BRUXELLES

C’était la première séance, le public en sera-t-il? «On peut bien se faire livrer un repas, l’expérience ne sera jamais la même qu’au resto»

C’était la première séance, le public en sera-t-il? «On peut bien se faire livrer un repas, l’expérience ne sera jamais la même qu’au resto»

Les équipes du Kinograph planchent sur des événements pour renforcer l’attrait du cinéma «en vrai» face aux plateformes de streaming. ÉdA – Julien RENSONNET

Les cinémas rouvrent ce mercredi 9 juin en Belgique. Dans la hâte, les mesures sanitaires, l’ambiance de l’Euro de foot et l’ombre des plateformes de streaming. Coup de sonde à Bruxelles, au Kinograph, au Vendôme et au Stockel.

«On va pas pleurer sur le lait renversé, mais j’aurais aimé rouvrir plus tôt».

Tout le mois de mai, Alexandre Kasim a regardé la drache s’abattre sur le seuil de ses cinémas. Qui sont restés interdits. À la réouverture ce 9 juin, l’exploitant du Stockel craint «un feu de paille» vu la concurrence. «Avec le beau temps, les examens, le foot, le retour des restaurants, des brocantes et braderies, c’est une période pourrie pour le cinéma». Mais à Woluwe-Saint-Pierre ou dans ses salles de Rixensart et Jodoigne, le gestionnaire est «optimiste» et se dit «heureux de retrouver son cher public».

C’est le cas aussi au Kinograph, salle coopérative temporaire des anciennes casernes d’Ixelles, où Thibaut Quirynen et Clara Léonet assurent que les deux événements de rentrée sont déjà complets. Là-bas, «étudiants, expatriés et riverains» devraient d’affluer, hameçonnés aussi par la réouverture de la guinguette ou les séances plein air de l’été autour du vélodrome.

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Peggy Fol (Le Vendôme), Thibaut Quirynen et Clara Léonet (Kinograph) et Alexandre Kasim (Le Stockel) préfacent la rentrée cinéma de ce 9 juin. ÉdA – J. R./ Le Stockel

Au Vendôme enfin, le complexe art et essai historique de Matonge, Peggy Fol va rallumer les projecteurs après sa seconde interruption seulement en 52 ans de carrière: «La seule fermeture précédente, c’était lors des émeutes à Matonge». La passionnée se veut optimiste: «même les virologues ont dit qu’on aurait dû rouvrir depuis longtemps donc je ne pense pas qu’on refermera. Par contre, la jauge de 35%, ça risque d’être dur pour les petites salles de moins de 100 places…»

Hygiène, programmation, public, évolution des habitudes…: alors qu’une petite trentaine de films se disputent les écrans pour cette rentrée, ces exploitants bruxellois se confient. À quelques heures d’éteindre les lumières et de rallumer les projecteurs.

Les mesures sanitaires

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Le Stockel et sa salle unique de 500 fauteuils passeront à 200 spectateurs maximum. Le Stockel

Au Stockel, la salle de 500 places accueillera une jauge maximale de 200 spectateurs. «Mais il ne faut pas nécessairement plus de séances pour être rentable», tempère Alexandre Kasim qui, avec sa salle unique, «joue en permanence le compromis entre nombre de films et nombre de séances». L’homme rassure: «Des tests ont été menés à l’échelle mondiale. Tous ont démontré que les salles ne sont pas des endroits dangereux».

Au Kinograph, les fauteuils bleu canard sont barrés d’une rubalise noir et jaune. «Ça fait un peu scène de crime américaine», sourit Thibaut Quirynen. L’ancien ciné de la gendarmerie passera de 420 à 140 sièges. «Un rang d’écart et un siège entre chaque bulle», précise Clara Léonet. Dans cette salle vintage, on s’est rassuré par l’événement «Still Standing for Culture» tenu en mai. «On a montré “Mandibules” de Dupieux. On mesurait le CO2: aucun stress, ça marchait bien». L’air pulsé qui sert d’habitude pour le chauffage renouvellera l’atmosphère et «on ouvrira les portes entre chaque séance».

