OTTIGNIES

Sophie, infirmière aux urgences d’Ottignies, témoigne : les dix phrases qui nous ont le plus interpellés

Sophie, infirmière aux urgences d’Ottignies, témoigne : les dix phrases qui nous ont le plus interpellés

Sophie van Cutsem et ses collègues ont dû faire face à un important afflux de patients ce week-end. -

Infirmière aux services des urgences à la clinique Saint-Pierre d’Ottignies, Sophie Van Cutsem raconte le week-end «d’enfer» qu’elle et ses collègues ont vécu de vendredi à dimanche. Tout au long du récit, nous avons épinglé 10 phrases particulièrement marquantes de son témoignage.

La voix éraillée, le nez encombré, une quinte de toux… Sophie Van Cutsem donne l’impression d’être souffrante quand elle accepte de répondre à nos questions par téléphone, ce jeudi. Testée négative au Covid-19 dimanche, cette infirmière de 45 ans a quand même été travailler, de nuit, tout le week-end. «Parce que c’était tout simplement inenvisageable pour moi de dire que je n’y allais pas. Surtout vu le jus dans lequel nous étions aux urgences. Il y a une belle solidarité entre nous tous et elle est essentielle. Et puis, je sentais bien que je n’avais pas vraiment les symptômes du Covid. Je n’avais pas de température par exemple.»

Juste une rhino-pharyngite saisonnière donc qui a franchi les barrières de son système immunitaire, affaibli par la fatigue. Et le week-end passé, les nuits ont été longues, très longues, aux urgences d’Ottignies.

 

 

«Vendredi soir, les hôpitaux de Nivelles et de Braine-l’Alleud ne savaient plus prendre en charge de patients donc ils nous les envoyaient. À un moment donné, on a dû dire “stop”»

 

 

Vous étiez de garde durant les nuits de vendredi à dimanche pendant un week-end qualifié de «très chaud» à Ottignies. Que pouvez-vous en dire?

Ce week-end, nous avons été vraiment saturés notamment par l’afflux intempestif d’ambulances venues d’autres zones de la province. Car vendredi soir, les hôpitaux de Nivelles et de Braine-l’Alleud étaient surchargés donc ils n’acceptaient plus d’ambulances Covid. Ils ne savaient pas où mettre les patients. Ils n’avaient pas l’espace pour pouvoir les accueillir. Donc ils étaient dirigés chez nous. À un moment donné, on a dû dire «stop», on veut bien faire une tournante mais on ne peut pas tout absorber.

 

 

«Il y a des gens dans le couloir qui attendent sur des brancards qu’on puisse les prendre en charge»

 

 

En fait, on ne voit pas le bout. Quand tu prends cinq ambulances en un quart d’heure, tu te dis: «Mais, je le mets où le patient, je fais quoi? J’avance comment?» Tu sais qu’à l’étage, c’est surchargé. La salle d’attente ne désemplit pas, la secrétaire reçoit des suspicions de Covid toutes les deux secondes, le téléphone n’arrête pas de sonner car les gens veulent des nouvelles de leurs proches. Franchement, tu ne vois pas le bout.

Quels patients avez-vous croisés pendant votre garde?

C’était surtout un nombre élevé de patients, tout le temps et de tous les âges. Il y avait des personnes âgées mais aussi des jeunes.

 

 

«Ils avaient 22, 24, 31, 42, 94 ans… nous portons assistance à des patients de tous les âges.»

 

 

Nous avons évidemment croisé des personnes plus âgées qui ont d’autres pathologies en plus du Covid. Par exemple, nous avons reçu une petite dame qui était positive mais qui est décédée d’un infarctus.

Il y avait aussi une autre dame de 94 ans, super chouette, qui était en bonne santé chez elle et qui a reçu de la visite dimanche. Des gens qui avaient fait un test le samedi et qui attendaient leur résultat pour le lundi. Plutôt que de se mettre en quarantaine, ils sont venus la voir. Cinq jours plus tard, elle était aux urgences. Les gens continuent à être inconscients.

Avec quels symptômes les gens se présentent-ils aux urgences?

Il y en a qui sont extrêmement fatigués, d’autres qui ont la diarrhée, qui ont du mal à respirer, qui ont des maux de tête, des douleurs articulaires. toujours avec cette difficulté respiratoire, avec cet essoufflement. Nous avons eu une personne de 31 ans qui, entre autres, ne respirait pas bien, qui était extrêmement fatiguée.

 

 

«Les patients Covid ont surtout besoin d’être réconfortés, ce que nous n’avons pas vraiment l’occasion de faire»

 

 

De quels soins les patients Covid ont-ils principalement besoin?

