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CYCLISME

«S’il faut attribuer une cote, je nous donne un 5,5 sur 10»

«S’il faut attribuer une cote, je nous donne un 5,5 sur 10»

Hilaire Van Der Schueren n’a pas que le vélo dans la vie. © Benoît Bouchez

Hilaire Van Der Schueren, le directeur sportif de l’équipe Intermarché-Wanty Gobert, dresse un premier bilan. Rencontre dans sa ferme, à deux coups de pédale du Bosberg.

Hilaire Van Der Schueren nous reçoit chez lui, à Grammont, à un jet de pierre du Bosberg. C’est là que cet éternel supporter d’Anderlecht établit les stratégies de la formation Intermarché-Wanty Gobert. C’est là aussi qu’il s’occupe de ses vaches. «Pour le moment, j’en ai seize, dit-il fièrement. C’était la ferme de mes parents, c’est devenu mon autre passion.» À 73 ans, il se partage encore entre cette vie de fermier et celle de directeur sportif. Et ça ne lui pèse pas du tout.

Hilaire, comment jugez-vous le début de saison de votre équipe?

(Après une longue hésitation) S’il faut attribuer une cote, je nous donne un 5,5 sur 10. Le début était bien. Nous avions quatre coureurs dans le final du Nieuwsblad. Puis, est survenue cette chute à un kilomètre de l’arrivée. Deux de nos coureurs sont tombés. Je pense qu’on aurait pu faire un podium ce jour-là et prendre 150 à 200 points. À Tirreno, Aimé De Gendt, un de nos atouts pour les classiques, tombe malade. Enfin, je ne suis pas content de ce que nos gars ont fait dans la troisième phase de la saison, même si nous avons payé un lourd tribut aux maladies. Avec des coureurs malades, tu ne peux pas prendre des prix, c’est sûr. C’était dommage pour des petites courses comme Nokere et Handzame, où Danny van Poppel n’était pas présent mentalement. Sans doute n’avait-il pas digéré son absence à Milan-Sanremo, ce qui, j’en conviens aujourd’hui, était peut-être une erreur de notre part, mais nous pensions vraiment qu’il serait capable de gagner à Nokere ou Handzame. Depuis, c’est mieux. Nous avons placé trois types dans le final à Harelbeke et à Wevelgem, van Poppel est encore dans le coup à huit bornes de l’arrivée. On a loupé là l’occasion de faire un beau Top 10, voire un Top 5 ou carrément le podium. À Waregem, nous avons réussi une belle course avec une 12e place. Enfin, au Tour des Flandres où Vliegen n’était pas bien, van Poppel va chercher la 16e place. Et mercredi, il finit au pied du podium. Le Néerlandais constitue la bonne note de ce début de saison. Je suis aussi content de Taco Van der Hoorn. À plusieurs reprises, il a montré notre maillot dans les échappées. Pour le reste, c’est insuffisant. Mais on sait que c’est une année de transition. Ce n’est jamais facile dans notre situation. Avec cinq bons Belges en plus, nous aurions d’autres résultats, j’en suis sûr.

Que pensez-vous de votre recrutement?

Nous avons eu le nez fin en signant Taco Van der Hoorn et Jonas Koch. En revanche, ce que montre Riccardo Minali n’est pas suffisant. Pour ce qui est des grimpeurs que nous avons attirés, il faut attendre le Giro avec Meintjes, Taaramäe. Quinten Hermans se met en évidence au Tour du Pays basque.

L’entrée dans le WorldTour a-t-elle augmenté la pression qui pèse sur l’équipe?

Oui, surtout que nous avons obtenu notre licence assez tard dans la saison. Du coup, le recrutement n’a pas pu se faire dans des conditions idéales. En plus, je n’avais pas beaucoup de disponibilité à ce moment-là car j’étais malade (NDLR: il luttait contre le coronavirus, voir ci-contre). C’était un petit problème supplémentaire. Quand nous avons racheté le sésame de CCC, nous n’étions pas prêts à monter dans le WorldTour. On avait déjà vingt coureurs sous contrat et, tous, n’avaient pas le niveau pour l’élite. J’espère qu’en fin d’année nous aurons le temps de faire un bon recrutement, afin de mettre la main sur l’un ou l’autre Belge qui constituerait une indéniable plus-value.