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Le Kinograph a barré une rangée sur deux. ÉdA – Julien RENSONNET

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Le sol reste fléché au Vendôme. ÉdA – Julien RENSONNET
Au Vendôme aussi, Peggy Fol s’appuie sur ventilation et fenêtre ouvertes. Fauteuils en quinconce et rangées vides complètent le dispositif. «Mais je ne barre pas les chaises: c’est impossible. On ne sait pas à l’avance à quoi ressembleront les bulles». Comme au Kinograph, l’achat en ligne est «possible, mais pas obligatoire». Peggy Fol: «On l’a fait entre les deux confinements à la demande des spectateurs. Je comprends, ils ne veulent pas venir pour rien. Mais c’est une moindre part des tickets: on veut garder de la place pour la vente au guichet». Au total, le Vendôme ouvrira donc 35% de ses quelque 900 places.

Les films

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«Mandibules» de Dupieux, l’une des stars de la rentrée. ÉdA – Julien RENSONNET
Le Kinograph s’offre d’emblée deux événements sold-out: une double séance Quentin Dupieux et une projection du docu bruxellois «Sale Pute» en présence des réalisatrices Florence Hainaut et Myriam Leroy. Dans une offre «surabondante» de 26 nouveaux films, dont l’Oscar «Nomadland», le comité de programmation de la coopérative met en avant «Slalom», «un premier film fort, sur le harcèlement moral et sexuel des jeunes sportives de haut niveau». Aux casernes, on se félicite d’être «la seule salle indé qui le programme». à côté, l’équipe souligne «un boulevard» pour «Adieu les Cons» ou «Drunk». Ce dernier fait d’ailleurs l’objet d’une séance «expats» sous-titrée en anglais. «On a deux fois plus de préventes que pour les sous-titres français-néerlandais», pointent Quirynen et Léonet.

+ EN VIDEOS | Nomadland, Mandibules, ADN, Slalom, Cruella, etc.: toutes les sorties cinéma de ce 9 juin

On n’est pas débordés, mais on aura un été plus foisonnant que d’habitude, avec des gros films qui arrivent

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La programmation du Vendôme fait aussi de la place au jeune public. ÉdA – Julien RENSONNET

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Au Stockel, on programme un film «ados». Le Stockel
La programmation du Vendôme vient tout juste d’être ficelée. «Beaucoup de films sortent ce mercredi, mais 3 seulement m’intéressent», pointe Peggy Fol, qui programme aussi 3 films jeune public et collabore avec Millenium, le festival du doc. «Il reste des films retardés ou pas sortis: on n’est pas débordés, mais on aura un été plus foisonnant que d’habitude, avec des gros films qui arrivent». De quoi apaiser les craintes d’un Stockel désert en juin, juillet et août? «On m’a proposé énormément de choses: on aura 10 films la première semaine», pointe Alexandre Kasim. «J’équilibre entre qualité artistique et valeur commerciale». C’est ainsi que les ados pourront y voir «Demon Slayer» «pour ne pas courir au centre».

Un nouvel équilibre avec les plateformes

C’est indéniable, les plateformes de streaming se sont durablement installées dans nos mœurs avec le covid. Certains films y sont sortis plutôt que de réserver leur primeur aux salles. De quoi appréhender le futur avec angoisse?

Sans la pandémie, l’idée de ne pas sortir de chez soi n’existerait pas

C’était la première séance, le public en sera-t-il? «On peut bien se faire livrer un repas, l’expérience ne sera jamais la même qu’au resto»
Peggy Fol (Le Vendôme): «En salle, je n’ai pas mon téléphone. Je ne vais pas faire pipi et j’ai le public qui vibre avec moi». ÉdA – Julien RENSONNET

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En salle, une expérience démente? ÉdA – Julien RENSONNET
«Sans la pandémie, l’idée de ne pas sortir de chez soi n’existerait pas», juge Peggy Fol. Pour elle, «le public art et essai a envie d’aller en salle». Elle en tient pour preuve l’événement Still Standing for Culture tenu au Vendôme le 1er mai. «On aurait pu vendre le double des places prévues». Le public «a même applaudi». Alors «même s’il fait beau et qu’il y a du foot», l’exploitante historique «n’a pas peur». Bien sûr, elle regarde des films chez elle. «Mais en salle, je n’ai pas mon téléphone. Je ne vais pas faire pipi et j’ai le public qui vibre avec moi».

