple à Maurage, entre La Louvière et Mons, où un camp de prisonniers russes fut érigé, avant d’être destinés aux Allemands, puis aux Italiens. «Le camp de Maurage a été détruit en 1958. Cela veut dire que, pendant 12 ans, on a logé des gens dans ces camps», note Alain Dewier.

Une fois fermés, ces lieux ont été rasés. «Il y a une volonté de détruire très vite toutes les traces de ces mauvais souvenirs.» Où des gens ont été détenus, voire torturés, mais où l’on n’a pas hésité à loger des familles entières.

La Cantine des Italiens, témoignage biaisé

Dans la région du Centre, le seul témoin de l’habitat collectif de l’ouvrier immigré est la Cantine des Italiens. Située le long du canal du Centre historique à Houdeng-Goegnies, il règne autour du lieu une certaine méprise. «Beaucoup de gens font l’amalgame entre la Cantine des Italiens et les charbonnages alors que celle-ci était réservée exclusivement aux travailleurs des usines Boël», rappelle Alain Dewier.

«On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité»: quand les immigrés italiens logeaient dans des baraques en bois
La Cantine des Italiens à Houdeng-Goegnies, le seul vestige de l’hébergement des immigrés italiens arrivés après 1946, destinés aux travailleurs des usines Boël. Ugo PETROPOULOS

Ancien camp de prisonniers, le site a été racheté en 1946. Les responsables de Boël ont rasé les anciens baraquements en tôle ondulée pour y construire 4 blocs de bâtiments et une cantine, en dur. Le site pouvait loger une cinquantaine de personnes et était réservé aux célibataires.

Si aucun mineur n’a logé à la Cantine des Italiens, les bâtiments restaurés et un musée de l’immigration italienne permettent néanmoins d’en savoir un peu plus sur les conditions de vie de l’époque dans ces baraques, bien que l’hébergement des travailleurs de Boël paraitrait presque «confortable» par rapport aux camps de mineurs. Quand bien même il fallait se laver dans une bassine à l’extérieur.

Plus que dans des briques, les traces de ce que furent les conditions de vie durant les premières années de l’immigration italienne se retrouvent dans les témoignages oraux ou écrits. Comme celui que livra Girolamo Santocono en 1986. Fils d’immigré, il a couché ses souvenirs d’enfance à Morlanwelz dans le livre Rue des Italiens, reflet d’une jeunesse vécue aux charbonnages durant la première décennie.

Parlant de son vécu à l’Étoile, l’un des sites miniers des charbonnages de Mariemont-Bascoup, il écrivait: «Le gosse que j’étais garde un souvenir plein de liberté totale et d’aventures grandioses, de soirées douces au coin du poêle et de fêtes permanentes. Mais l’adulte que je suis devenu claque la gueule à l’enfant parce qu’il n’était, à l’époque, qu’un môme insouciant et incapable de saisir la réalité des choses.»

«On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité»: quand les immigrés italiens logeaient dans des baraques en bois
Les camps de prisonniers allemands après 1945. Ceux-ci furent réutilisés pour loger les mineurs et ouvriers italiens. Coll. Pierre Muller


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