MONS & CENTRE

Comment nos brasseurs ont traversé la fermeture de l’horeca, entre débrouille et résilience

Comment nos brasseurs ont traversé la fermeture de l’horeca, entre débrouille et résilience

De la «grande» brasserie St-Feuillien à la microbrasserie St-Lazare, comment les brasseries de notre région ont-elles traversé la crise? BELGAIMAGE

Comment les brasseurs de la région du Centre et de Mons ont-ils vécu la fermeture de l’horeca? L’Avenir a pris la température des cuves de brassage.

Selon une étude commanditée par la Fédération des brasseurs belges et publiée en mars dernier, la pandémie et les mesures sanitaires qui en découlent ont mis au bord de la faillite près d’un tiers des petites brasseries (qui emploient moins de 50 personnes). Avant la crise, 9 sur 10 se disaient en bonne santé.

Localement, sur les territoires de Mons et du Centre, on observait une certaine dynamique, avec l’émergence de petites brasseries de bonne facture ces 5 dernières années. Désormais, va-t-on aller vers une grande dépression? A ce stade, le tableau est à nuancer, à en croire le retour que nous font quatre brasseurs, aux réalités différentes, que nous avons pu interroger.

Brasserie St-Feuillien: l’export et le retail sauvent les meubles

La brasserie St-Feuillien au Rœulx, qui emploie 26 personnes, est le poids lourd local. 22% de ses volumes produits l’an dernier ont été écoulés dans l’horeca, où «les ventes ont chuté de 50% en 2020» indique Edwin Dedoncker, directeur exécutif. Pourtant, la brasserie n’a enregistré qu’une légère baisse de son chiffre d’affaires, de 3% en 2020 par rapport à 2019. «Le marché subit un déclin supérieur à notre petit déclin. Cela mesure notre capacité de résilience.»

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La Grisette a permis à St-Feuillien de réduire la casse. Ugo PETROPOULOS
Comment la brasserie a-t-elle remédié à la fermeture de l’horeca? «Nos vecteurs de croissance ont été la grande distribution belge et le marché de l’export.» Bien implantée dans les supermarchés, Saint-Feuillien a également pu tirer parti de la santé insolente du secteur l’an dernier et accroitre ses ventes en magasin.

Autre élément: «nous avons renforcé notre business dans les drinks de qualité, qui ont récupéré une partie des ventes du secteur horeca. Nos marques, comme la Grisette bio en bouteille, se sont bien portées. Celle-ci a connu une croissance massive de 48%. Durant la crise, le Belge a consommé plus local et plus bio et cette bière est au centre de cette tendance de consommation.»

Quand à l’exportation, qui représente 43% des ventes de sa production, elle s’est renforcée dans certains pays comme les Pays-Bas, la France et la Chine, «trois pays clés qui nous ont permis de pallier à la fermeture de l’Horeca.»

Et de terminer 2020 sur un volume de 4 372 hectolitres, soit en légère baisse par rapport à 2019 (4 433 hl).

La Binchoise orpheline de ses cafés et de son carnaval

À 12 kilomètres de là, le tableau diffère quelque peu à la brasserie La Binchoise. «Globalement, on a perdu 25% de notre volume par rapport à 2019, en passant de 12 000 hectos en 2019 à 9 000», explique Bruno Deghorain, gérant et maître brasseur.

Sa brasserie travaille sur deux tableaux: une production propre et des bières à façon, soit des recettes produites pour d’autres marques. Et c’est surtout la production estampillée «La Binchoise» qui souffre.

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Bruno Deghorain, brasseur-gérant de La Binchoise, cumule les heures pour garder la tête hors de l’eau. ÉdA
«Nous enregistrons une baisse de 40% du volume de notre marque propre.» Car La Binchoise, c’est surtout une bière locale, de café et qui se consomme en milieu festif. Tout ce dont nous sommes privés. «On fait des gros volumes sur les Fêtes de septembre, les fêtes de la musique…»

En 2021, l’absence de carnaval se fera fortement ressentir. «On s’attend pour cette année à une baisse de 50% par rapport à nos objectifs antérieurs.»

Des sacrifices humains pour garder l’équilibre

Quant à compenser avec le retail, «c’est difficile. 14% de notre volume se fait dans la grande distribution. On a compensé une partie de la perte par un travail plus intense dans le secteur, mais ça prend du temps en termes de référencement.»

