BELGIQUE

ARCHIVES & VIDÉO | Des hommes contre du charbon: «Ceux qui venaient, ce n’était pas pour rester»

Voici 75 ans, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Belgique se lançait dans une véritable «bataille du charbon» et concluait avec le gouvernement italien de l’époque un protocole d’accord visant à échanger du charbon contre de la main-d’œuvre. Rappel historique truffé de chiffres et d’images sur un phénomène majeur de l’histoire de l’immigration en Belgique.

AVANT DE LIRE

Dans le cadre des commémorations du 75e anniversaire de «l’accord charbon», L’Avenir est parti aux quatre coins de la Wallonie à la rencontre de nombreux acteurs de cette époque.

Vous pourrez retrouver l’ensemble des témoignages, des histoires, des chiffres, des reportages vidéos ainsi que les multiples angles traités à cette occasion dans un dossier spécial

+ ACCÉDER AU DOSSIER | 23 juin 1946 - 23 juin 2021: 75 ans de l’accord charbon entre la Belgique et l’Italie

Le 23 juin 1946, un protocole d’accord est conclu entre la Belgique et l’Italie: en échange de main-d’œuvre issue des villes et des campagnes d’une Italie meurtrie par la guerre et le fascisme, le gouvernement d’Achille van Acker s’engage à reverser à celui d’Alcide De Gasperi d’importantes quantités de matière première, plus particulièrement de charbon.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale

L’objectif ainsi poursuivi par les deux pays se rejoint: tandis que l’Europe se remet à peine d’un second conflit mondial en moins d’un demi-siècle, la relance industrielle nécessite un apport rapide et massif de charbon, la principale source énergétique à l’époque.

Or, si l’Italie dispose de bras mais pas de telles ressources exploitables sur son territoire, il en va tout autre pour la Belgique où la main-d’œuvre dans les nombreux charbonnages du pays a littéralement chuté durant le conflit.

Relancer l’économie belge

D’environ 130 000 ouvriers recensés dans les charbonnages belges par le ministère des Affaires économiques en 1939, soit à la veille du conflit mondial, l’on en compte moins de 100 000 en 1944 et à peine un petit peu plus au moment où s’achève la guerre.

Mais sur les 100 401 ouvriers recensés en 1945, plus d’un tiers (44 979) sont en réalité des prisonniers de guerres allemands, d’où la nécessité pour le gouvernement belge désireux de relancer son économie de trouver rapidement une nouvelle source d’approvisionnement de main-d'œuvre.

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De grandes grèves sont organisées au sein de certains charbonnages dans les années 30, pour dénoncer les conditions de travail des mineurs Photo News
Le conflit armé n’est cependant pas la seule cause de cette désertion de nos charbonnages. L’apparition de maladies dites «du mineur», telles que la silicose ou l’ankylostomiase, de même que les salaires particulièrement bas ou tout simplement les dangers inhérents au travail de la mine ont en effet découragé bon nombre d’ouvriers.

Instabilité économique, politique et sociale

Au même moment, dans un pays ravagé par la guerre, mais aussi et surtout par des années de fascisme, la situation en Italie se révèle particulièrement difficile tant d’un point de vue économique que politique ou social. Le chômage y est en outre particulièrement élevé au sein de certaines couches de la population.

Dans les années 20, déjà, une première vague d’immigration, politique celle-là, avait permis aux premières familles italiennes de venir s’implanter en Belgique. Pour elles, la plupart du temps, il ne s’agissait toutefois pas tant d’un choix délibéré que d’une nécessité, souvent vitale. Persécutés et pourchassés par l’appareil étatique, nombreux sont ainsi les agriculteurs ou ouvriers italiens à fuir leur pays durant l’entre-deux-guerres.

Par nécessité plus que par choix

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Un cliché pris en 1957 dans le charbonnage de Winterslag, dans le Limbourg. BELGAIMAGE
Au sortir du second conflit mondial, l’instabilité politique s’est encore renforcée en Italie avec la chute du Duce, Benito Mussolini. Tandis que les communistes lorgnent vers les arcanes du pouvoir, les démocrates usent d’un référendum pour mettre un terme à la monarchie et proclamer la naissance de la République. Mais loin de Rome et des bancs du Parlement qui se met progressivement en place, ceux qui dirigeaient les villages et les campagnes du temps du fascisme sont toujours là.

Par nécessité économique pour les uns, politique pour les autres, de nombreux Italiens prennent alors le chemin de l’exil et de la migration.

Campagne de recrutement

C’est dans ce contexte que la Fédération charbonnière de Belgique (Fédéchar), avec l’assentiment des édiles locaux, va orchestrer dans les campagnes d’Italie une vaste opération de séduction. L’objectif? Convaincre ces Italiens aux abois de quitter leurs familles, leurs villages et gagner Milan. De là, par convois entiers, ceux qui ne savent alors pas encore dans quel infernal engrenage ils mettent le doigt prennent la direction de Namur et des charbonnages de Belgique.