L’un des objectifs du prochain mercato sera, donc, d’attirer des Belges?

Des Belges, pour les championnats de Belgique, une épreuve où l’on n’a pas assez montré le maillot jusqu’à présent. Il nous faut aussi l’un ou l’autre étranger capable de jouer la gagne.

Est-il important de gagner une course le plus vite possible?

Ce serait l’idéal, oui. Mais le mois d’avril n’est pas propice à cela pour une équipe comme la nôtre. Il y a une succession de très grandes classiques auxquelles participe la crème de la crème. Février aurait été le mois idéal pour gagner. Mais, cette année, il y a eu des annulations. Du coup, les grosses cylindrées se sont rabattues sur des courses de seconde catégorie. Prenez l’Etoile de Bessèges: normalement, il y a deux équipes WorldTour, deux formations françaises. Cette année, elles étaient une dizaine au départ. Ça a réduit nos opportunités de victoire. Le contexte sanitaire fait qu’il n’y a plus de petite course.

Ressentez-vous davantage de pression du monde extérieur avec l’entrée dans le WorldTour?

Nous avons plus de pression parce que nous faisons partie de l’élite. Mais il faut essayer de ne pas prêter attention à ce que l’on dit de nous. Et continuer à travailler en fonction des moyens et de qualités dont nous disposons.

Récemment, Philip Roodhooft, le patron d’Alpecin-Fenix, a dit qu’il préférait rester en Continentale Pro plutôt que faire le forcing pour accéder au WorldTour…

Moi aussi, j’aurais préféré ça. Mais à condition que l’on puisse gagner l’Europe Tour, seule porte d’entrée au Tour de France. Mais dès le moment où Mathieu van der Poel reste chez Alpecin-Fenix, la première place leur est promise. Donc, pour accéder au Tour, il fallait monter de division. Sans le rachat de CCC, nous n’aurions plus accès à la Grande Boucle, je pense.

Vous avez amené Guillaume Martin au plus haut niveau. Quel coureur pourrait marcher sur ses traces?

Je ne sais pas. Moi, je voudrais que Guillaume revienne ici. Il a un contrat chez Cofidis jusqu’en 2022. Donc il faudra attendre. Mais j’espère qu’il reviendra un jour chez nous. J’ai toujours fait du très bon travail avec lui, même si nous avons eu quelques désaccords professionnels. Cela dit, que ce soit lui ou un autre, j’aimerais pouvoir m’appuyer au moins une fois sur un gars capable de faire un très bon résultat sur un grand tour. Je ne choquerai personne en disant que, actuellement, personne chez nous n’a le niveau de Guillaume Martin. On espère que Meintjes reviendra à ce niveau-là. Il est sur la bonne voie, il l’a montré à Paris-Nice. S’il est bien, il peut briguer le Top 10 au Tour de France. Il l’a déjà fait (NDLR: 8e en 2016 et 2017).

Un mot sur Loïc Vliegen…

C’est un coureur de classiques. Il connaît des très bons jours, mais aussi des mauvais. En tout cas, il sera notre chef de file sur les Ardennaises. Le problème, c’est que si des gars comme Roglic et Pogacar sont là, ça complique fortement sa tâche. Face à ces types, tu essayes avant tout de suivre aussi longtemps que tu le peux.

Les nouvelles règles: «Où va l’argent des amendes?»

Que pensez-vous des nouvelles règles de l’UCI, d’application depuis le 1er avril?

