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ÉCONOMIE

Le télétravail doit faire peau neuve

Le télétravail doit faire peau neuve

Le télétravail continue de battre des records: le mois dernier, les employés belges ont presté 41,5% de leurs heures à domicile. Nattakorn - stock.adobe.com

La loi sur le télétravail n’est plus adaptée aux réalités post-Covid. Patrons et syndicats devraient lui offrir une cure de jouvence.

Les chiffres du télétravail continuent de battre des records en Belgique: le mois dernier, les employés ont presté 41,5% de leurs heures depuis leur domicile. Cette proportion atteignait même 65,3% pour les cadres et dirigeants. Des niveaux qui dépassent les chiffres observés au début de la pandémie, il y a un an et demi, avance la société de gestion des ressources humaines Attentia.

La confirmation, selon l’entreprise, que le télétravail continuera «à jouer un rôle clé à l’avenir», malgré les assouplissements sanitaires.

Une loi inadaptée ?

Faudrait-il, dès lors, adapter la législation télétravail aux réalités post-Covid? «La législation sur le télétravail structurel date de 2005. Elle n’était donc pas conçue pour la situation que nous connaissons aujourd’hui», avance Catherine Mairy, legal expert chez Partena Professional.

La loi qui régit cette matière distingue le télétravail structurel (régulier) du télétravail occasionnel. En réalité, la législation est assez vague sur ces notions. «Pour ce qui est du télétravail structurel, le texte légal ne va pas très loin . Ilnedéfinit pas un nombre de jours par semaine, par exemple. La loi ne dit pas, non plus, si les jours doivent être fixes.» Le télétravail occasionnel couvre, pour sa part, les cas de force majeure (intempéries, etc.) ou les raisons personnelles (rendez-vous médicaux). D’autres cas de figure, comme le fait de terminer sa journée chez soi pour des raisons d’organisation, ne sont pas pris en considération.

«Plus à la tête du client»

Cette législation vieillissante devrait néanmoins être revue et corrigée. C’est du moins la volonté du ministre du Travail, Pierre-Yves Dermagne (PS). Étant donné que le texte qui régit le télétravail est une convention collective de travail (CCT), la balle est renvoyée dans le camp des partenaires sociaux.

«Nous avons déjà sollicité les partenaires sociaux afin de moderniser le cadre de la CCT, avec les enseignements tirés de la crise», nous dit-on au cabinet du ministre. «L’idée est de renvoyer un courrier, de reformuler notre demande pour accélérer les choses. Pour le 1er septembre, on peut se dire que la situation sera redevenue stable, et qu’il faudra adapter le cadre pour que le télétravail soit applicable sur de nouvelles bases.»

Côté syndical, on explique que les discussions sont en cours: «Nous avons effectivement convenu de procéder à une évaluation de la loi existante. L’argumentation sur le fond commencera d’ailleurs lundi prochain», affirme la CGSLB. Si les différentes parties restent prudentes concernant leurs griefs, la CSC évoque notamment, «la caractère arbitraire de la loi.» Le télétravail reste en effet un geste de l’employeur à l’égard du travailleur. «Cela se fait donc un peu à la tête du client», explique Manon Van Thorre, collaboratrice au service entreprises de la CSC.

La problématique des risques psychosociaux, la question des horaires de télétravail mais aussi les notions de déconnexion font partie des priorités dans ce dossier.

Mais qu’en disent les patrons? La Fédération des entreprises de Belgique affirme vouloir laisser sa chance «à un dialogue constructif [...] qui tienne compte des nouveaux modes de travail et d’interaction.» Suite à la crise, les employeurs soulignent l’importance de «développer une plus grande flexibilité dans l’organisation du travail pour rencontrer les aspirations des employeurs et des travailleurs.» La volonté d’avancer dans ce dossier semble donc partagée… Reste à voir si les partenaires sociaux parviendront à accorder leurs violons sur cette épineuse question.

 

«On doit recréer un sentiment collectif»

Le télétravail va se poursuivre au-delà de la crise. Dans la revue de l’UCLouvain «Regards économiques», plusieurs experts analysent les aspects positifs et négatifs de cette pratique, et en détaille également les enjeux.

 

1. Productivité

 

Parmi ces enjeux, Laurent Taskin, professeur de management à l’UCLouvain, évoque l’accroissement de la productivité que l’on associe parfois à tort au télétravail. Avant la crise, on estimait déjà qu’au-delà de deux jours ou de 50% du temps de travail passés à domicile, l’impact positif sur la productivité des salariés tendait à s’atténuer. «Or, avant la crise, le télétravailleur était préservé, il était dans une sorte d’isolement, avait un temps de concentration choisi.» Ce qui expliquait le taux de satisfaction élevé à l’égard du télétravail.

«À l’avenir, on sera dans une sorte de duplication de la journée de travail, avec son lot d’interruptions, de visioconférences, etc. Ce qui n’était pas le cas avant. » Le gain en termes de productivité et de satisfaction du personnel ne sera pas celui d’hier. «C’est donc une vraie question à se poser pour le télétravail de demain.»

 

2. Sentimentcollectif

 

Le télétravail régulier menace aussi l’existence d’un sentiment collectif et de communautés de travail, au sein des organisations.

«La communication entre les membres du personnel s’est formalisée. Un certain nombre de personnes se limitent désormais à ce qui leur est demandé. La solidarité dans les équipes est mise à mal aujourd’hui.»

L’individualisation induite par la crise rend le fonctionnement en équipe compliqué. Pour Laurent Taskin, l’enjeu des managers sera de reconstruire ou du moins de raviver ces communautés de travail. «Dans une entreprise, on apprend, on crée, on innove parce qu’on est proche les uns des autres. La notion de proximité est très importante.»

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle un certain nombre d’entreprises se lancent dans des projets de «reconnexion». «L’idée étant de laisser le temps, aux équipes, de se retrouver : que ce soit par le biais d’un resto ou d’une activité en plein air par exemple.»

 

3. Risquespsychosociaux

 

Si le télétravail tend à se pérenniser, la question des risques psychosociaux est évidemment centrale.

Selon Isabelle Hansez, professeure de psychologie du travail à l’ULiège, les employeurs doivent permettre à leurs salariés de travailler à la maison dans de bonnes conditions. «Je pense aux troubles musculosquelettiques, d’où l’importance d’avoir un bon matériel, une chaise adaptée, etc.» La notion de déconnexion est également primordiale, à l’heure où les outils technologiques ont parfois intensifié notre présence au travail.

«Il faut également souligner que le télétravail se prête davantage à des tâches de consolidation, à du travail de fond. Il y a notamment une réflexion à mener concernant le contenu des journées de télétravail.»

 



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