BELGODYSSÉE 2020

PHOTOS & VIDÉO | Quand le Covid complique l’accès à l’IVG, les centres de planning familial s’adaptent

Alors que le téléphone ne cesse de sonner depuis le début de la crise sanitaire, Nausikaa Martens tient à rassurer chaque femme au bout du fil.Théa Jacquet

Si les demandes d’interruption volontaire de grossesse (IVG) sont restées relativement constantes depuis le début de la crise sanitaire, elles n’en sont pas moins chamboulées pour autant. De la prise en charge à la dernière consultation, quelques changements ont dû être opérés.

AVANT DE LIRE

Chaque semaine durant deux mois, un(e) jeune journaliste sélectionné(e) pour le concours Belgodyssée propose un reportage avec pour thème l’impact du coronavirus: les changements, temporaires ou structurels dans notre société. Cette semaine: Théa Jacquet.

Isabelle Bomboir, médecin généraliste, nous ouvre les portes du centre hospitalier City Planning de la Rue Haute, à Bruxelles, sur le temps de midi, Covid oblige, pour éviter de se retrouver à plusieurs sur place et ainsi enfreindre les règles sanitaires. Depuis l’une des salles de consultation, elle raconte les différents changements que le Covid engendre sur l’avortement.

Habituellement, une IVG implique une série d’entrevues. Depuis la crise sanitaire, certaines ont été réadaptées. Les consultations psychosociales se font désormais en ligne ou par téléphone. Pour les femmes qui n’auraient pas accès à internet, ces rendez-vous peuvent éventuellement se faire sur place. Les examens médicaux, par contre, se déroulent évidemment au cabinet.

Si l’interruption de grossesse par aspiration est toujours pratiquée au sein des centres ou des hôpitaux, car elle nécessite un bloc opératoire, l’avortement par voie médicamenteuse a connu quelques modifications. Alors que la première pilule se prend encore dans l’enceinte du centre, la deuxième, servant à provoquer la fausse couche, peut dorénavant être avalée à domicile. «Ce nouveau protocole, déjà en pratique dans d’autres pays comme la France, avait commencé à voir le jour en Belgique par le Groupe d’action des centres extra-hospitaliers pratiquant l’avortement (GACEHPA) il y a quelque temps, mais c’est surtout depuis la crise sanitaire que ce dernier a été intensifié», éclaircit Isabelle Bomboir, également administratrice dudit groupe. Désormais, les femmes ont le choix de se faire avorter dans les locaux d’un centre ou partiellement chez elles. La praticienne insiste toutefois sur le fait que les patientes restent, dans tous les cas, suivies. Appelées plusieurs fois durant la journée de l’intervention, elles ont la possibilité à tout moment de venir dans le centre.

Une IVG en temps normal

Après un entretien psychosocial et un entretien médical pour vérifier qu’il n’y a pas de contre-indication à réaliser une IVG, la femme désireuse d’interrompre sa grossesse doit attendre six jours dits de réflexion afin de s’assurer que son choix est mûrement réfléchi. Au bout de ce délai a alors lieu, ou non, l’intervention soit par voie médicamenteuse, soit par voie chirurgicale, en fonction de l’avancée de la grossesse. Dans les jours qui suivent l’intervention, des nouveaux entretiens psychosocial et médical sont planifiés pour permettre à la femme d’être suivie à la suite de ce qu’elle vient de vivre et contrôler que l’utérus est vide.

Quel impact en termes de chiffres?

À l’annonce de l’entrée en confinement en mars dernier, la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial a mis en place, avec les centres membres qui pratiquent l’IVG, une récolte régulière de données pour pouvoir suivre l’évolution de la demande d’avortement. Sur la base de ces renseignements, la Fédération a pu observer que pendant les mois de mars et d’avril, correspondant à la période de confinement strict, il n’y a eu ni augmentation ni diminution particulière à la fois des demandes d’IVG et du nombre d’IVG réalisées, en comparaison avec les mois de mars et avril 2019. S’il ne s’agit encore aujourd’hui que d’hypothèses, Aurélie Piessens, chargée de mission politique à la Fédération, voit deux raisons à cette constance dans les chiffres. La première est que, depuis de nombreuses années, 80% des IVG en moyenne sont prises en charge et réalisées dans le milieu extra-hospitalier. «On imagine qu’au moment du confinement, quand les hôpitaux ont dû organiser le report généralisé de toute une série de soins de santé, ça a probablement moins impacté la prise en charge des IVG, qui sont de toute façon réalisées majoritairement dans le secteur extra-hospitalier», explique Aurélie Piessens. La deuxième raison concerne le maillage géographique des centres de planning familial en Belgique francophone relativement dense, à l’exception des provinces du sud de Namur et du Luxembourg un peu moins bien desservies.