En ce qui concerne les positions à ne plus adopter sur un vélo, je peux comprendre. Ne pas rester sur sa selle en descente présente un vrai danger. En revanche, ils ne font pas la part des choses en sanctionnant tous les jets de bidon. Très souvent, on voit des enfants tenant des affiches: «Bidon, SVP». Maintenant, on ne peut plus les satisfaire. C’est ridicule. Au Tour des Flandres, quatre équipes, dont la nôtre, s’en sont bien sorties parce que les images n’ont pas permis de donner l’identité du coureur qui avait commis cette infraction. Alors, les quatre directeurs sportifs ont écopé de 500 euros de pénalité. Soit. Mais où va l’argent des amendes? S’il est reversé à la cause écologique, OK, mais si c’est pour aller dans la poche de l’UCI, ça ne va pas. Et quid de la caravane du Tour de France qui jette plein de choses en direction des spectateurs massés sur le bord de la route? Vraiment, il devrait distinguer un jet de bidon en pleine nature d’un acte visant à faire plaisir à un gamin.

Les trois fantastiques: «On oublie que ce sont des bourreaux de travail»

Exagère-t-on en parlant de Wout van Aert, Mathieu van der Poel et Julian Alaphilippe comme des trois fantastiques?

Ils sont à part. On parle là de trois phénomènes. Van Aert et van der Poel semblent un cran au-dessus cette saison mais Alaphilippe va monter en puissance pour les Ardennaises. Ces trois coureurs sont très spectaculaires. C’est très bien pour le vélo et la jeunesse. Des types pareils peuvent donner envie à des jeunes de faire du cyclisme. Ils ont une classe immense mais on oublie peut-être trop souvent que ce sont des bourreaux de travail. Pendant que beaucoup se reposent, van Aert et van der Poel ne s’arrêtent pas. Ils passent leur hiver dans les labourés et enchaînent, dès février, sur la route. C’est impressionnant. Cette méthode de travail a fait ses preuves.

Ces trois-là vous font-ils penser à d’anciens coureurs?

Je dirais que Frank Vandenbroucke était de cette trempe-là. Malheureusement, cela s’est arrêté beaucoup trop vite en ce qui le concerne. Mais quand je vois les jeunes, comme Hirschi, Evenepoel, Vansevenant, McNulty, etc. il y a énormément de classe. Et les plus âgés doivent batailler ferme pour tenir la comparaison.

Le coronavirus: «Je suis resté onze jours à l’hôpital»

Hilaire, vous avez souffert du coronavirus fin octobre?

Oui. Je suis resté onze jours à l’hôpital. J’ai passé un test le mercredi qui précédait le Tour des Flandres. Je n’avais pas le moindre symptôme mais j’avais dû me mettre en quarantaine pendant une semaine. Je me sentais très bien mais j’avais toujours un peu de fièvre au réveil. Et ça ne partait pas au fil des jours. Alors, on a fait une prise de sang et on a détecté une infection assez forte. On m’a alors fait des radios des poumons et ce n’était pas bon. J’ai dû aller aux urgences à Grammont où ils m’ont dit qu’il fallait m’hospitaliser. Problème: ils n’avaient plus de lit disponible. Du coup, on m’a envoyé à Termonde. Aux urgences, il y avait huit personnes, dont la plupart agonisaient. Ça m’a fait terriblement peur. Mais ils n’avaient pas de place non plus. Finalement, on m’a emmené en ambulance à Gand. Là, ils m’ont, enfin, déniché une chambre. Mais j’ai dû insister. Je demandais juste une tartine et un lit pour me reposer (sic). Une fois dans ma chambre, on m’a mis sous oxygène. Ils ont fait du super boulot! Je ne peux pas dire que j’ai eu très peur parce que je me sentais assez bien. Mais c’est sûr que ça m’a marqué. À l’époque, ils m’ont dit qu’il était important de me donner un baxter et de me placer sous oxygène parce que mon état de santé pouvait se dégrader en une heure. Heureusement, ce ne fut pas le cas et j’ai pu regarder la Vuelta et le football à la télévision. J’en suis sorti le 7 novembre. En janvier, j’avais récupéré 85% de mes capacités. Aujourd’hui, je dois être à 98%. Mais ils m’ont dit que je ne reviendrais jamais à 100%.

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