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Dans L’Autre Part de Créons: ne loupez pas les crayons de l’expo aux casernes d’Ixelles

Créons, grapheur bruxellois connu pour ses crayons géants, s’expose au See U. Dans les anciennes casernes d’Ixelles, il multiplie planches et installations voyageant dans «L’Autre Part». C’est le titre de son premier roman graphique. Mais aussi le côté multifacette de son art «compulsif». Emmenez-y vos enfants: ils y plongeront dans une grotte et y croiseront des soldats aux trognes fleuries.

On l’avait laissé dans une quincaillerie des Marolles tout de guingois, aux escaliers grinçants et aux cheminées ouvragées. On le retrouve dans une ancienne caserne tout d’angles droits, aux carrelages froids et aux faux plafonds écornés. Créons, dont on a longtemps cru qu’il était collectif, s’incarne ici en solo nous y dit-on. Ou plutôt «se réincarne». Car c’est un street-artist métamorphosé en illustrateur qui expose jusqu’au 26 juin à See U, l’occupation temporaire des casernes d’Ixelles.

«Il n’est pas question pour Créons de quitter la rue. Il a toujours mené de front les deux pratiques: le graffiti et l’atelier». Caroline Vercruysse, spécialiste du street-art bruxellois à l’ASBL Fais le Trottoir, rassure d’emblée les fans de la silhouette au crayon qui se peint, se colle ou se bombe depuis des années dans la capitale.

Dans L’Autre Part de Créons: ne loupez pas les crayons de l’expo aux casernes d’Ixelles
Le goût pour la couleur de Créons s’exprime aussi par des jeux avec l’éclairage comme dans cette jungle urbaine colonisée par la verdure et les créatures. ÉdA – Julien RENSONNET

Clochard soiffard

Ceux-là auront en sus la joie de retrouver la mine sans visage de leur personnage fétiche dans une BD. C’est autour de cet épais bouquin léché, le premier signé Créons, que s’articule l’expo. Les planches de ce nuancier de couleurs sans fond, mais aussi ses ébauches, dessins préparatoires et études de character design, s’accrochent aux murs de la caserne, repeints pour l’occasion par l’artiste lui-même. «On a longtemps dit que Créons est un collectif, mais le travail autour du livre et de l’expo est réalisé par une seule et même personne». Qui gardera l’anonymat. «L’artiste s’exprime encore en rue ou sur des trains: mieux vaut être prudent», note Caroline Vercruysse. «Et puis il évite le culte de la personnalité pour focaliser l’attention sur son travail».

On a longtemps dit que Créons est un collectif, mais le travail autour du livre et de l’expo est réalisé par une seule et même personne

On pénètre dans cet «Autre Part» à l’enseigne sobrement fléchée par un long couloir charbonneux. Au plafond s’envolent des feuilles blanches où on reconnaît des motifs de la BD. Celles-ci glissent de la première salle à la dernière dans une métaphore de la création que vous découvrirez en la filant. Y ruisselle une electronica claire, parfois brisée d’orages. Ce boyau à peine éclairé distribue des salles, comme un couloir d’école les classes. Dans chacune, les dessins s’affichent sous cadre.

Dans L’Autre Part de Créons: ne loupez pas les crayons de l’expo aux casernes d’Ixelles
Impossible d’épuiser la richesse des peintures rupestres dans cette grotte qui mène au tréfonds de l’âme créatrice de Créons. ÉdA – Julien RENSONNET

Mais ce sont surtout les installations qui attirent l’œil dès le seuil passé. Ici, un crayon indigo franchit le mur, là un joufflu hobo tête son pouce comme une bouteille, plus loin une jungle urbaine est doucement grignotée par la verdure. On reste muet devant ce live painting à l’eau et encre de Chine se reconfigurant sans cesse comme une matière vivante. On se perd dans cette étourdissante métonymie, ruban de Mœbius entre l’œil d’un aigle et celui d’un fœtus via détour à travers l’immensité du monde, de Bruxelles, des casernes et du chapeau troué du même hobo. Surtout, bercés de feulements fauves et de trilles ailés, vos kets adoreront plonger dans la grotte de papier mâché aux peintures rupestres s’éclairant à la lumière de votre smartphone. Et vous aussi.

