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Meurtre à Sorinnes: une accusée fragilisée par la dépression

Meurtre à Sorinnes: une accusée fragilisée par la dépression

Les avocats de la défense, Mes Gruslin et Bernes. Il ressort de l’enquête que leur cliente est authentique, et qu’elle ne manipule pas. ÉdA – Florent Marot

Au second jour de son procès, l’accusée, qui a tué son mari, a été dépeinte comme dépressive et anxieuse. Le drame devait arriver.

Les histoires d’amour s’achèvent parfois dans le sang. Pour l’accusée Linda Weber, et la victime Richard Piron, ce malheur tomba brutalement le jour du muguet, traditionnel porte-bonheur. Quels en sont les ressorts et les causes? Mardi, quatre experts se sont partagés la matinée pour démonter les éléments froidement techniques de ce drame conjugal et familial.

Une pharmacienne-toxicologue a fait parler le sang des protagonistes, et relevé chez Monsieur 2,12 gr d’alcool par litre de sang, et 2,07 chez l’accusée, 5 h 45 après les faits. À quoi il faut mélanger un cocktail de médicaments, antidépresseurs, antidouleurs et anxiolytiques, «pour sédater, calmer et moins broyer du noir». Comme déjà dit, le couple est très imbibé, oscillant entre l’ébriété avancée et l’ivresse.

 

 

Toute la famille a un rapport problématique à l’alcool, qui se transmet de père en fils. On boit pour se sentir bien, compenser un manque, par besoin.

Le légiste François Beauthier a connu plus facile, vu le nombre d’orifices constatés sur le corps de la victime. Une complexité s’opposant à un mode opératoire simple et avoué, comme le cinéma nous en abreuve. Envahie d’une colère noire à la suite d’une énième dispute, une femme maltraitée a déchargé un barillet entier sur son homme. À Sorinnes, rue Taravisée, sept trajectoires de balles se sont fragmentées, ont percé le thorax et le poumon, et perforé une veine aussi vitale que l’aorte. La mort a été hyper-rapide.

Poudre et résidus de tir

Signe d’une violence prégnante, le légiste a aussi observé sur le corps de l’accusée de nombreuses traces de coups, tels un récent et important hématome bleuâtre au genou, et des ecchymoses plus anciennes.

C’est au tour de l’expert en balistique à disséquer la dynamique de ce tir groupé et mortel. Il pointe la dangerosité du petit revolver. Les munitions utilisées étaient inadaptées à ce canon d’alarme prévu pour faire déguerpir des intrus mais pas pour les tuer.

Lui succède un expert encore plus pointu, en poudre de tir et résidus, recherchés par microscope électronique. Ceux-ci ont essaimé dans l’air avant de se déposer sur les mains et s’incruster aux vêtements. L’expert a détecté des centaines de ces résidus et estimé une distance de tir. Madame a tiré à bout portant, dans la cuisine.

Pourtant, ça ne colle pas. L’accusée n’est pas impulsive assure un duo de psy. C’est une femme effacée, minée par les difficultés financières et épuisée émotionnellement, qui rumine son mariage. Pourquoi ce choix si radical? Pourquoi ne pas avoir consulté un avocat pour divorcer? «Elle est anxieuse de nature. Souffre d’une fragilité dépressive de longue date, et d’un trouble d’utilisation de l’alcool». Une piste est avancée: cette fragilité, associée à une faible estime d’elle-même, ne lui a pas permis d’entrevoir d’autres issues, elle limite ses capacités à gérer une situation conflictuelle.

Quoi qu’il en soit, cet événement a traumatisé cette mère de famille et mamy aimante, fusionnelle et dévouée aux siens. Les deux psy sont formelles: elle est authentique, ne manipule pas. Son acte est lié à un contexte de violence extrême. Le risque de récidive est nul. Aussitôt commis, le crime est regretté. Ce soir-là, à deux pas de son mari abattu, elle pleure, hébétée, perdue. Qu’a-t-elle fait? Ce n’est que quelques heures plus tard, dans les locaux de la police, qu’elle a réalisé l’irréversibilité de son geste. Et elle a hurlé.

