NAMUR

PHOTOS & VIDÉO| Manifestation à Namur, les brasseurs râlent: marre de fermenter

Une cinquantaine de camions de négociants en boissons ont défilé dans les rues de Jambes et Namur pour faire part de leur amertume. Le secteur n’a droit à aucune aide. Et pour eux, c’est… imbuvable.

La gestuelle est parfois hésitante. Même un fumigène à la main, on voit bien que ces contestataires-là ne sont pas des vieux routiniers des manifs. «Je pense que c’est la première fois qu’on descend dans la rue pour se faire entendre. On n’est pas habitué à cela», confesse volontiers José Delsart.

Sa société est un gros acteur wallon dans le monde des drinks et de la distribution des boissons. Le secteur est évidemment touché de plein fouet par la fermeture des bistrots et restos et l’annulation des festivités et événements.

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ÉdA – Florent Marot

Mais leur amertume est surtout générée par la différence de traitement que connaissent les négociants en boissons, qu’ils soient implantés en Wallonie ou en Flandre (lire par ailleurs).

Ces entreprises sont souvent familiales. «Elles ont donc une assise solide. C’est ce qui a permis de tenir pendant cette année. Mais là, on est vraiment arrivé au bout.», insiste ce négociant hennuyer.

«Quand on additionne les deux périodes, cela fait huit mois de confinement. Avec l’horeca fermé et les festivités annulées, on tourne à 10 ou 20% de notre activité habituelle», épingle le Bruyérois Sébastien Hallet, lui aussi dans le cortège d’une cinquantaine de camions.

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EdA - Florent Marot

Entre les ponts des Ardennes et de Jambes, les poids lourds ont effectué de nombreux tours de manège. Le tout sous le regard, parfois amusé, de promeneurs et d’habitués du marché de Jambes.

Là, une dame fait signe, le pouce levé. «C’est probablement quelqu’un qui aime la fête, la vie en société», s’amuse ce manifestant. «Mais nous ne sommes pas bien vus de toute la population. Certains sont anti-alcool et ne nous apprécient pas trop.»

Petits mais essentiels

Maillon essentiel de tout un secteur économique, les négociants se sentent pourtant sacrifiés par rapport aux autres acteurs.

«En Wallonie, il y a une bonne centaine de négociants et distributeurs. Cela représente 800 emplois et 400 millions d’euros de chiffre d’affaires, situe Guy Dewulf, pour la FeBeD. Mais les distributeurs joueront aussi un rôle essentiel pour la reprise.» Ils sont souvent là pour venir en soutien des cafetiers, notamment en laissant patienter quelques factures après les premières livraisons.

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EdA - Florent Marot

Tous ces arguments ont été présentés par les leaders du secteur, hier en fin de matinée, au ministre-président Elio Di Rupo, à l’Élysette. «Qu’on arrête de dire qu’il n’y a pas d’argent en Wallonie. Il n’y en a finalement pas plus en Flandre et là, le gouvernement a décidé d’emprunter pour soutenir son économie.», insiste encore José Delsart.

Trouver des solutions qui contenteront tout le monde, ce ne sera pas de la petite bière.

Quand ça ne roule plus…

Quand les bistrots ne tournent pas, les camions ne roulent pas. Chez Hallet comme chez les autres négociants, c’est aussi simple que ça. « J’ai dû désassurer cinq véhicules, grimace Sébastien, à la tête de cette société familiale implantée à Saint-Denis. depuis… 1898. Au premier confinement, il faisait beau, l’humeur n’était pas trop mauvaise. Beaucoup de gens ont fait fonctionner le commerce, en vente directe. Mais là, ces derniers mois, ce n’est plus du tout la même chose…»

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EdA - Florent Marot

Dans la famille Hallet, on devrait tout doucement réfléchir à la manière de célébrer les 125 ans de la maison. Mais là non plus, l’humeur n’est pas trop à cela…

Brasseur-livreur, un sport de contact

Benjamin Jammart est chauffeur livreur depuis dix ans. Un boulot très physique privé aujourd’hui de l’essentiel: le contact.

S’il existait les Jeux olympiques des brasseurs-livreurs, Benjamin Jammart serait un réel espoir de médaille. «Une tournée normale avec le camion, c’est 250 à 300 casiers et 25-30 fûts.», situe ce solide gaillard de 27 ans.