Néanmoins, la récolte de données a relevé une forte chute des demandes et du nombre d’IVG réalisées au mois de mai, soit au moment du déconfinement. Là encore, l’explication fournie par Aurélie Piessens est encore hypothétique: «les demandes formulées au mois de mai sont le résultat différé du fait qu’à partir du confinement, il y a une baisse drastique des relations sociales et donc des relations sexuelles et donc des grossesses non désirées, et donc des demandes d’IVG.» Pour renforcer cette supposition, la chargée de mission souligne qu’à partir du mois de juillet, le niveau de demandes d’IVG est revenu à la norme. Cela correspond ainsi à des relations sexuelles qui auraient eu lieu à partir du déconfinement, donc au moment de la reprise des relations sociales et sexuelles. Depuis, les chiffres sont stables et similaires à ceux de l’année dernière.

Six jours de réflexion maintenus dans certains cas, raccourcis dans d’autres

En arrivant devant Dilemma, on aperçoit directement la porte grande ouverte, signe que le centre d’avortement de la VUB est bel et bien disposé à accueillir les patientes. Depuis que le Covid s’est immiscé dans nos vies, la coordinatrice Nausikaa Martens a senti que les femmes désireuses d’interrompre leur grossesse étaient plus inquiètes qu’auparavant, notamment à cause des six jours de réflexion qui leur sont imposés.

Ce délai, dit de réflexion, peut constituer un frein lors de cette épidémie, car il implique de multiplier les déplacements, alors que ces derniers sont à limiter le plus possible. Durant cette période, la patiente ou le personnel soignant peut à tout moment tomber malade, ce qui entraînerait inévitablement le report de l’intervention. Face à ce constat, les centres de planning ont, pour la plupart, réduit le délai si la femme le demandait ou avec son accord lorsque la situation qui lui était propre le nécessitait. «La loi actuelle autorise de réduire ce délai à 48 heures dans une situation jugée urgente et on a estimé que la crise sanitaire était une situation urgente», motive Aurélie Piessens.

Un rapport différent dans la prise en charge

Pour les jeunes filles confinées en famille ou les femmes victimes de violences conjugales, le confinement implique une perte de confidentialité et donc une difficulté de rentrer en contact en toute discrétion avec un centre de planning. Des canaux tels que WhatsApp et autres réseaux sociaux sont privilégiés dans certains cas pour maintenir la communication avec ces personnes. «Il y a des femmes pour qui c’est moins anxiogène de ne pas devoir sortir», renseigne la médecin Isabelle Bomboir. Au moment du déconfinement, certaines femmes ont ainsi demandé de poursuivre les consultations par téléphone.

Toutefois, Aurélie Piessens nuance la situation. Une partie du langage corporel est inaccessible à travers un écran ou par téléphone. En présentiel, c’est également toute une partie du langage facial qui est dissimulée sous le masque. «Ça demande de requestionner ce rapport aux patientes, tout en reconnaissant que dans certains cas, la situation actuelle est avantageuse pour certaines bénéficiaires», conclut la chargée de mission.

Une demande de dépénalisation totale

Avant 2018, l’avortement était classé dans les «crimes et délits contre l’ordre des familles et la moralité publique» du Code pénal de 1867. Le 3 avril 1990, est adoptée une nouvelle loi dépénalisant l’avortement à certaines conditions. En octobre 2018, l’avortement ne figure plus dans le Code pénal, mais des sanctions pénales en cas de non-respect des conditions demeurent.

Qui est l’auteur de ce reportage?

PHOTOS & VIDÉO | Quand le Covid complique l’accès à l’IVG, les centres de planning familial s’adaptent
©Emmanuel Crooÿ
Théa Jacquet 23 ans – Bruxelles

Après avoir obtenu mon diplôme en journalisme à l’IHECS en septembre dernier, j’ai entamé un master de spécialisation en études de genre. Toujours curieuse d’en apprendre davantage sur le monde qui m’entoure, j’aimerais me diriger vers la presse écrite et/ou la radio. J’aime la photographie, les voyages et le cinéma.