HISTOIRE

«Il ne faut pas réduire le travail au Congo à l’exploitation du caoutchouc»

«Il ne faut pas réduire le travail au Congo à l’exploitation du caoutchouc»

-

Quelles étaient les conditions de travail au Congo belge? Pierre Tilly, historien montois, s’est penché avec nuance sur le sujet dans un livre récent. La question sera au centre d’un colloque en ligne ce mercredi.

Pierre Tilly, vous êtes historien en histoire économique et sociale. Comment se caractérisent les conditions de travail dans les colonies?

Les colonies ont été des lieux où les formes de travail étaient très diversifiées. Par exemple, le travail intérimaire ou sous contrat à durée déterminée a été expérimenté dès la fin du XIXe siècle. Pour remplacer l’esclavage, on est passé à des formes de travail qui prenaient la forme d’un travail forcé, ou en tout cas non libre. Les travailleurs n’étaient plus esclaves, mais leurs contrats cadenassaient fortement leur liberté.

Et au Congo belge?

Ce qui a souvent retenu l’attention du grand public, c’est l’exploitation du caoutchouc à l’époque de l’État Indépendant du Congo sous l’autorité de Léopold II. On n’est plus dans l’esclavage, mais dans une forme de travail forcé avec réquisition de main-d’œuvre. Ces travailleurs n’avaient aucun droit et leurs conditions de travail étaient particulièrement dures et dramatiques.

Mais il ne faut pas réduire le monde du travail dans la colonie au caoutchouc, qui n’occupait qu’une minorité de la population congolaise de l’époque.

Quelles sont les autres formes de travail qui y ont existé?

Il y avait le travail obligatoire pour développer des infrastructures, comme les chemins de fer. On réquisitionnait la main-d’œuvre locale, surtout parce que le pays colonisateur n’avait pas la main-d’œuvre disponible pour développer toutes ces infrastructures.

Il y avait aussi une forme de travail industriel proche du salariat qu’on connaissait chez nous dans les mines, mais à la grande différence que l’on était en milieu colonial.

Il y a eu le recrutement de travailleurs étrangers, notamment des Chinois ou hindous qui avaient des contrats intérimaires à durée déterminée avec des conditions de travail fort précaires, sans aucune protection juridique.

«Il ne faut pas réduire le travail au Congo à l’exploitation du caoutchouc»
Des travailleurs congolais sur le chantier de construction d’une ligne de chemin de fer. -

Mais surtout, la grande majorité de la population travaillait plutôt dans l’agriculture et le secteur informel, où il y a des formes de travail très diverses. Elles allaient de la tradition précoloniale à des formes modernes qui vont se rapprocher de notre modèle avec la création dans les années 50 de coopératives agricoles.

Enfin, n’oublions pas tous les travailleurs indépendants, immigrés portugais, grecs, italiens… et aussi des travailleurs africains qui vont devenir commerçants, permettant l’émergence d’une classe moyenne congolaise avant l’indépendance.

Observait-on des parallèles entre le modèle social belge et celui de la colonie?

Le modèle paternaliste qui a imprégné les relations de travail en Belgique sera appliqué au Congo, par les employeurs qui gèrent le développement économique de la colonie depuis la Belgique et par l’administration coloniale.

Même du côté syndical, on est dans cette vision paternaliste. On défend la syndicalisation des travailleurs congolais, mais en disant qu’il faut les encadrer. Ce modèle est défendu jusque dans les années 40 par l’ensemble des acteurs de la société belge.

Mais ça ne fonctionne pas comme ça, car il y a des traditions existantes, une culture du travail différente. Il y a des résistances. Mon travail a été de montrer que la réalité quotidienne était parfois très éloignée du modèle de dominants et de dominés du monde colonial. La Belgique n’avait pas la capacité de tout gérer et réguler. Le Congo est un immense territoire avec des populations très diverses, avec des coutumes existantes qu’on ne peut pas ignorer.

Des esprits éclairés, réformistes, vont s’élever pour faire entendre une voie médiane entre le modèle belge et le modèle traditionnel. Mais cette volonté n’est défendue que par une minorité de colonisateurs, la plupart voulant maintenir le modèle belge. Cela cause beaucoup de problèmes au quotidien et provoque l’échec d’un tas d’initiatives parce qu’on a une vision trop belge de la situation au Congo, que beaucoup de gens ne connaissent pas vraiment. Le tableau est donc plus complexe et plus nuancé que le rapport de domination totale du colonisateur vis-à-vis du colonisé.

