FOREST

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»

Forest se veut pionnière dans la politique de gestion des eaux de pluie à Bruxelles. Plus question d’y laisser les rues pentues inonder le fond de vallée. De jardins de pluie en noues et étangs, on remonte le cours de l’ancien Geleytsbeek au fil de quelques réalisations exemplaires récentes.

Des bancs, une petite fontaine muette, une clôture entourant un cerisier… C’est un petit carrefour qui n’a l’air de rien, même si on y perçoit immédiatement l’efficacité d’un aménagement récent de l’espace public où plus aucune voiture ne se ventouse.

Mais en regardant de plus près le croisement entre la rue du Dries et la bien nommée rue l’Eau, ce «pocket park» aux pavés gris doux présente de discrètes innovations à l’échelle de Bruxelles. «Ce “jardin de pluie” intègre des dispositifs permettant l’infiltration de l’eau dans le sol», révèle Magali Da Cruz, gestionnaire eau de la Commune de Forest depuis une douzaine d’années. «Outre le pied de l’arbre verdurisé, nous y avons aussi installé un massif stockant». Cet amas de grosses pierres, retenues par un treillis métallique, retient l’eau entre ses vides. «Lors de fortes pluies, le dispositif temporise l’écoulement, stocke l’eau et régule son infiltration».

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
Dans ce «jardin de pluie» de la rue du Dries, les eaux de ruissellement sont retenues par des dispositifs d’infiltration faits de rocaille, pour ne pas saturer immédiatement le sous-sol. La fontaine devrait être réalimentée. L’aménagement est en outre plutôt réussi esthétiquement. ÉdA – Julien RENSONNET

Depuis 2006

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
Alain Mugabo, échevin de la Ville verte à Forest. ÉdA – Julien RENSONNET
L’aménagement s’inscrit dans la politique de gestion de l’eau que Forest mène depuis plusieurs années. Le déclenchement se fait en 2006 par un mouvement citoyen excédé par les inondations. «Historiquement, Forest est veinée de nombreux petits ruisseaux. On a bâti dessus. L’eau reprend parfois ses droits», commente Alain Mugabo, échevin forestois de la Ville verte (Écolo), à propos des inondations coutumières dans le bas de la commune. Et ça risque pas de s’arranger. «Avec le dérèglement climatique, on prévoit toujours plus de précipitations».

Le sol est perméabilisé. Ça génère pas mal d’avantages. Non seulement on retrouve le cycle naturel de l’eau vers la nappe phréatique, mais il y a aussi l’embellissement.

Pour éviter d’intégrer torchons, épuisettes, voire canoë au kit de bienvenue des habitants, la commune du sud-ouest de la capitale tente donc de reprendre le contrôle. Car les cyclistes bruxellois le savent: le dénivelé des coteaux forestois depuis le parc Duden jusqu’à l’usine Audi n’épouse pas exactement la courbe en pente douce des Ravel wallons. Or, il y a là des quartiers densément peuplés. «L’idée est d’abord de ne pas rejeter la pluie immédiatement à l’égout», reprend le mandataire. «Ceux-ci risquent de saturer, déborder et inonder les maisons voisines. Ensuite, l’engorgement en aval des stations d’épuration génère un important coût public». D’où cet exemplaire «jardin de pluie» de la rue du Dries: «le sol est perméabilisé. Ça génère pas mal d’avantages. Non seulement on retrouve le cycle naturel de l’eau vers la nappe phréatique, mais il y a aussi l’embellissement paysager». Indéniable.

Noues et garrigues

«En sous-sol, on crée aussi des réseaux séparatifs: eau de pluie d’un côté, eaux usées de l’autre», ajoute Alain Mugabo. À terme, l’idée est de revitaliser l’une ou l’autre source ou fontaine, d’alimenter des jardins de pluie ou de rejeter les eaux de ruissellement à la Senne, qui coule à ciel ouvert à quelques encablures. Ça ne va pas de soi tant l’urbanisation a plongé rus et ruisseaux dans l’oubli du sous-sol bruxellois. «On ne retrouve pas les anciennes sources», regrette ainsi Magali Da Cruz. «Il y en avait pourtant sur la commune: celles du Beukenberg, du Zandbeek, du Leybeek. Plusieurs fontaines en étaient alimentées mais elles ont été déconnectées dans les années 90 après la généralisation de l’eau de distribution».

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
Le projet Huileries et ses 59 logements intègre des noues, des citernes d’eau de pluie et une mare de collecte. Les plantations issues de la pépinière communale sont prévues pour supporter les sécheresses marquées de tempêtes. ÉdA – Julien RENSONNET

Pour concrétiser ces bonnes intentions, Forest intègre désormais la gestion de l’eau de façon transversale dans ses politiques d’espace publique, de voirie, mais aussi de construction privée ou publique. En remontant le cours du Geleytsbeek, qui recueille d’autres ruisselets voûtés sous les pas des Forestois, on atteint ainsi le projet Huileries. Dans l’intérieur d’îlot formé des rue de l’Eau et chaussée de Neerstalle, le Foyer Sud vient d’inaugurer 59 logements, dont 35 sociaux, et une crèche. Le site a bénéficié de «toute une réflexion sur la gestion des eaux de pluie, mais aussi celles du site», assure Magali Da Cruz. «Il y a ici 4 citernes de récupération. Les ouvriers communaux peuvent y connecter un camion afin de s’alimenter en eau d’arrosage ou de nettoyage». Dans l’espace vert partagé, quelques enfants pataugent dans une mare qui n’a pas encore trouvé son rythme de croisière. «De légères dépressions dans le sol conduisent l’eau vers les noues pour qu’elle s’y infiltre». La verdurisation a été pensée pour supporter les sécheresses interrompues par les subites tempêtes. Ce n’est pas non plus pour leur unique esthétique que les cheminements piétons se couvrent de pavés perméables dont les joints se voient pousser des moustaches herbeuses.

