BRUXELLES

Bruxelles va acheter des terres agricoles dans les deux Brabants: «Les producteurs wallons et flamands ne sont pas bons pour Bruxelles?!»

Bruxelles va acheter des terres agricoles dans les deux Brabants: «Les producteurs wallons et flamands ne sont pas bons pour Bruxelles?!»

L’idée de la majorité bruxelloise, présente dans le plan GoodFood, est d’assurer de promouvoir une ceinture alimentaire et un circuit court en acquérant des terres agricoles en Brabant. Carlo/ Stock Adobe

Acheter des terres agricoles dans les Brabants: c’est l’idée de la Région bruxelloise. Le projet doit préserver la biodiversité tout en stimulant l’alimentation locale. Mais le concept défendu par le ministre de l’Environnement Alain Maron est descendu par les libéraux et humanistes, tant bruxellois que wallons.

La région bruxelloise va acheter, «dans les mois et les années à venir», des terres agricoles dans les Brabants wallon et flamand afin de préserver la biodiversité et de favoriser une agriculture locale qui pourrait nourrir une partie de la population bruxelloise, a indiqué le ministre bruxellois de l’Environnement, Alain Maron (Écolo), lundi matin sur LN24.

«La Région mettra ces terres agricoles à disposition d’agriculteurs dans le but de favoriser les circuits courts. Les discussions sont enclenchées», a assuré le ministre sans entrer davantage dans les détails de ce projet, notamment en termes de budget.

Il n’a en tout cas pas manqué de faire réagir Alexia Bertrand, la cheffe de groupe du MR au parlement bruxellois. «Donc la région bruxelloise va acheter des terres en Brabant wallon et flamand pour nourrir les Bruxellois? On entre dans une économie planifiée? Dans la situation actuelle, ce n’est pas le rôle de l’État. La région doit d’abord gérer le peu d’argent qu’elle a pour remplir ses obligations de base (emploi, infrastructures)», a-t-elle ainsi écrit sur Twitter.

Pour nourrir 400.000 personnes, soit un tiers des Bruxellois, en pommes de terre et céréales, il faut acheter 5350ha, soit en 2019 un budget de 225 millions d’euros, et acheter 8% des terres du BW

Dans la discussion qui s’ensuit, Bertrand estime à la grosse louche que «pour nourrir 400.000 personnes, soit un tiers des Bruxellois, en pommes de terre et céréales, il faut acheter 5350ha, soit en 2019 un budget de 225 millions d’euros, et acheter 8% des terres du Brabant wallon. Avec ça, on n’a pas encore les légumes, le lait, le sucre et la viande!», raille la leader du groupe MR, pour qui cette politique amorce un retour au Moyen Âge dans lequel la Région joue le rôle «du suzerain».

Du côté du cdH bruxellois aussi, on avoue son scepticisme à l’égard de cette idée. «Nouvelle Maronerie: l’achat de terres agricoles en BW & BF en pleine crise Covid-19 “pour nourrir les bxlois”», raille la députée bruxelloise humaniste Véronique Lefrancq. «Avez-vous perdu le sens des responsabilités? Après les champs de céréales en ville, les tests Covid trop polluants, on se demande quelle sera la prochaine idée». La vice-présidente du cdH bruxellois Sofia Bennani enfonce le clou: «Faire de la politique, c’est aussi faire des choix: avec ce budget considérable, vous pourriez soutenir les commerçants et indépendants qui vont très mal et qui sont à Bruxelles les moins soutenus financièrement du pays».

Il s’agit «de promouvoir ceinture alimentaire et circuits courts, comme beaucoup de grandes villes le font

À ses opposants, Maron répond que le projet est «explicitement prévu par la stratégie GoodFood (telle que lancée par au départ par Céline Fremault – l’ancienne Ministre de l’Environnement bruxelloise cdH, NDLR – )» et qu’il s’agit «de promouvoir ceinture alimentaire et circuits courts, comme beaucoup de grandes villes le font», tout en «offrant des débouchés aux exploitants».

Il ajoute, pour répondre aux objections budgétaires qui lui sont faites, que «les budgets des acquisitions en question sont indépendants des budgets d’aide aux secteurs (de la santé et du commerce, NDLR) et sont infiniment plus faibles, évidemment». Maron précise encore que «le budget Climat/ Biodiversité pour l’ensemble de la législature est de 400 millions d’euros», dont «comme plus gros morceau, la stratégie de rénovation/isolation du bâti». Et de tacler: «C’est un choix politique, oui, mais pas comme vous le réduisez».