«C’est vraiment très sportif. Un fût de 50 litres, c’est 64 kg. Et quand vous devez les manipuler dans une cave de bistrot avec un plafond à 1,60 m et que vous mesurez 1,90 m… Avec l’habitude, vous posez les bons gestes, les muscles et le corps s’y habituent. Mais après quelques mois d’arrêt, à la reprise, il y aura des blessés…»

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EdA - Florent Marot

Ne vous méprenez pas: le Forvillois ne veut absolument pas brosser un mauvais portrait d’un métier qu’il adore. «Mon grand-père, mon papa et mon oncle étaient brasseurs. Dès que j’ai su marcher, je suis monté dans le camion.», s’amuse-t-il. Comme Obélix, il est tombé… dans le fût tout petit.

Malheureusement, il n’y a toujours pas de potion magique contre le Covid. «Certains collègues sont au chômage économique depuis octobre. Moi, j’ai encore de la chance: je travaille deux jours pour livrer les drinks, précise ce chauffeur-livreur de chez Delsart. Tout cela a bien évidemment un impact sur ma fiche de salaire. J’ai des projets pour une maison mais je dois reporter tout ça…»

Outre les pertes salariales, ce jeune homme est également marqué par la perte de contacts imposée par la pandémie. «J’adore livrer les marchandises pour les fêtes locales. J’y participe aussi et je connais un peu tout le monde, sourit Benjamin Jammart. Quand vous livrez pour une festivité, les bénévoles sont contents de vous voir arriver, il y a de la bonne humeur. Mais je sais déjà bien que pour les prochains mois, c’est mort…»

La même société recevrait 40 000€ par mois en Flandre

Seuls les «brasseurs» wallons et bruxellois ont rallié Namur, jeudi matin. Et ce n’est pas le tempérament plus latin qui les a poussés dans la rue, à l’inverse de leurs confrères flamands.

«Il y a une réelle distorsion entre ce qui est fait pour aider le secteur en Flandre ou en Wallonie, souligne Guy Dewulf, le directeur de la Fédération belge des distributeurs en boissons. En Flandre, il y a deux mécanismes d’aide en place. Ils tiennent compte de la perte importante du chiffre d’affaires mais aussi du nombre d’emplois dans votre entreprise. En fonction, ils calculent le montant de l’intervention.» Et on ne parle pas ici de cacahuètes.

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Guy Dewulf est le directeur de la fédération belge des distributeurs en boissons. -

«Pour une société comme la mienne, avec environ 80 travailleurs, cela pourrait représenter une somme de 40 000€ par mois, chiffre José Delsart. Bien évidemment, cela ne couvre absolument pas la perte du chiffre d’affaires. Mais cela pourrait rembourser une série de frais fixes.»

Ce traitement différent entre le Nord et le Sud pourrait aussi avoir des répercussions à la reprise. «Avec cette aide, nos confrères flamands seront plus directement relancés. Et ils sont déjà beaucoup plus actifs dans les zones de frontières entre nos deux régions», continue le négociant fernelmontois. On sait aussi que la conquête de l’horeca bruxellois sera assurément l’un des grands enjeux futurs. Les Wallons et les locaux y sont bien présents. Mais ils pourraient se faire solidement bousculer par des concurrents du Nord, les muscles et le moral gonflés par ces récentes aides publiques.

Trop grand, Le Félicien trinque

Dans le centre d’affaires de Suarlée, Le Félicien, brasserie à 400 couverts, se bat pour rester à flot. Rencontre avec son chef, Alain Lorent, aussi chagriné que scandalisé.

Dans un décor éteint de restaurant qui pourrait se confondre avec celui d’un cinéma, par ses espaces luxueux, sa cave à vin en forme de tour vitrée et son bar à whiskies, le restaurateur qui nous reçoit se désespère de ne pas voir la fin de ce mauvais film. «Comme tout le secteur», s’empresse-t-il d’ajouter avec pudeur. C’est quand même un peu plus différent pour lui.

À l’âge où d’aucuns profitent des bienfaits de la retraite, Alain Lorent, l’ancien directeur de l’usine Kraft Food (devenue Mondelez) a rêvé d’une grande brasserie à la française jouant à fond la carte du slow food et de la bonne cuisine revisitée à travers un maximum de produits du terroir. Pour ce rêve de toujours, il vise l’excellence, investit toutes ses économies et se donne à fond.