Les jardins de pluie sont nettement moins coûteux que les bassins d’orage: nous profitons des rénovations des parcs pour y intégrer dispositifs d’infiltration.

En traversant, la gestionnaire eau pointe le jardin de pluie triangulé par les rues Louis et Auguste Lumière. «C’est le projet pilote qui remonte à 2017», se souvient la fonctionnaire. «Nous y avons déconnecté les trois avaloirs pour collecter l’eau dans une chambre. Par débordement, celle-ci s’infiltre dans le jardin de pluie». Là aussi, lavande et thym donnent un parfum de garrigue au jardinet délimité de dalles de chaussées de récup démontées ailleurs. «L’entretien est très facile s’il n’y a pas de déchets».

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
Le projet pilote des rues des frères Lumière remonte à 2017. Les avaloirs y sont déconnectés pour laisser l’eau s’infiltrer dans un sol planté de thym et lavande. ÉdA – Julien RENSONNET

Selon l’échevin Alain Mugabo, même s’il faut attendre deux ans pour que la végétation imprègne le lieu, «ce dispositif est nettement moins cher qu’un bassin d’orage». Ainsi, creuser un bassin de 5000m3 entre les parcs de Forest et Duden coûterait 5 millions d’euros. «Profiter des rénovations des parcs Jupiter et de Forest pour y intégrer dispositifs d’infiltration permettrait d’absorber une quantité similaire», assure l’élu, qui englobe le parc Duden dans ses calculs. Or, pour la rénovation totale du parc de Forest, Beliris prévoit 5,5 millions. En ce compris les bâtiments, plantations, cheminements, mobilier, paysages… Enveloppe totale pour le parc Jupiter voisin : 1 million d’euros. Au programme: plaine de jeu, panorama, verger… «Clairement, ces dispositifs d’infiltration autorisent une plus vaste variété de fonctions».

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
L’école du Bempt, toute neuve, dispose d’espaces pleine terre dans sa cour maternelle. Les noues et jardins de pluie du site rassemblent les eaux dans une mare à vertu pédagogique, qui devra encore un peu attendre avant d’être recolonisée par la verdure et la faune. ÉdA – Julien RENSONNET

Mares et citernes

On termine la promenade dans le fond de la vallée du Geleytsbeek. Ses traces restent visibles dans le parc du Bempt, anciennes prairies humides. Une toute nouvelle école vient d’y être livrée. Ses eaux de pluies sont récupérées dans les noues et dirigées vers une mare de ruissellement «à vocation pédagogique». Son eau brunâtre et ses parois de roche bleue ne laissent qu’entrevoir ce destin. «Elle n’est pas encore recolonisée par la végétation», souligne Mugabo. Dans la cour maternelle, un jardin de pluie et un potager permettent l’infiltration. Au bout du chemin, la salle de sport de l’école, partagée avec le quartier, est dotée d’une citerne à l’accès facile depuis le boulevard de la Deuxième Armée Britannique. «La moitié du bâti bruxellois, celle d’avant 1920, possède une citerne d’eau. C’est méconnu. C’est une pratique qui s’est perdue et qu’il faut réactiver», appuie l’échevin.

La moitié du bâti bruxellois, celle d’avant 1920, possède une citerne d’eau. C’est méconnu. C’est une pratique qui s’est perdue et qu’il faut réactiver.

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
Aux étangs du Bempt, Forest espère filtrer naturellement les eaux de ruissellement via phytoremédiation, avant de les diriger vers la Senne. Côté parc des Trois Fontaine, une grande noue est en projet près de la pépinière qui produit les plantes nécessaires aux jardins de pluie. ÉdA – Julien RENSONNET

Aux étangs du Bempt, entre les rails du train miniature, quelques canetons barbotent derrière leur maman. Forest souhaite faire dans ce méandre de la promenade verte la démonstration de sa gestion exemplaire des eaux. «Les rues rénovées verront leurs eaux déversées dans l’étang. Ensuite, on les amènera à la Senne», dessine Magali Da Cruz. Pour filtrer l’eau, Forest ornera les berges de plantes dépolluantes cultivées dans sa pépinière voisine, qui fournit déjà en espèces locales les jardins de pluie communaux. «Pour protéger cette végétation de phytoremédiation, on envisage un ponton. Une partie clôturée favorisera le retour d’une certaine faune indigène». Au-delà de la gare du chemin de fer à vapeur, «une grande noue pourrait être créée au parc des Trois Fontaines, moins fréquenté», mais au paysage classé. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, «on serait alors à zéro rejet à l’égout. C’est un bel objectif».

À Forest, les eaux de ruissellement font les grandes rivières: «Objectif, zéro rejet à l’égout»
Les aménagements urbanistiques forestois, plantés d’espèces cultivées à la pépinière communale, intègrent désormais systématiquement l’infiltration des eaux dans leur conception, comme ici à la gare de Forest Est ou avenue Keersbeek. ÉdA – Julien RENSONNET


Nos dernières videos