Dans L’Autre Part de Créons: ne loupez pas les crayons de l’expo aux casernes d’Ixelles
Une métonymie dessinée et virtuose dans laquelle le regard se perd à l’infini. ÉdA – Julien RENSONNET

Grain de sel

Au crayon sans visage et à ce clochard démiurge dont émanent êtres, couleurs, chansons, s’ajoutent de nouveaux personnages: une troupe de soldats ahuris et cuirassés à la chevelure de pétales, leur seigneur médiéval aux airs de Sauron des prés, une fillette à chignon noué autour d’un pinceau, une meute de peluches aux yeux jaunes. Ce bestiaire pourrait bien sortir du livre pour s’ébrouer dans Bruxelles. «Hormis le crayon, ces personnages sont apparus avec le roman graphique», opine Caroline Vercruysse, qui coordonne l’expo. «Vivront-ils en rue ou pas: on ne sait pas». Une certitude: comme le crayon, ils restent muets. «Créons a testé le texte dans le story-board. Mais son crayon n’ayant ni yeux ni bouche, l’idée a été abandonnée». En résulte «un gros travail dans le mouvement, les attitudes, pour dessiner les expressions. La multiplicité de techniques aide aussi à exprimer les sentiments des personnages».

Dans L’Autre Part de Créons: ne loupez pas les crayons de l’expo aux casernes d’Ixelles
Les personnages de Créons, un hobo, une armée fleuries, une gamine, des peluches, s’agitent dans un pays d’Oz street-art d’aquarelles léchées. ÉdA – Julien RENSONNET

Créons a testé le texte dans le story-board. Mais son crayon n’ayant ni yeux ni bouche, l’idée a été abandonnée. D’où un gros travail dans le mouvement, les attitudes, pour dessiner les expressions

Car cet «autre part» de Créons, c’est bien celui qui le fait passer du tag rapide ou du collage à la sauvage à une recherche graphique et technique quasi obsessionnelle. Propre à encadrer. On le voit dans les notes de ses ébauches, où les noms des couleurs, teintes, nuances, s’inscrivent avec une précision extrême. Céruléum, outremer, abricot, vermillon, ocre, Prusse, indigo: le lexique pinaille. L’auteur saupoudre aussi ses aquarelles de grains de sel pour épicer la texture vaporeuse de ses arrière-plans. «Chez Créons, la recherche de couleurs est intense. C’est un vrai besoin», confirme notre guide. «Elle est permise par le roman graphique, qui amène cette liberté. Alors que la bombe de graffiti n’autorise aucun mélange». Ainsi, «L’autre Part» de Créons est le résultat de 4 ans d’un travail «compulsif» où l’artiste se fait tour à tour bédéiste, paysagiste, aquarelliste, sculpteur ou vidéaste. «la quantité de travail exposée parle d’elle-même», s’étonne encore Caroline Vercruysse. «Ce n’est pas un choix: il doit peindre, dessiner, sans arrêt».

Frappants: les sous-main exposés dès la première salle, matérialisation de cette dense et foisonnante quête. Ou comment Créons s’est peu à peu mué en Dorothy dans cet Autre Part bariolé aux allures de pays d’Oz. Griffonnez-le dans un coin de votre tête: la part d’ombre du créateur s’y tapit, mine de rien.

Dans L’Autre Part de Créons: ne loupez pas les crayons de l’expo aux casernes d’Ixelles
Le travail d’esquisse, de character design et de nuancier de couleurs de Créons: 4 ans de recherche intensive et «vitale». ÉdA – Julien RENSONNET

+ «Créons, L’Autre Part», une expo à voir chaque week-end jusqu’au 26 juin à See U (anciennes casernes d’Ixelles, 27 Avenue de la Couronne à 1050 Bruxelles). 11h-19h. Prix libre. Visites guidées tous les samedis à 19h, sur réservation (8€).

«L’Autre Part», Créons, CFC Éditions, 220p, 24€


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