Les drinks ont aussi été ciblés, mais ceux-ci captent une clientèle plus spécifique. D’ici le 29 mai, la brasserie va ouvrir un point de vente sur son site de production pour faire revenir le public qu’elle ne rencontre plus sur les festivités. «On essaye de s’adapter».

Pour garder la tête hors de l’eau, l’organisation a également été revue pour réduire les couts. Ce qui ne fut pas sans conséquence pour le personnel: le site de production n’emploie actuellement que 9 personnes sur 15 habituellement et Bruno Deghorain n’a plus de jours de congé. «C’est la seule façon de s’en sortir. La brasserie n’est pas en péril, mais c’est au prix de sacrifices humains importants.»

Le volet des bières à façon a permis à la brasserie de la Binchoise d’amortir le choc. Même si «certaines s’en sortent mieux que d’autres, notamment celles qui sont produites pour la grande distribution.»

La Montoise orpheline de son Doudou

Ce n’est malheureusement pas le cas de La Montoise. «Si on prend la partie 2020, je pense que nous n’avons pas atteint la moitié des volumes habituels», confie Massimo Falasca, cocréateur de la gamme, qui brasse normalement 500 hectos par an de sa bière à Binche.

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La Montoise a pris la fermeture de l’horeca en pleine face. Brasserie de Londres
Et comme La Binchoise, c’est plutôt une bière de fête qui s’écoule dans les cafés, au Doudou… «On était insignifiant en magasin, notre présence était locale. On s’est un peu étendu au niveau wallon, mais ça n’a clairement pas compensé la fermeture de l’horeca.»

Une gamme qui devrait d’ici la fin de l’année être rapatriée de Binche à Mons, dans de nouvelles installations. Mais pour cela, «il est plus que temps de rouvrir l’horeca avant que notre projet ne soit mis en péril», avertit celui qui gère également le Quartier Latin, établissement bien connu au Marché-aux-Herbes.

La Saint-Lazare loue les épiceries locales et les bières à façon

Autre brasserie montoise, autre cas de figure avec la petite brasserie Saint-Lazare. Elle brasse sa gamme propre dans ses installations et réalise également des microbrassins sur demande. Une activité majeure: «ma propre bière représente 25 à 30% de mon chiffre d’affaires», indique Jean-Philippe Mottoul, brasseur et gérant.

Sa gamme, on la retrouve surtout dans les épiceries et peu dans l’horeca. «Beaucoup d’établissements sont dépendants de contrats brasseur, que l’on ne peut pas concurrencer.» C’est donc surtout auprès de restaurants qu’il vend ses produits en direct, qui ne lui ont fatalement plus rien acheté durant 5 mois.

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Jean-Philippe Mottoul s’en sort grâce aux épiceries de produits locaux. Ugo PETROPOULOS
Néanmoins, «la vente dans les petites épiceries spécialisées a bien marché. On a également créé un e-shop et un système de livraison, qui nous a permis de nous en sortir malgré le manque à gagner dans l’horeca.»

Comme pour la Binchoise, «les bières à façon ont bien marché, j’ai continué à les vendre… Même si les clients finaux n’ont peut-être pas réussi à les écouler.»

En 2020, la brasserie Saint-Lazare a réussi à maintenir sa production, aux alentours de 400 hectolitres, «mais si l’horeca avait fonctionné, on aurait dû doubler le volume de production.» Et 2021, déjà bien entamée, prend le même chemin de la stagnation.

«Tout ce qui est festibières, où nous nous faisons connaitre, n’aura pas lieu; les organisateurs sont encore frileux. 2021 sera donc encore une année difficile.» Quant à investir la grande distribution, «le problème est qu’il y a déjà une telle diversité de bières dans les rayons que les gens ont tendance à gouter à tout, ce qui fait qu’il est difficile pour nous de faire du volume dans ce secteur.»

En conclusion…

De ce coup de sonde, il ressort qu’à ce stade, la crise covid a plutôt eu tendance à freiner nos brasseries locales dans leur développement plutôt qu’à les mettre en péril. Mais si elles gardent la tête hors du mout, c’est parfois au prix d’importants sacrifices humains et de multiples adaptations.

Aujourd’hui, tout le monde aspire à la réouverture de l’horeca, mais les espoirs d’un retour à la normale sont surtout placés en la saison estivale, où les autorités promettent une dose de vaccin pour tout le monde d’ici là. Tournée générale?



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