De l’oxygène, de l’oxygène, de l’oxygène… du repos et aussi d’être réconfortés, ce que nous n’avons pas souvent l’occasion de faire car nous ne pouvons pas nous attarder. D’abord pour ne pas mettre notre santé en péril mais aussi parce que la charge de travail ne nous le permet pas. Nous faisons des frottis, des prises de sang.

Notre rôle est de faire les premiers soins et d’avancer dans le bilan afin d’aider au mieux le médecin chargé de poser le diagnostic final. On installe aussi les patients pour les monter aux étages. En une semaine, nous avons rempli trois ailes d’hospitalisations. Une quatrième aile a été ouverte cette semaine.

Quand leur état se dégrade gravement et qu’ils nécessitent une plus grande surveillance, alors ils vont aux soins intensifs.

 

 

«Dimanche, certains patients ont dû attendre 3 h 30, 4 h en salle d’attente aux urgences»

 

Est-ce que l’attente est longue pour les patients?

Ah franchement, c’est horrible. Vendredi, il fallait compter une moyenne de 6 heures pour être soigné. 3 h 30, 4 h d’attente et puis 2 h le temps que les médecins soient disponibles. Et c’est impossible de faire plus vite car il y a tellement de monde à voir. Certains patients nécessitent des prises en charge plus longues. En plus, il faut chaque fois s’équiper pour entrer dans une cabine de soins: enfiler sa blouse, son masque et tout le matériel de protection.

Ça demande beaucoup de mesures qui prennent énormément de temps. Par ailleurs, après chaque passage, les cabines de soins doivent être désinfectées en profondeur. Tout ça créé une augmentation de la charge de travail.

 

En fait, le Covid rajoute une couche à ce qu’on doit déjà gérer en temps normal aux urgences.

 

Imaginez l’attente pour les familles qui n’ont pas le droit d’accompagner le patient. Heureusement, les nuits de samedi et de dimanche ont été un peu plus calmes si on peut dire ça comme ça, toujours très chargées mais moins quand même.

Parce qu’il y a aussi tous les autres patients, hors Covid?

Ah oui, au milieu de tout ça, il y a les autres: ceux victimes d’AVC, d’infarctus, de coliques néphrétiques… mais aussi les patients moins gravement atteints. Celui qui a mal au ventre, qui s’est coupé et qu’il faut suturer, l’enfant qui a une commotion. En ça, le tri nous aide énormément.

Ce qui change beaucoup depuis le couvre-feu, c’est de ne plus avoir des victimes de bagarres, des comas éthyliques, ça, c’est vrai que ce sont des patients, la nuit, que nous avons nettement moins.

 

«Et puis, nous rencontrons des gens paniqués beaucoup plus vite. Certains qui se pensaient intouchables sont plus angoissés, ne comprennent pas ce qui leur arrive.»

 

Qu’est-ce qui change aux urgences par rapport à la première vague?

Nous avons l’impression que les gens sont moins informés sur les symptômes qu’en mars-avril. Et puis, nous rencontrons des gens paniqués beaucoup plus vite. Certains qui se pensaient intouchables sont plus angoissés, ne comprennent pas ce qui leur arrive.

Contrairement à la première vague quand les gens étaient confinés, les gens venaient beaucoup moins nombreux et moins vite aux urgences. Depuis le déconfinement, ils sont de retour pour tout et n’importe quoi, c’est la grosse différence avec la première vague.

Et vous avez réussi à soigner tout le monde le week-end dernier?

Heureusement oui. Mais il y a aussi des gens qui sont partis parce qu’ils en avaient marre d’être dans la salle d’attente. Pas forcément des patients Covid.

 

«Parfois je grignote un truc sur le pouce à 5 h du matin parce que je ne tiens plus debout mais je ne me suis pas arrêtée depuis 19 h 30.»

 

Quand est-ce que vous soufflez?

Nous sommes dans un tel mode: «on y va; on y va» que même aller à la toilette est compliqué. Parfois je grignote un truc sur le pouce à 5 h du matin parce que je ne tiens plus debout mais je ne me suis pas arrêtée depuis 19 h 30.

Ce week-end, vous n’étiez pas au top de votre forme en plus?

Non, je n’étais pas trop bien mais bon, quand il n’y a pas le choix, il n’y a pas le choix. Avec les masques FFP2, ça n’aide pas beaucoup en plus car nous respirons en vase clos, ce n’est vraiment pas l’idéal. En fin de nuit, j’étais un peu KO.

 

Une seconde vague plus compliquée

Comment s’organise l’hôpital face à un tel afflux de patients?

