LA LOUVIÈRE ET CENTRE

«L’accord charbon», tournant de l’immigration dans la région du Centre

«L’accord charbon», tournant de l’immigration dans la région du Centre

L’immigration italienne dans la région du Centre est toujours très prégnante, 75 ans après «l’accord charbon». Comme ici à Morlanwelz. Ugo PETROPOULOS

Si l’immigration italienne n’a pas commencé en 1946, «l’accord charbon» a néanmoins transformé la population de la région du Centre.

À La Louvière et dans la région du Centre, il n’a pas fallu attendre la conclusion de «l’accord charbon» de 1946 passé entre la Belgique et l’Italie pour voir arriver les premiers immigrés transalpins. Ainsi, c’est en 1888 que la toute jeune entité louviéroise recense son tout premier travailleur italien.

«Il s’appelle Bertollin, vient du Val d’Aoste et trouve du travail au Bois-du-Luc», explique Alain Dewier, responsable de la cellule animation du Musée de la Mine et du Développement Durable qui a pris place sur le site de l’ancien charbonnage.

Pourquoi et comment il arrive ici reste un mystère. Mais plusieurs explications sont possibles. «C’est sans doute quelqu’un qui n’a pas de qualifications professionnelles et s’est donc dirigé vers un charbonnage plutôt que dans une usine, où il faut une qualification professionnelle. Le hasard fait qu’il va arriver ici.»

L’Amérique, sans traverser l’Atlantique

Au milieu du XIXe siècle, la Belgique est un des pays les plus industrialisés au monde et apparait comme un Eldorado. «C’est un peu l’Amérique pour beaucoup de travailleurs qui ont l’espoir d’obtenir un travail.»

Des travailleurs agricoles notamment, qui crèvent de faim quand la récolte est mauvaise et qui recherche une sécurité du travail et du salaire. «On peut supposer que ce M. Bertollin est venu ici pour les mêmes raisons.»

Le patronat lorgne également sur la main d’oeuvre italienne. Dans les carrières d’Ecaussinnes, on engage des ouvriers italiens en Toscane dès la fin du XIXe siècle pour faire face à une grève.

C’est dans les années 1920 que l’on peut parler d’une première vague d’immigration italienne en Belgique. «C’est une immigration politique puisqu’elle est liée à l’avènement au pouvoir de Mussolini, en 1922, qui pousse les opposants au régime totalitaire à partir. Cette immigration touche un certain nombre de gens, mais le nombre de travailleurs italiens n’est pas énorme par rapport à l’immigration de 1946.» On compte près de 35 000 Italiens en Belgique en 1940.

Explosion de l’immigration

Entre le 20 juin 1946 et le 31 décembre 1949, 77 000 Italiens vont venir travailler dans les usines sidérurgiques et les mines belges. Ceux-ci atterrissent dans les quatre bassins houillers et industriels wallons: Liège, Charleroi, le Borinage et la région du Centre. Cette dernière concentre un nombre incroyable d’exploitations minières, auxquelles sont venues se greffer diverses industries.

Dès ce moment, le visage de la région du Centre se transforme et devient au fil des ans de plus en plus cosmopolite. En 1947, les Italiens représentent représentent 53% des 16 967 étrangers résidant dans le «Grand La Louvière» (l’entité louviéroise actuelle et ses communes limitrophes).

«Entre mai 1947 et décembre 1947, 932 étrangers s’inscrivent sur le registre des étrangers de La Louvière avec une majorité d’Italiens. En 1955, 2000 travailleurs italiens séjournent à La Louvière», détaille Alain Dewier. Soit plus du double en 8 ans.

En aout 1956, la catastrophe du Bois-du-Cazier sonne le glas de l’accord charbon (pour son volet minier du moins, l’Italie autorisant toujours ses ressortissants à partir travailler dans les usines) et la Belgique se tourne vers d’autres pays pour trouver de la main-d’œuvre. L’immigration se diversifie, mais la communauté italienne reste de loin la plus importante à La Louvière et environs.

