TOURNAI

Manet-Monet: le coup du chapeau

Dans le célébrissime «Argenteuil», de Manet, il y a un peu de Monet. Puisque le second n’avait pas le temps de poser, le premier en a conservé le chapeau, nous raconte l’ancien conservateur du Musée des Beaux-Arts de Tournai.

C’est comme une photo de famille en vacances, à la façon d’une carte postale. Un couple endimanché assis sur la balustrade d’un embarcadère se présente dans le plus grand naturel devant une étendue d’eau – la Seine – où mouille une flottille d’embarcations. Conversation galante d’un genre nouveau, si bien dans la tradition française de légèreté et de l’art d’aimer.

Argenteuil, le berceau

«On dirait la Méditerranée», s’exclame un critique choqué par la crudité du bleu indigo utilisé par Manet pour peindre le fleuve, «massif comme un lingot», mais nous sommes à Gennevilliers, non loin de Paris.

Au loin, Argenteuil et les cheminées d’usine de ses fabriques. C’est cette localité des faubourgs parisiens qui donne son nom à l’un des plus célèbres tableaux de l’artiste. À l’une des plus importantes périodes de l’impressionnisme aussi, car c’est là qu’en 1873 s’est créée pour la première fois une association des peintres impressionnistes, berceau du célèbre mouvement en quelque sorte.

Premiers loisirs

À l’époque où le tableau est peint en 1874, Argenteuil et son plan d’eau sont connus pour leur villégiature et les régates – la mode du canotage remontait déjà aux années soixante de l’Empire – fréquentées par une partie de la société parisienne s’éveillant peu à peu aux loisirs en ce début de troisième République consécutive à la chute de Napoléon III. C’est l’aube de la démocratie, l’avènement d’une certaine culture à la fois populaire et mondaine avide de libération, de badinages et d’encanaillement après les épreuves de la Commune et la première défaite calamiteuse face à l’Allemagne en 1870. Un vent de fraîcheur ou de renouvellement souffle sur la France et il faut secouer les poussières du passé.

Ah, la Grenouillère…

Non loin de là aussi se situe la Grenouillère, célèbre repère des peintres impressionnistes que le Guide Conty des environs de Paris décrira ainsi en 1888: «Figurez-vous un immense bateau converti en café où se coudoient, dans les costumes les plus excentriques, canotiers et canotières riant follement, dansant follement aux sons discordants d’un piano.»

À la même époque, Guy de Maupassant s’inspire des mêmes lieux de détente dans différents ouvrages:

«On sent là, à pleines narines, toute l’écume du monde, toute la crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne: mélange de calicots, de cabotins, d’infimes journalistes (une corporation qui faisait déjà l’unanimité…) de gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris…»

Les artistes… au travail

À Gennevilliers donc, Manet (qui a la quarantaine) et Monet (la trentaine) ont l’habitude de se rencontrer et d’y installer leur chevalet. Lieu propice à la peinture de plein air («sur le motif», comme on disait), une des caractéristiques du mouvement impressionniste soucieux de capter variations de lumière et attitudes spontanées. Car, désormais, il faut faire «nature» dans la peinture, à l’image de la littérature contemporaine (Zola, Maupassant) ou des romans-photos naissants qui étalent la vie des gens dans leur vie quotidienne la plus prosaïque. Instantanés de vie.

Cet été-là donc, les deux compères vont réaliser une série de toiles qui forment en quelque sorte le reportage d’une «journée à Argenteuil». Monet possède une propriété à Argenteuil et, fasciné par les reflets mouvants de la surface fluviale – sorte d’étendue maritime par défaut – animée par la tension superficielle, il a installé son atelier sur un petit bateau face à Gennevilliers, juste à côté de l’endroit où peint Manet.

C’est exactement la scène que renvoie un second tableau de ce dernier réalisé au cours du même été et aujourd’hui conservé à la Neue Pinakothek de Munich: Claude Monet dans son atelier. On y voit le peintre des Nymphéas, coiffé d’un chapeau de paille orné d’un ruban rouge, en train de peindre le plan d’eau – peut-être le tableau Voiliers à Argenteuil, daté de la même année et conservé à San Francisco – alors que son épouse apparaît, telle une estampe japonaise, dans l’encadrement de la cabine de l’embarcation.

C’est Monet qui aurait dû figurer sur «Argenteuil»

Un jour, le peintre d’Olympia et du Déjeuner sur l’herbe demande encore à son collègue de poser avec sa femme Camille pour sa célèbre composition d’Argenteuil, mais le couple ne peut garder la pose assez longtemps. Manet décide alors apparemment de prendre pour modèles l’un de ses beaux-frères, Rudolf Leenhoff, et une jeune inconnue, une de ces modistes-canotières que décrit si bien Maupassant.

Reste son chapeau…

Monet cependant n’a pas complètement disparu de l’image car, comme par enchantement, c’est bien son propre chapeau de jardinier – on connaissait la passion du peintre pour la botanique – qui réapparaît cette fois sur la tête du nouveau figurant moustachu.

Pas rancunier, Manet…


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