Ils ont dédoublé les soins. Ils ont créé un espace de soins intensifs, comme ils avaient fait pour la première vague, dans la salle de réveil de la salle d’opération. Là sont accueillis tous les patients «classiques». Et la salle habituelle des soins intensifs n’accueille plus que des patients Covid. Deux patients ont été transférés à Erasme pour être mis sous un autre appareil que nous n’avons pas. Il permet une circulation artificielle extérieure au corps pour oxygéner celui-ci convenablement parce que même intubé, le système de ventilation ne fonctionne pas chez certaines personnes.

Est-ce que vous avez tiré certains enseignements de la première vague qui vous sont utiles pour la seconde?

Les médecins ont réadapté leur manière de travailler et ils essayent d’intuber les patients Covid le plus tard possible.

Quelles choses sont mises en place pour faire face au pire qui arrive?

Depuis la nuit de dimanche, ils essayent de gonfler les effectifs. Habituellement nous sommes cinq, dimanche dans la nuit, nous étions six. Certaines infirmières des services momentanément à l’arrêt viennent en renfort.

Par ailleurs, ils rappellent des employés qui font beaucoup d’heures supp, parfois des gens qui ne sont vraiment pas bien mais voilà… Personnellement, je ne travaille qu’à mi-temps, la nuit, mais je vais devoir être amenée à augmenter mon nombre d’heures, ça nous a déjà été demandé. Et si c’est nécessaire je suis tout à fait prête à le faire dans des heures qui sont adaptables à ma vie de famille.

 

 

«Mon problème majeur est celui de ma vie de famille. C’est trouver quelqu’un pour garder mes quatre enfants car je ne veux plus prendre le risque de solliciter mes parents pour l’instant»

 

 

Mon problème il est surtout là car je suis une maman seule avec quatre enfants et pour les faire garder, ce n’est pas évident car je ne veux pas demander à mes parents. C’est donc ma sœur qui est hôtesse de l’air qui vient dormir à la maison. J’essaye de faire le maximum pour qu’elle doive gérer le moins de choses possible.

Ça fait combien de temps que la situation se dégrade à Ottignies?

Lundi dernier, nous avions déjà eu beaucoup de mouvements. La deuxième vague commençait. Je pense que nous sommes juste dans le début du pic de la deuxième vague, on n’est pas encore au pic. Le pic est attendu pour milieu de semaine prochaine voire la semaine d’après mais les gens ne sont plus motivés à être confinés, à faire attention. Pas tous, certains sont évidemment beaucoup plus responsables.

La gestion de la crise par le gouvernement vous satisfait-elle?

Là où je suis choquée, c’est que tous les Belges ne sont pas foutus d’être solidaires et que certains se permettent de prendre des mesures de leur côté… c’est ce qui me heurte le plus. Je ne comprends pas.

 

 

«On tiendra ce qu’il faudra tenir, même sur les rotules, on tiendra le plus longtemps possible»

 

 

 

 

On ne se croisera jamais les bras avec un service qui est plein et des gens à sauver

 

Est-ce que vous pensez être capable de tenir à ce rythme-là?

Est-ce qu’on a le choix? On tiendra ce qu’il faudra tenir, même sur les rotules, on tiendra. Et je crois que c’est un peu dans nos mentalités de départ, d’être un peu des «warriors» dans notre boulot. Des nuits qui débordent il n’y en a pas qu’en temps de Covid mais on tient et on y revient et on est toujours là!

Par contre, certains nous parlent de faire grève pour exiger plus de personnel, plus de moyens mais quand pourrait-on envisager cela? C’est tout simplement impossible, je ne vais jamais laisser des patients sur le carreau et avoir des morts sur les bras.

Quand on voit certains chauffeurs de bus ou employés grande surface qui font grève et bien ils s’en foutent des conséquences. Mais nous qui travaillons dans l’humain, nous ne pouvons tout simplement pas nous le permettre.

 

«C’est clair que quand on va bosser et qu’on sait que cava être l’enfer, tu as juste envie de faire demi-tour et de rentrer chez toi, on ne va pas se le cacher mais tu y vas parce que c’est comme ça.»

 

Est-ce que vous ne craignez pas pour votre famille?

Si, bien sûr. On a toujours la crainte de ramener le virus à la maison parce que, fatigué, tu as peut-être été distrait dans une manière d’enlever tes protections en sortant d’une cabine d’isolement mais j’essaye d’être positive et de ne pas me laisser envahir par cette peur-là parce que c’est comme ça que ce virus va te manger.

Après ma première nuit du 19/10 quand la vague repartait, j’ai décidé de me reconfiner. Je ne vois plus personne et je le ferai jusque quand ça sera nécessaire.