Une région transformée

«Fin 1959, 2 620 personnes de 19 nationalités sont inscrites sur le registre des étrangers, dont 2 122 Italiens. Le sommet est atteint le 31 décembre 1976, juste avant la fusion des communes, où 41 nationalités sont représentées pour un total de 6 117 personnes, sur lesquelles on retrouve 5 250 d’origine italienne. On dépasse 80% de la population étrangères totale.»

Des décennies après la fermeture des charbonnages, l’effet de «l’accord charbon» est difficilement quantifiable, nombre de travailleurs italiens ou de descendants ayant opté pour la nationalité belge ou la double nationalité. Mais les innombrables noms à consonance italienne que l’on peut entendre dans la région, le nombre de restaurants italiens, les drapeaux aux fenêtres… permettent néanmoins de percevoir une prégnance exceptionnelle de l’héritage italien dans la région du Centre.

D’autant que les statistiques concernant la population étrangère restent éloquentes aujourd’hui. Au premier janvier 2020, La Louvière comptait toujours 8 654 personnes de nationalité italienne, soit 10,6% d’une population totale de 81 118 habitants. A Morlanwelz et Chapelle-lez-Herlaimont, où l’immigration italienne a été très forte dans les années 1950, la proportion est plus ou moins la même.

Le folklore, vecteur d’intégration

Lors des premières années de «l’accord charbon», l’intégration n’était pas aisée, de par la barrière de la langue et du fait que les populations immigrées vivaient ghettoïsées, parquées dans des camps de travailleurs au cœur de la mine. Néanmoins, il y avait une certaine volonté d’adopter les coutumes belges, comme en témoignent des archives photographiques exhumées par Alain Dewier.

«J’avais vu par exemple une photo prise dans les années 1950 dans le camp de Boussoit où l’on voit un jeune travailleur italien en costume de gille. Il y avait une volonté de s’intégrer très vite et, pour cela, les Italiens vont se fondre en passant par les traditions folkloriques de la région dans laquelle ils arrivent.»

Parallèlement, les communautés italiennes intègrent leurs traditions dans leur nouveau lieu de vie. La Befana, la «gentille sorcière» qui apparait aux enfants le jour de L’Épiphanie en Italie, fait son apparition dans les bassins miniers wallons. Une mixité culturelle se développe et s’incarne dans les mariages, dans les assiettes…

Bois-du-Luc, lieu de pèlerinage pour les descendants

En 1973, la société Bois-du-Luc, un des plus anciens charbonnages de Belgique, cesse ses activités après trois siècles d’existence. Celle-ci a possédé une trentaine de charbonnages entre La Louvière et Mons, dont il ne reste aujourd’hui que le site Saint-Emmanuel et sa cité ouvrière à Houdeng-Aimeries, témoignage exceptionnel de l’histoire minière.

Aujourd’hui converti en écomusée, ce site reçoit de nombreux visiteurs italiens. «Je suis ici depuis 37 ans et chaque année durant les vacances, on revoit les descendants de gens qui ont travaillé ici, au charbonnage. On vient voir où le papa ou le grand-père a travaillé, on veut marcher d’une certaine manière sur les traces de ses ancêtres.»

Ce qui frappe Alain Dewier, c’est la langue des visiteurs. «Étonnamment, beaucoup parlent encore français, ou un mélange de français et de dialecte wallon, qui s’est transmis aux générations suivantes.»

Autre élément marquant, c’est la manière dont s’est transmise la mémoire du vécu de ces mineurs. «Il y a une volonté de perpétuer quelque chose de vécu, une transmission orale qui est resté fidèle à la réalité.»

«L’accord charbon», tournant de l’immigration dans la région du Centre
Le site minier de Bois-du-Luc, reconnu patrimoine de l’Humanité par l’Unesco en 2012, reçoit toujours des visites des descendants d’immigrés italiens venus y travailler BELGA


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