«L’achat des terres agricoles pour en préserver ou renforcer la vocation agricole à long terme est un objectif prioritaire de la Stratégie GoodFood, adoptée par le précédent gouvernement bruxellois. Cette stratégie se donnait en 2016 un objectif de production de fruits et légumes non transformés de 30% par l’agriculture urbaine professionnelle en zone urbaine et périurbaine. La stratégie GoodFood 2, en cours de finalisation, ira dans le sens d’une amplification», précise le ministre bruxellois de l’Environnement, en fin de matinée.

Selon Alain Maron, pour concrétiser cet objectif spécifique de production alimentaire, Bruxelles agit d’abord sur le territoire bruxellois, «mais ne s’interdit pas, en concertation avec les régions voisines, d’acquérir ou soutenir l’acquisition de terres en périphérie, dans une zone de “ceinture alimentaire”, les mettre à la disposition d’agriculteurs ou de maraîchers pour une production durable, orientée principalement vers les besoins de la ville, en circuit court».

Liège, Paris ou Lyon, parmi d’autres, développent déjà des projets inspirants de ceinture alimentaire

Toujours d’après Alain Maron, la Région procède occasionnellement à ce type d’acquisitions lorsque des opportunités se présentent. Un budget limité (1,5 million euros) est prévu pour amplifier cette politique en 2021, notamment pour être capable de «saisir des opportunités».

«Construire, en concertation, des circuits courts est une opportunité écologique et économique partagée pour Bruxelles et sa grande périphérie. Liège, Paris ou Lyon, parmi d’autres, développent déjà des projets inspirants de ceinture alimentaire», a-t-il ajouté, rappelant que la Région bruxelloise a prévu des budgets pour des acquisitions foncières à Bruxelles même, pour des projets de promotion de la biodiversité, comme pour des projets de maraîchage urbain.

Pour Borsus, «la Région bruxelloise débarque comme un cheveu dans la soupe»; pour le cdH wallon, Maron «ignore que les agriculteurs nourrissent déjà Bruxelles»

«C’est avec stupéfaction que j’ai pris connaissance des déclarations d’Alain Maron» faisant état, lundi matin sur LN24, de la volonté du gouvernement bruxellois d’acheter des terres agricoles dans les Brabants wallon et flamand, a réagi le ministre wallon de l’Agriculture, Willy Borsus.

«Les terres agricoles sont déjà extrêmement coûteuses et l’accès à la terre est très compliqué en Wallonie. Qu’une Région vienne annoncer avoir une politique d’achat agricole va augmenter cette pression au détriment des éleveurs, des cultivateurs et des maraîchers», a-t-il pointé en dénonçant par ailleurs «l’absence totale de concertation de la Région de Bruxelles-Capitale avec la Région wallonne», tout comme dans le dossier du péage urbain.

Les terres agricoles sont coûteuses et l’accès à la terre compliqué en Wallonie. Qu’une Région vienne annoncer une politique d’achat agricole va augmenter cette pression au détriment des éleveurs, des cultivateurs et des maraîchers

«La Région wallonne a une action très offensive de soutien à l’agriculture, à la diversification agricole, à l’installation des jeunes, au déploiement du maraîchage. La Région bruxelloise débarque comme un cheveu dans la soupe dans cette action de long terme, structurée et concertée», a encore souligné le ministre Borsus.

«Je suis disponible pour réagir et agir en matière d’alimentation de proximité, des ceintures alimentaires autour des grandes villes ou de comment rapprocher producteurs et consommateurs, mais de façon sérieuse, en concertation avec les secteurs concernés, avec les filières alimentaires et sans le faire au détriment des entreprises qui ont développé des initiatives privées pertinentes», a-t-il conclu.

J’espère que le Gouvernement wallon défendra nos jeunes agriculteurs pour leur assurer un accès à la terre

Comme leurs collègues bruxellois cités plus haut, les représentants du cdH wallon n’y vont pas non plus de main morte avec l’idée défendue par Alain Maron. «Alain Maron ignore que les agriculteurs wallons nourrissent déjà Bruxelles!», peste François Dequesnes, président du groupe cdH au Parlement wallon. «J’espère que le Gouvernement wallon défendra nos jeunes agriculteurs pour leur assurer un accès à la terre». Il est rejoint par le député fédéral cdH Georges Dallemagne: «Producteurs wallons et flamands pas bons pour Bruxelles?! Pendant ce temps-là, aucun plan pour la vaccination anti-covid à Bruxelles», écrit sur Twitter le mandataire humaniste.