On programme ce qui passe ailleurs mais, en parallèle, on met l’énergie qu’on ne dépense pas à rester ouvert du matin au soir dans des concepts originaux

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Thibaut Quirynen et Clara Léonet enrichissent leurs séances. ÉdA – Julien RENSONNET
«Là où c’est le plus dur, c’est dans les cinémas qui se limitent à programmer en attendant le spectateur», pense pour sa part Thibaut Quirynen. Depuis sont ouverture au printemps 2019, le Kinograph mise donc sur «l’éditorialisation» du cinéma. «On consomme tous Netflix. “Nomadland” est sur Disney +. Nous, on programme aussi ce qui passe ailleurs mais, en parallèle, on réfléchit à ce qui fait sens. Pour ça, on met l’énergie qu’on ne dépense pas à rester ouvert du matin au soir dans des concepts originaux». Des rencontres, des concerts, des soirées thématiques, mais pas seulement: «Pour “Mandibules”, on a réfléchi à un truc con: lancer un drone avec une mouche en papier mâché conçue par nos voisins au See-U. On a abandonné, mais l’idée est là». Clara Léonet compare: «On peut se faire livrer un repas, mais l’expérience ne sera jamais la même qu’au restaurant».

Le bar et les friandises

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Au Kinograph, vous pourrez picoler en salle. EdA - Julien RENSONNET
La règle désormais: on consomme en salle. Le Kinograph rouvrira donc son bar même si les afters seront sans doute moins passionnées qu’avant le covid. Idem au Stockel où les friandises «sont un plus non négligeable» dans les rentrées, «même à deux vitesses» puisque les effluves de pop-corn flottent surtout «pour les films familiaux». Alexandre Kasim: «Ici, le public préfère plutôt bouteille d’eau, voire petit écrin de pralines».

Les grands complexes font 80% de bonus sur les snacks et même pas 50 sur les tickets. On comprend qu’ils voulaient absolument rouvrir les bars

«Moi je fais du cinéma, pas de la restauration»: on le comprend vite, Peggy Fol n’est absolument pas sur la même longueur d’ondes. «Le bar chez nous, c’est un service au spectateur. Sa part dans notre bénéfice est minime et notre public n’apprécie pas qu’on mange en salle». D’où certaines crispations lors des réunions virtuelles avec les confrères des gros complexes. «Ils font 80% de bonus sur les snacks et même pas 50 sur les tickets. On comprend qu’ils voulaient absolument rouvrir les bars». Par contre, aucun vigile ne vous interdira d’entrer au Vendôme avec votre bouteille d’eau ou votre sachet de bonbons. À vos risques et périls si vous gâchez le plaisir d’un cinéphile…

Des rénovations

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Le Vendôme a remplacé les sièges de sa grande salle. «Ils n’ont jamais servi». ÉdA – Julien RENSONNET

Au Vendôme, on n’a pas chômé pendant le confinement. «On est une toute petite équipe donc on assure programmation comme comptabilité», détaille Peggy Fol qui, après avoir travaillé avec son père, bosse aujourd’hui avec fille et neveu. Les habitués seront heureux d’apprendre que les sièges de deux des salles ont été remplacés et ceux d’une troisième remis à neuf. «Les travaux étaient programmés: c’était le bon moment». Et puis, l’amoureuse de cinéma a vu des dizaines de films de chez elle.

C’était la première séance, le public en sera-t-il? «On peut bien se faire livrer un repas, l’expérience ne sera jamais la même qu’au resto»
Le Stockel
Le Stockel aussi en a profité pour rénover encore et encore. «Après la rénovation de 2019, on a entrepris de nouveaux travaux en 2020». Outre de nouveaux fauteuils, les confinements ont permis à Alexandre Kasim de «faire disparaître les petits magasins» qui mangeaient l’historique façade vintage du cinéma de Woluwe-Saint-Pierre. Ce dernier reste l’une des seules adresses bruxelloises où la grande salle n’a pas été subdivisée. «Désormais, c’est un vrai fleuron, un écrin».

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Les confinements ont permis au Stockel de Google Street View



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