BRUXELLES

«Les bonnes intentions du PAD Midi risquent d’être bousillées par ses gabarits outranciers»

«Les bonnes intentions du PAD Midi risquent d’être bousillées par ses gabarits outranciers»

Voici une vue de l’esplanade de l’Europe telle que présentée dans le schéma directeur du PAD Midi présenté en janvier 2016. Le PAD vise à revaloriser les espaces publics autour de la gare, mais aussi à réglementer les gabarits des immeubles de bureau et de logement futurs. perspective.brussels

Le PAD Midi dessine l’avenir urbanistique du quartier centré sur la plus grande gare du pays. Mais selon Inter-Environnement Bruxelles, les parcs et espaces publics créés ou la mobilité repensée risquent d’être plombés par des tours aux gabarits «outranciers».

384.000m2 de «surfaces nouvelles», dont 184.000m2 de bureaux et 200.000m2 de logement (*), sans compter 44.000m2 d’équipements: plus qu’un quartier, c’est une mini-ville qui risque de s’ériger dans les prochaines années dans le quartier de la gare Midi, à Bruxelles. Le PAD Midi, adopté en première lecture ce 11 mai 2021 par le Gouvernement bruxellois, entérine en effet les règles urbanistiques qui présideront au développement futur de ce pôle chaotique et déjà excessivement dense, situé à cheval sur les communes de Saint-Gilles, Forest, Anderlecht et Bruxelles.

Nouvelle place, nouveau parc, espaces verts, mobilité revue: les bonnes nouvelles transpirent de la communication gouvernementale concernant ce Plan d’Aménagement Directeur. Pourtant, le document qui risque de se retrouver à l’enquête publique dès cet été comprend aussi des tours et des démolitions-reconstructions. Claire Scohier, chargée de mission à Inter-Environnement Bruxelles (IEB), remet le PAD Midi en perspective.

(*) Chiffres renseignés par le schéma directeur du PAD Midi daté de janvier 2016.

«Les bonnes intentions du PAD Midi risquent d’être bousillées par ses gabarits outranciers»
Cette projection d’architecte a été publiée en 2013 lors de l’annonce des premiers contours de ce qui ne s’appelait pas encore le PAD Midi. Il s’agit d’une ébauche de l’agence parisienne AUC. perspective.brussels

Claire Scohier, comment IEB se positionne-t-elle face au PAD Midi?

Pour IEB, les PAD en général sont problématiques. Ces outils, qui encadrent le développement des 10 zones prioritaires identifiées par le Gouvernement bruxellois, témoignent d’abord de capacités dérogatoires outrancières concernant les gabarits des constructions. Ensuite, les délais maximaux de 60 jours pour remettre un avis lors des enquêtes publiques sont problématiques puisqu’il s’agit de dossiers-fleuves.

Le cadre de ce PAD Midi est-il préoccupant?

Ce qui inquiète, c’est l’ambition de lancer les enquêtes publiques dès ce mois de mai. 60 jours, ça veut dire des enquêtes qui aboutissent en juillet. C’est problématique pour les habitants, mais aussi les administrations.

Faut-il craindre de voir grimper des tours immenses dans le quartier Midi?

Le PAD validé par le Gouvernement est la suite du plan directeur de 2016. Mais, pour ce qu’on en connaît dans les grandes lignes, il intègre une dimension supplémentaire de capacité dérogatoire de gabarits. Il s’agirait d’en faire un nouveau quartier semblable aux environs de la gare du Nord.

«Les bonnes intentions du PAD Midi risquent d’être bousillées par ses gabarits outranciers»
Cette vision a été présentée en 2018 par perspective.brussels. On y devine les tours de logement et bureaux qui prendront socle sur le côté anderlechtois de la gare du Midi (rue de France et place Bara, en haut), la revalorisation du Tri Postal (en bas), les espaces publics verdurisés de l’esplanade de l’Europe (à droite) ainsi (à gauche) que le parc dit «des Deux Gares». perspective.brussels

Quels sont les projets principaux?

Il y a le projet Victor d’Atenor, lancé depuis longtemps. On sait que le promoteur ne tient à y construire que du bureau. Il semble cependant qu’il soit passé d’un plan à 3 tours pour se concentrer sur une seule tour plus massive. Il y a aussi le deal entre la SNCB et Immobel-Besix: le rail relocalise tous ses bureaux dans le nouveau QG du Tri Postal à la gare du Midi et, en échange, les promoteurs installent massivement du logement privé dans les anciens immeubles libérés par la SNCB côté rue de France et rue Bara. Sans oublier l’îlot Fonsny et les rues de Russie et de Mérode, avec notamment le bâtiment Atrium de la SNCB. Au total, quelque 200.000m2 de bureaux démolis pour monter en logement sur 100m de haut. C’est une nouvelle morphologie pour le quartier.