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«Ma brasserie, c’est une PME, et je n’ai reçu, en primes cumulées, que 0,63% de mon chiffre d’affaires. Une goutte d’eau», dénonce Alain Lorent. -

En décembre 2019, il ouvre Le Félicien, au rez-de-chaussée du centre d’affaires (Business center) de Suarlée, un établissement à 400 couverts. Le succès est fulgurant. Deux mois et demi plus tard, un certain Covid-19 le coupait net, en plein décollage vertical. Nous l’avions déjà rencontré quand la seconde vague a rabaissé le volet. Quatre mois et demi plus tard, l’inquiétude se mélange à l’abattement. Il était motivé, et le voilà sans perspective. Si tout le secteur Horeca est logé à la même enseigne, et souffre du grand vide, il se dit cependant pénalisé par la taille de son restaurant, une PME où bossent plus de 40 personnes, ce qui en fait le plus grand restaurant de Namur, et une exception dans le milieu.

Quel est votre sentiment?

La peur du futur. Je ne peux plus du tout honorer mes engagements. C’est la catastrophe. Et je suis scandalisé, par le côté erratique des informations reçues, les annonces qui ne sont pas suivies d’effets, les difficultés à joindre les bonnes personnes. Il y a eu la déclaration d’intention du gouvernement de nous exonérer du paiement des cotisations sociales. En réalité, nous n’avons bénéficié que d’une réduction de 30 % sur le 3e trimestre. J’ai demandé un plan de paiement à l’ONSS, et on m’a réclamé une première mensualité en février, sans encore rentrer un seul euro en caisse. Un non-sens. J’ai dû renégocier un report pour l’ouverture.

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Flash-back: en janvier 2020, Paul de Sauvage, patron d’Actibel, saluait l’audace et la créativité des gérants du Félicien. -

Vous recevez quand même des primes?

Oui, il y a les primes, puis les points et les virgules pour les recevoir. Surtout, ces aides ne sont pas proportionnelles à la grandeur de l’établissement, au chiffre d’affaires et au nombre d’équivalents temps plein, quelque 40 personnes au Félicien.

Par exemple, la prime dédiée à «l’événementiel», de 20 000€, m’a été refusée au motif que je ne pouvais pas présenter un bilan pour l’année 2019. Évidemment puisque j’ai ouvert fin 2019. Mais pourquoi attendre un bilan quand on peut justifier l’annulation, en 15 jours de temps (du 15 au 30 octobre), de séminaires, colloques et salons correspondant à une perte de 1250 personnes à restaurer?

Au bout du compte, j’ai reçu 0,63% du chiffre d’affaires (soit 12 500€), c’est-à-dire moins que mon second restaurant, Le Factory, à Gembloux, où je n’emploie que 8 personnes. En Flandre, le gouvernement, toutes primes confondues, arrive à prendre en charge 10 % du chiffre d’affaires des restaurateurs.

Et en Wallonie, le ministre Willy Borsus (MR) ne veut rien entendre, il me renvoie vers son administration.

Avec quelles conséquences concrètes?

Malgré un geste du propriétaire (Actibel), les loyers courent toujours. Il faudra bien payer l’ONSS, la TVA. En mai, il y aura les congés payés du personnel, sans certitude d’être rouvert. J’ai fait le compte: le rattrapage du coût du confinement représente 30 000€ de frais supplémentaires par mois. Dès l’ouverture, les chiffres devront être dans le vert. À 60 ans, pendant 2 ans, je vais devoir travailler comme un forcené. Or, qui, en 6 mois et demi, peut enregistrer un chiffre d’affaires de 1,9 million d’€ et payer 800 000€ de masse salariale, ce qui méritait au moins qu’on prenne en considération mon cas, et on vient badiner pour 20 000€.

Quel(s) message(s) voulez-vous faire passer?

Le Félicien n’est pas récompensé de son éthique, sociale et financière, en totale transparence vis-à-vis de l’État. Et le secteur ne nous défend pas assez pour obtenir les indemnités promises. Que les ministres m’invitent, j’ai de quoi leur ouvrir les yeux sur les vrais besoins du secteur Horeca.

L’inconnue

Alain Lorent reste proche de son personnel, via l’envoi de newsletters. «Trois se sont réorientés vers d’autres métiers. Pour les autres, au déconfinement, il va falloir reformer les gens. Après une telle période d’absence, il faut se reconditionner.»

Une chose semble certaine: d’un 3 confinement, Le Félicien ne se relèverait pas tant le chiffre paraît fou: 40 000€ (dont 6 000€ de perte de matière première) pour rallumer les fourneaux et remettre la machine bistronomique en mouvement.

Dans la morosité ambiante, Alain Lorent est soutenu par ses trois banques, qui ont fait le job en reportant les échéances, et par le Bureau Économique de la Province (BEP). A priori, à la réouverture, il n’y a aucune raison que le Félicien ne refasse plus le plein de dîneurs enthousiasmés par le «bien manger». Mais quand? La grande inconnue.



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