 

«L’alcool, il nous a tout pris»

Meurtre à Sorinnes: une accusée fragilisée par la dépression
«J’ai perdu mon père, a témoigné la fille aînée, je ne veux pas perdre ma mère.» EdA - Florent Marot

Un moment fort, un exercice douloureux, qui éclaire d’une lumière crue ce qui s’est passé. Mardi, en début d’après-midi, la fille aînée du couple infernal est à la barre pour se replonger dans la vie d’avant le drame, puis dans l’effroi de ce soir sanglant. Elle déballe tout avec volubilité, d’une voix assurée. Son objectivité et son sang-froid impressionnent. Elle s’est constituée partie civile, fait rare, interviendra sans avocat.

Cette petite femme est solide et courageuse. Depuis toujours, elle protège et s’interpose. Elle n’a manqué de rien. Enfance heureuse, mais elle a vu son père taper sur sa mère et la maltraiter comme une m…., et elle sera la première à le découvrir allongé, avec du sang dans la bouche.

C’est elle qui a géré immédiatement l’horreur tandis que ses frères accusent mal le choc. Elle réussit à décrire sans haine et sans parti pris ce père aimant «qui avait bon cœur mais un drôle de caractère.» Ce père qui n’a cessé de boire, brimer et rabaisser sa mère, cette crème de femme qui avait besoin d’amour.

«Il répétait souvent qu’il allait la faire crever. Il avait l’art de la blesser. Mais ça restait mon papa. C’est compliqué d’être prise entre les deux.»

Ses parents s’étaient comme enfermés dans une relation amour-haine autodestructrice, «difficile à expliquer». «Avant, maman se taisait, elle ramassait. Puis, ce fut une compétition d’insultes, il fallait que ça en arrive aux mains, l’alcool nous a tout pris».

Elle est allée voir sa mère en prison. «J’ai été émue de la revoir. Je ne pardonne pas mais je la comprends. Et je l’aime. J’ai perdu mon père, je ne veux pas perdre ma mère. J’espère qu’on pourra se reconstruire, passer outre, avancer, et que maman sera toujours là.»

Depuis que sa mère est sortie de prison, la vie a repris, le calme est revenu.

 

 

«Je ne suis pas méchante»

Que s’est-il passé, le 1er mai 2019, entre 22 et 23 h. Amélie, la fille aînée: «La télé allait fort. Je n’ai pas entendu les coups de feu, mais quelque chose tomber. Un bruit étrange. Je me suis dit: qu’est ce qu’ils font encore? Maman est descendue, elle était décomposée. Elle a dit: «J’ai tué papa, il ne me maltraitera plus». Un peu plus tard, alors que la police l’emmène, elle aura ces mots se souvient la fille aînée: «Je ne suis pas méchante pourtant. Elle était vraiment perdue.»

 

 

Une bougie, au cimetière

Le plus dur encore, c’est pour le petit-fils du couple. Il pose des questions: Elle revient quand, mamy? Et papy? Les réponses crèvent le cœur. «Toutes les semaines, je vais avec lui au cimetière, brûler une bougie, et il lui raconte sa semaine.»

 

 

Une vie détruite

Le soir des faits, le vase a vraiment débordé. Il y a eu une goutte de trop, qui a tout emporté. «Je pensais que cela aurait été l’inverse, que c’est moi qui allais devoir protéger ma mère de la violence de mon père. Cela a détruit sa vie et nous sommes changés à jamais.»

Les deux fils du couple ont aussi témoigné, d’un débit plus haché. Leur enfance? Heureuse. Leur père? Généreux, travailleur, qui savait tout faire de ses mains. Mais aussi un homme à qui on n’a jamais passé un savon. Qui n’a jamais été recadré, a précisé leur sœur. «On faisait appel à la police. Mais, sitôt là, mon père était comme un charme, et ça en restait là. Rien n’a été fait pour empêcher ce drame.»