Ici, Alain Maron se défend en assurant qu’il «ne s’agit nullement d’empêcher l’accès à la terre à qui que ce soit. Mais de construire, en concertation, une ceinture alimentaire autour de Bruxelles, de promouvoir le circuit court (et le bio). Une logique gagnant-gagnant». Et l’écologiste de conclure que «Nombre de grandes villes s’engagent dans cette voie».

L’étonnement de David Clarinval

Les propos tenus ce lundi matin par le ministre bruxellois de l’Environnement Alain Maron ont suscité un vif étonnement de la part du ministre fédéral de l’Agriculture, David Clarinval. «Son annonce d’achat de terres dans les deux Brabants par la Région bruxelloise témoigne d’une conception médiévale du découpage et du fonctionnement de notre pays», déplore M. Clarinval.

Outre une conception médiévale de la démarche qui témoigne de peu de respect pour le travail de nos agriculteurs de Flandre et de Wallonie, David Clarinval met en garde contre l’impact que cela pourrait avoir sur le prix des terres, qui font déjà l’objet de spéculations intenses les rendant financièrement de moins en moins accessibles.

«Je regrette également, dans cette démarche que je désapprouve, une méconnaissance des ambitions de la PAC post-2020 qui souhaite privilégier l’accès à la terre par les jeunes agriculteurs ainsi que le soutien des petites et moyennes exploitations agricoles.»

«Pareille démarche ne ferait en outre qu’accentuer un peu plus encore l’envolée du prix des terres qui font déjà l’objet, aujourd’hui, d’une spéculation contraire aux objectifs d’une agriculture familiale et de proximité», poursuit David Clarinval. «J’appelle donc le ministre bruxellois de l’Environnement à renouer le dialogue avec ses homologues wallons et flamands. Je ne doute pas que ce sera l’occasion pour lui de découvrir la richesse des productions locales de ce pays, qui ne demandent qu’à trouver des débouchés à Bruxelles ou ailleurs.»

«Choquée», la FWA propose «un approvisionnement direct»

La Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA) a proposé lundi au gouvernement bruxellois de se faire l’intermédiaire entre l’autorité régionale et les agriculteurs si celle-ci souhaite s’approvisionner directement auprès d’agriculteurs wallons.

La FWA s’est dite «surprise et choquée» par le projet du ministre bruxellois Alain Maron d’acheter des terres agricoles en Brabant afin de favoriser un circuit court et de qualité dans l’approvisionnement de la capitale.

Il est heurtant pour les agriculteurs d’apprendre qu’il serait nécessaire qu’un opérateur extérieur (public ou privé) intervienne pour que l’activité agricole soit menée dans le respect de l’environnement et de la biodiversité

«Tout au long de la crise du covid 19, les agriculteurs wallons (comme ceux de Flandre d’ailleurs) ont poursuivi leur travail et continué à alimenter la population en productions de qualité, variées, respectant toutes les normes environnementales et sanitaires sévères auxquelles ils sont soumis. En conséquence, il est bien difficile de comprendre les motivations du ministre bruxellois. Il est, de surcroît, extrêmement heurtant pour les agriculteurs d’apprendre qu’il serait nécessaire qu’un opérateur extérieur (public ou privé) intervienne pour que l’activité agricole soit menée dans le respect de l’environnement et de la biodiversité», a souligné la Fédération.

La FWA insiste sur l’indépendance des agriculteurs et préconise le modèle d’une agriculture familiale «où l’agriculteur et sa famille sont indépendants économiquement, prennent les décisions, contrôlent la gestion et fournissent l’essentiel du travail et du capital».

Partenariat

L’un des objectifs de ce projet bruxellois (initié en 2016, sous la législature précédente) est de mettre ces terres à disposition d’agriculteurs ou de maraîchers pour une production durable, orientée principalement vers les besoins de la ville, en circuit court.

À cette méthode, la FWA oppose le principe de la liberté de culture, entièrement aux mains de l’exploitant et consacrée dans la législation sur le bail à ferme.

«De nombreux producteurs wallons seraient sans nul doute preneurs d’un partenariat avec la Région bruxelloise, si celle-ci souhaitait s’approvisionner en ligne directe dans les exploitations wallonnes», estime la Fédération wallonne qui se propose de faire le lien entre Bruxelles et les agriculteurs.

«Ce modèle nous semble en effet préférable: il permet de soutenir notre économie agricole, en préservant l’indépendance des agriculteurs, et en répondant parfaitement aux objectifs fixés par la région bruxelloise», a-t-elle conclu.