Comment s’organisait la résistance aux conditions de travail?

Au départ, elle prend la forme de mouvements spontanés, de révoltes qui sont durement réprimés. Si on arrive à la tuer dans l’œuf les premières décennies de la colonisation, la résistance se structure et va produire des effets dans la durée.

À partir des années 20, des grèves parfois importantes éclatent dans la colonie belge mais aussi dans les colonies voisines, ce qui a une influence. Le mouvement se structure progressivement au départ d’un syndicalisme blanc, car les travailleurs blancs veulent les mêmes droits qu’en Europe. Sur cette base s’associent des travailleurs congolais, permettant l’émergence d’un mouvement syndical local qui prend son essor après la seconde guerre mondiale, qui est un moment clé.

«Il ne faut pas réduire le travail au Congo à l’exploitation du caoutchouc»
-

Le processus est lent puisqu’on dénie aux Congolais le droit à être syndiqué, alors que c’est le cas pour les travailleurs belges au Congo. Il faudra attendre 1957 pour que la liberté syndicale totale soit reconnue dans la colonie. Et juste avant l’indépendance, on aura des syndicats congolais avec des cadres congolais, qui seront politiquement actifs durant le processus d’indépendance du Congo.

Cette structuration a-t-elle permis d’obtenir des avancées sociales?

Tout le mode s’accorde à dire que c’est dans le domaine de la santé que la colonisation belge a apporté des avancées significatives, même s’il y avait des raisons économiques derrières. Si la Belgique a investi autant, c’est parce qu’il fallait protéger la main-d’œuvre pour améliorer la productivité.

Dans le domaine de la protection sociale, un embryon de sécurité sociale a vu le jour à la veille de l’indépendance, mais on est encore loin de ce qui existe en Belgique. Il y a eu le début d’une concertation sociale avec un premier accord général. Les bases existent, mais elles n’ont pas produit leurs effets. L’indépendance a remis en cause cette dynamique, qui continuera dans un tout autre contexte.

«Il ne faut pas réduire le travail au Congo à l’exploitation du caoutchouc»
Vue d’une mine UMHK. -
Par contre sur la question des discriminations et des inégalités, la Belgique est loin de présenter un beau bulletin. Particulièrement conservatrice, elle était un des pays les plus réfractaires à l’émancipation politique du travailleur congolais.

Plus de 60 ans après l’indépendance, reste-t-il des traces de ce qui a été développé durant les années coloniales?

Des institutions liées au monde de la santé ont continué à exister, dépendant des aléas du Congo et de problèmes parfois structurels de financement et de gestion. Le syndicalisme congolais a continué d’exister, à se développer avec des hauts et des bas, tout comme des mutuelles, des coopératives agricoles…

Il y a eu des initiatives lancées durant la colonisation, tenant compte des traditions du pays existant, qui ont continué d’exister. Par contre des pans entiers de lois et de normes se sont écroulés à l’indépendance.

Malheureusement, le travail forcé n’a pas disparu. Il a été combattu, mais il a continué d’exister et aujourd’hui en République Démocratique du Congo, il y a régulièrement des dénonciations dans le secteur minier, car il y a des formes de travail forcé qui sont toujours existantes, comme c’était le cas il y a une centaine d’années.

Pierre Tilly, «Au travail! Colonisateurs et colonisés au Congo belge: entre exploitations et résistances», CARHOP, 19€.

 

Deux colloques dédiés au Congo à Mons

Cette semaine, l’histoire coloniale du Congo sera à l’honneur au travers de 2 colloques abordant des thématiques différentes.

Ce mercredi, ce sont les relations de travail et les conditions de travail en RDC qui seront interrogées dans un colloque en ligne coorganisé par le Carhop (Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et sociale), l’ASBL Justice et Paix et la HelHa. Pierre Tilly sera l’un des intervenants, parmi différents chercheurs belges et congolais. L’évènement est gratuit et l’inscription se fait sur le site de Justice et Paix.

Jeudi et vendredi, un autre colloque se tiendra en ligne et au Mons Memorial Museum. Il s’attardera sur la question de la pluralité des mémoires coloniales et décoloniales.