CINÉMA

«Napoléon», ovni cinématographique

«Napoléon»,  ovni cinématographique

Une restauration titanesque, pour un film fou. AFP

Depuis 12 ans, dans un fort, se prépare la renaissance d’un chef-d’œuvre du cinéma muet, le «Napoléon» d’Abel Gance.

«C’est une dinguerie», résume Georges Mourier, le maître d’œuvre de cette reconstitution d’un budget de 2 à 2,5 millions d’euros. Sous la houlette de la Cinémathèque française, ils mettent la dernière main à la restauration de cette pièce majeure et inclassable du patrimoine cinématographique, vénérée par nombre de cinéphiles et cinéastes, au premier rang desquels Francis Ford Coppola. Une tâche homérique qu’ils espèrent terminer d’ici la fin de l’année.

Relatant la jeunesse de Napoléon, jusqu’aux débuts de la campagne d’Italie, le film, projeté pour la première fois en 1927, dans une version de sept heures, est porté par un souffle épique, truffé d’innovations visuelles et narratives (dont une fameuse fin en triptyque, sur trois écrans en simultané).

«Abel Gance est très audacieux pour son époque, il mélange le sublime et le trash, le combat dans la boue et le combat au sabre, synthétise Georges Mourier. À chaque séquence, c’est une révolution cinématographique.» Mais, balayées peu après par l’essor du cinéma parlant, oubliées pendant des années, les bobines de cette œuvre unique et foisonnante ont été dispersées à travers le monde, certaines perdues ou détruites.

«Un film Frankenstein»

«Gance n’avait aucune notion de patrimoine. Il se servait de ses films antérieurs pour puiser dedans» et créer de nouveau. Au total, on compte entre 19 et 22 versions de son Napoléon

À plusieurs reprises, Napoléon a été restauré. Mais très vite, Georges Mourier a l’intuition que les restaurations précédentes ne sont jamais parvenues à restituer l’œuvre d’Abel Gance dans sa forme originale. «C’est un film Frankenstein», dont les bobines ont été «explosées à travers le monde», parfois retrouvées par miracle, au fin fond de la Corse notamment, et «recomposées» par les différents restaurateurs, souligne Georges Mourier.

Pour comprendre comment Gance avait construit une même scène, où Napoléon entend la Marseillaise, le restaurateur a dû piocher un plan dans une copie retrouvée à Rome, le suivant à Copenhague…

«Plus que de la couture, on a fait de la dentelle: il fallait défaire les dentelles des prédécesseurs, sans casser le fil, et retisser dans le bon sens.»

Travaillant parfois image par image, ils ont expertisé au total 100 000 mètres de pellicule, certaines très abîmées ou extrêmement inflammables, conservées sous haute sécurité. La monteuse Laure Marchaut ne quitte jamais ses gants pour manipuler la pellicule et se souvient encore de la «forte odeur de vinaigre» qui émanait d’une boîte à l’intérieur de laquelle la pellicule avait moisi.

Pour conserver «l’âme et la matière du film», et éviter «l’effet lifting» des traitements numériques, la restauration des images elles-mêmes a fait appel à des procédés chimiques avant des scans haute définition.

Il faudra ensuite trouver un lieu de projection à la hauteur de l’ovni cinématographique qu’est ce Napoléon. Le film «est fait pour une communion du public», relève le chercheur, qui imagine une projection «devant des milliers de personnes, avec un orchestre sur scène». Et tant qu’à faire, «pourquoi pas dans la cour des Invalides?»