Mais Bruxelles n’a-t-elle pas besoin de logement justement?

D’abord, il s’agit de logement privé alors que la crise du covid démontre encore davantage les besoins en logements sociaux. Or, le quartier est pauvre en la matière: 4% à Saint-Gilles, 4% à Cureghem. Par ailleurs, la démolition-reconstruction pose question en termes de bilan carbone: on prévoit de construire du logement durable, mais pour ça on démolit du bureau qui n’a que 20 ans: combien d’années faudra-t-il pour amortir le coût environnemental de l’opération? Tout ça laisse penser à IEB que le PAD n’encadre pas ces opérations de spéculation, mais les accompagne.

«Les bonnes intentions du PAD Midi risquent d’être bousillées par ses gabarits outranciers»
Une ébauche datée 2016 des potentiels immeubles de bureaux prévus dans le PAD Midi. perspective.brussels

IEB l’a dit: la rénovation du Tri Postal, qui a obtenu son permis, risque de plonger les quartiers dans l’ombre…

L’ambition d’ajouter une barre supplémentaire au-dessus de la gare, très longue et très haute, marquerait davantage la frontière physique du chemin de fer à une époque où on préconise justement de les briser. Nous, on se demande si la SNCB a bel et bien besoin de ces nouveaux bureaux alors que le télétravail explose. On nous répond que cette nouvelle réalité est déjà prise en compte dans les plans.

Ne voyez-vous pas de bonnes nouvelles dans ce PAD?

Bien sûr, tout n’est pas à jeter. Il y a des bonnes intentions. Le Gouvernement annonce ainsi un parc dans l’îlot des Deux Gares, ce qui est primordial dans un quartier en manque flagrant d’espaces verts. Il y a aussi l’ambition de réorganiser une mobilité particulièrement chaotique dans le quartier. Mais les gabarits prévus sont tels qu’ils risquent d’écraser les densités et de bousiller tout le reste.

«Les documents du PAD, ce sont des bottins»

Saint-Gilles est concernée au premier chef par le PAD Midi. La gare elle-même est en effet située sur le territoire de la commune de première couronne et la plupart des surfaces visées aussi. La perspective d’une enquête publique taille XXL est donc accueillie avec méfiance.

«Nous avons demandé à perspective.brussels (*) de ne pas lancer l’enquête durant les vacances ou à cheval sur les vacances», confie Catherine Morenville, échevine de l’Urbanisme (Écolo). «Nous espérons donc que l’enquête ne démarera pas avant septembre. Serons-nous suivis?»

45 jours seulement

Dans l’attente de réception des documents liés au PAD, l’échevine saint-gilloise ne peut commenter son contenu. «C’est d’ailleurs très problématique car ce sont des bottins, de véritables encyclopédies», pointe Morenville. «Or, la Commune ne dispose que de 45 jours dès réception pour rendre son avis. C’est la norme pour les PAD. Cela comprend le passage au Collège puis au Conseil communal. Ce délai ne laisse qu’un mois au service de l’urbanisme pour potasser, en plus de ses autres missions. Ce n’est pas évident», assure l’élue, qui dit partager ces préoccupations avec ses confrères d’Anderlecht et Forest.

«Les bonnes intentions du PAD Midi risquent d’être bousillées par ses gabarits outranciers»
Une ébauche datée 2016 des potentiels immeubles de logement prévus dans le PAD Midi, dont une densité revue dans l’îlot dit «des Deux Gares», en bas à gauche. perspective.brussels

Catherine Morenville déplore par ailleurs que certains dossiers, comme celui de la rénovation du Tri Postal en QG de la SNCB, avancent avant que le PAD ne soit avalisé.

Du côté de perspective.brussels, on se borne pour l’instant à signaler que «les dates d’enquête publique concernant le PAD Midi ne sont pas encore définies. Nous prenons langue avec les communes pour l‘organisation de celle-ci».

(*) perspective.brussels est le centre d’expertise public bruxellois en matière d’urbanisme et d’architecture, de géographie, d’économie et de sociologie. Cette administration intervient de manière programmatique sur les PAD des 10 grands pôles de développement urbain, mais aussi les contrats école, les Contrats de Rénovation Urbains (CRU), et de manière réglementaire sur le CoBAT (Code Bruxellois de l’Aménagement du Territoire) ou les PPAS et PRAS.


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