MUSIQUE

Juliette Gréco, icône de Saint-Germain-des-Prés

Libre et passionnée, Juliette Gréco était l’incarnation de la bohème de Saint-Germain-des-Prés. Elle est décédée, hier, à 93 ans.

Femme libre, Juliette Gréco, qui côtoyait les jeunes intellectuels et les artistes parisiens dans l’effervescence de l’après-guerre, devint un symbole du quartier où ils se retrouvaient, Saint-Germain-des-Prés, cœur du Paris littéraire. Gréco, alors surnommée La Toutoune, insistait fréquemment sur sa bizarrerie, son mutisme, son «caractère de chien». «J’étais plutôt étrange, vêtue de noir, de grands cheveux. Ce n’était absolument pas à la mode, les gens étaient souvent outrés par mon physique. On m’a jeté des pierres sur les Champs-Élysées comme à une lépreuse.»

Féministe sans le savoir

Sa liberté sexuelle surtout choquait. «Ce n’était pas les hommes qui me choisissaient, c’est moi qui choisissais… J’étais scandaleuse», expliquait-elle. Juliette Gréco, installée dans une pension de famille, sans le sou, à peine âgée de 20 ans, fréquentait Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Albert Camus…

Boris Vian, Roger Vadim étaient aussi ses amis. Bohèmes, ils discutaient des heures durant au Bar Vert, puis dans la rue quand le café était fermé. Là, les habitants gênés par le bruit, n’hésitaient pas à leur jeter des brocs d’eau sale par la fenêtre. C’est une de ces nuits que les jeunes artistes découvrirent un vieux bistrot, Le Tabou, qui devint leur sanctuaire.

Sa beauté étrange, sa liberté d’allure, son goût des mots, inspirèrent néanmoins écrivains, poètes et musiciens. Jean-Paul Sartre, le premier, lui composa une chanson Les Blancs Manteaux, suivi par Raymond Queneau avec Si tu t’imagines, sur une musique de Joseph Kosma.

Brel, Piccoli et Belphégor

Gréco élargit son territoire à d’autres cabarets mythiques où elle commence à chanter en 1949. Elle y rencontre le trompettiste Miles Davis, dont elle tombe amoureuse et enrichit son répertoire en particulier avec des chansons de Jacques Prévert: Je suis comme je suis ou encore Les feuilles mortes. Dans les années 60, elle interprète les plus grands auteurs d’alors, Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Jacques Brel ou encore Brassens.

«Je n’ai jamais cherché la rareté, je suis allée vers ce qui me plaisait, disait-elle des chansons écrites pour elle. J’ai toujours cherché ce qui correspondait à mon corps, à mon cœur, à ma tête, à mon odorat. À tout ce qui est à la fois sensuel, sexuel, pas intellectuel, mais pas trop con!» Comédienne de vocation, elle a marqué les esprits avec son rôle dans le feuilleton Belphégor, en 1965.

Après un deuxième mariage avec le comédien Michel Piccoli, elle épousera en 1988 Gérard Jouannest, l’ancien pianiste et ami de Jacques Brel, qui l’accompagne aussi sur scène.

Juliette Gréco a survécu au temps et aux modes. Plusieurs jeunes chanteurs français lui ont écrit des chansons dans ses derniers albums. Et leurs mots qu’elle prononçait avec gourmandise étaient pour elle «une nourriture absolue».

En 2016, la «Jolie Môme» faisait ses adieux à la scène au Théâtre de la Ville de Paris et y fêtait ses 89 ans: «Souffler ses bougies sur cette scène, c’est magique, c’est inattendu parce que je devrais être morte depuis longtemps!», glissait-elle alors avec un sourire malicieux.

«Il n’y a de mort que l’oubli et c’est la pire des morts»

En 2012, Juliette Gréco se confiait dans nos colonnes à l’occasion de la sortie de son album Ça se traverse et c’est beau… Morceaux choisis.

Jacques Brel

«J’aime Brel. Nous sommes restés amis depuis le premier jour jusqu’au dernier. Après j’ai appris que plein de femmes avaient couché avec lui. Et bien moi pas! (rires). On s’est aimé debout, tout est resté pur entre nous. Lui, Brassens, Ferré et tous les autres, j’ai besoin d’eux. Il y a beaucoup de chansons d’eux qui restent, c’est inépuisable.»

Boris Vian

«Boris, c’était mon grand frère. C’est lui qui m’a rendu la parole, m’a redonné le courage de parler. J’ai eu le plus beau, le plus doux et le moins cher des psychiatres!»

Saint-Germain-des-Prés

«Après la guerre, tout le monde s’y côtoyait: les peintres, les écrivains, les musiciens, les scientifiques, les philosophes… Tous étaient d’une incroyable générosité. Moi j’étais jeune et seule au début. Introvertie, silencieuse mais mes oreilles étaient très ouvertes. J’écoutais tout. Sartre et Beauvoir ou Merleau-Ponty, quand je posais une question, ils me répondaient. Je peux dire que j’ai fait mon université au bistrot, avec les plus grands!»

La mort

«Il n’y a de mort que l’oubli et c’est la pire des morts.»