«Tous ceux qui venaient, ce n’était pas pour rester pour toujours, rembobine Ernesto Di Meo, fils d’Amerigo, un ancien mineur arrivé parmi les premiers suite à l’accord. Ils disaient on vient quelques années comme ça et puis on retourne. Mais il n’y a personne qui est retourné...»

+ VIDÉO | Découvrez le témoignage d’Ernesto Di Meo et Giuseppe Assuntini dans notre reportage vidéo en tête d’article

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L’impact du protocole d’accord sur la population des charbonnages de Belgique

Grâce à cet accord, plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers italiens débarquent ainsi dans les charbonnages de Belgique.

De 2 238 mineurs italiens recensés par le ministère des Affaires économiques en 1945, on passe à 19 164 mineurs italiens en 1946, année de signature du protocole d’accord, puis 29 957 l’année suivante.

Le pic de 45 649 mineurs italiens est atteint dans les charbonnages belges en 1955, soit à la veille de celle qui sonnera le glas de l’accord belgo-italien, la catastrophe du Bois-du-Cazier, dans laquelle 262 mineurs - dont 136 Italiens - périront.

Un sur quatre

Pour bien comprendre l’importance que cette immigration italienne à partir de 1946 a pu avoir sur la population des charbonnages de Belgique, il faut imaginer que près d’un mineur sur quatre dès 1951 est un Italien, un ratio qui ne cessera de grandir dans les années suivantes jusque plusieurs années après la fin de l’accord belgo-italien.

Le glas de l’accord

Le 8 août 1956, un malentendu entre l’encageur et l’aide-encageur entraîne un incident au niveau 975 dans le charbonnage du Bois-du-Cazier, à Marcinelle, provoquant une réaction en chaîne. En quelques secondes, un violent incendie prend au piège des centaines de mineurs. Le jeudi 23 août, 262 corps sont remontés à la surface dont ceux de 136 mineurs italiens.

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De nombreux mineurs, notamment d’origine italienne, ont péri dans diverses catastrophes minières, dont la plus célèbre, en 1956, au Bois du Cazier. BELGAIMAGE

Si cette tragédie a durablement marqué l’histoire des charbonnages belges, elle n’est pas la première du genre. Ni la dernière. De nombreux autres accidents ont jalonné l’histoire charbonnière de Belgique.

Les conditions de travail particulièrement difficiles (obscurité, chaleur, humidité, bruits assourdissants, maladies, fatigue, etc.) expliquent notamment le nombre incroyablement grand de mineurs victimes d’incidents. Nombreux sont ceux y ayant laissé la vie.

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Les nombreux accidents ont laissé des miliers de veuves, notamment parmi les familles italiennes venues chercher refuge en Belgique. BELGAIMAGE
Sur la période de validité de l’accord belgo-italien, soit entre 1946 et 1956, 1 866 mineurs sont morts dans l’exercice de leur fonction, selon les chiffres compilés par le Centre liégeois d’archives et de documentation de l’industrie charbonnière (CLADIC), sur base des archives du ministère des Affaires économiques.

Espagnols, Marocains et Turcs

Mais si la catastrophe de Marcinelle reste également aussi marquante, outre son bilan particulièrement lourd, c’est parce qu’elle sonne en quelque sorte le glas de l’accord belgo-italien, le gouvernement de la péninsule refusant désormais d’envoyer des hommes.

Cet arrêt n’entraînera cependant pas la fin de l’immigration italienne. Au contraire. Nombreux sont les femmes et enfants restés d’abord au pays (rares étaient les mineurs italiens qui quittaient leur pays sans l’intention d’y revenir au bout de quelques années) qui prendront finalement la route vers la Belgique. D’autres hommes également continueront à venir y chercher du travail, dans une vague d’immigration que l’on qualifiera cette fois «d’individuelle».

Dans les charbonnages, les mineurs italiens resteront longtemps encore la nationalité la plus représentée aux côtés des Belges. Mais peu à peu, et de nouveaux accords se faisant, ils seront rejoints par des Espagnols, des Marocains ou encore des Turcs.

Il faut en effet attendre 1972 pour voir une autre population étrangère plus nombreuses que les Italiens dans les charbonnages belges, en l’occurrence les Turcs, très présents notamment dans les charbonnages du Limbourg.

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Fermeture du dernier charbonnage de Wallonie, à Roton (région de Farciennes), en 1984. BELGAIMAGE

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ARCHIVE VIDÉO | La main d’oeuvre italienne pour relancer l’économie belge, extrait de «Jours et Paix» (RTBF, 1995)


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