Thierry Bodson, patron de la FGTB: la préoccupation des gens, c’est le pouvoir d’achat

Thierry Bodson, patron de la FGTB:  la préoccupation des gens,   c’est le pouvoir d’achat

Thierry Bodson, le patron de la FGTB, prépare le combat pour un virage très sec à gauche. Photo News

Thierry Bodson, le patron de la FGTB, n’est pas en vacances. À son menu: politique, combat syndical, virage idéologique…

Les missionnaires royaux sont toujours en quête d’un gouvernement. Quel est le premier message que vous voulez leur faire?

La préoccupation des gens, c’est le pouvoir d’achat. Nous avons été fort interpellés par de nombreux travailleurs qui n’avaient jamais connu le chômage, même temporaire. Début mai, on a été assailli de demandes. Ceux qui n’avaient jamais chômé, ce sont finalement rendu compte que ce n’était pas grand-chose. Et que les 70%, ce n’était pas vraiment 70%. C’est le pouvoir d’achat qui les préoccupe.

Mais ici, on reparle d’institutionnel?

On est bientôt à 600 jours sans gouvernement. Les gens ne comprennent pas pourquoi les politiques n’arrivent pas à se mettre d’accord. Pourquoi la Belgique est en retard par rapport à d’autres pays au niveau d’un plan de relance, d’un plan sanitaire.

Mais le PS est quand même dans l’attelage?

Même si les socialistes sont dedans, je n’ai pas l’impression que l’on va prendre le tournant qu’il faut (lire ci-contre). Si c’est pour obtenir deux symboles (relèvement des pensions et du salaire minimum), sans savoir comment ils vont être financés, contre une réforme institutionnelle qu’on ne veut pas. Si c’est pour avoir un gouvernement qui n’enclenche pas de profondes réformes à gauche, c’est non.

Je n’ai pas vu la note mais il est impossible de croire que la N-VA accepterait de mettre de l’argent dans la sécurité sociale sans avoir une contrepartie institutionnelle en béton.

Pour vous que fait le PS dans cette galère?

Quand on vous confie une mission royale, on ne peut pas la refuser. Ce qui nous interpelle, c’est que si la bulle de ces 5 partis a un socle sur lequel ils sont prêts à discuter et si c’est comme je viens de le dire, j’imagine qu’au sein du PS, il y a de sérieuses discussions en interne.

Cette bulle des 5 peut être renforcée par la famille libérale. Mais la N-VA ne veut pas du MR?

Il ne faut jamais dire fontaine je ne boirai pas de ton eau.

Ou alors, il y a les Écolos.

Je peux comprendre que dans un premier temps, la note ne soit pas assez forte au niveau du «vert». Ceux qui l’ont rédigée seraient-ils d’accord de la verdir? Et dans ce cas, les Verts de l’accepter? Si les Écolos embarquaient cela ferait contrepoids.

L’idéal pour vous, ce serait un gouvernement sans la N-VA et les libéraux. On a même émis un moment le scénario d’évincer le MR à tous les niveaux…

Il faut voir les conséquences de tout ça. S’il n’y a pas de solution, et qu’on finit par revoter, on part à l’aventure. Et ça risque de devenir complètement ingérable.

Ce qui m’inquiète encore plus c’est le vote des jeunes en Flandre qui votent Vlaams Belang. Je ne pense pas qu’ils soient spécialement racistes mais c’est un vote de rejet par rapport à la classe politique.

Pendant la crise, on attendait l’avis des experts puis tombait la décision politique. C’était souvent la cacophonie. Maintenant, les gens considèrent que les experts ont raison et que les politiques ont tort.

Le désintérêt des gens pour la politique est là. Si le vote n’était pas obligatoire…

Le rôle du syndicat dans tout ça?

Notre rôle c’est de dire m… Maintenant, on passe de la parole aux actes. C’est terminé on a compris, il faut qu’on change de registre (lire ci-contre). Mais ça n’en donne pas l’impression.

Mais vous pouvez peser politiquement?

On a la force d’une organisation syndicale qui compte sur une base de presque 1,5 million d’affiliés et qui a la capacité de donner de l’info relativement rapidement.

Le PTB dans un exécutif?

Au Fédéral, il est exclu d’office. À la Région, on est passé à côté d’une occasion d’avoir un autre type de gouvernement. Qu’on les aime ou pas. Cette chance historique se représentera-t-elle?

Comment organiser la lutte après le coronavirus?

La crise du coronavirus a donné de la latitude aux patrons qui ont demandé plus de flexibilité (horaires, congés) aux travailleurs. Pour rattraper le retard, pour s’adapter.

Ce ne sera pas facile de revenir en arrière. Comme souvent dans ces cas-là, ce qui a été concédé est difficile à récupérer. C’est un peu l’effet cliquet. Comme c’est le cas avec les dispositions liberticides décidées. Que ce soit lors des attentats ou lors de cette crise au nom de l’intérêt général. Après, on ne revient jamais au point de départ et des concessions sont faites.

Ici, la lutte sera d’autant plus ardue pour les représentants des travailleurs que la crise a renforcé le télétravail et imposé des règles sanitaires qui sont tout, sauf grégaires. On pense à l’interdiction de se rassembler, ou alors à très peu. Autant de dispositions qui mettent à mal la mobilisation des travailleurs. «Le télétravail a du bon au niveau environnement, par exemple. Mais il est aussi clivant car des gens ne pourront jamais télétravailler. Mais ce n’est pas un adjuvant en termes de rapport de force. Celui-ci se crée sur le nombre et sur le lieu de travail. Alors oui, il va falloir réfléchir à de nouvelles méthodes d’action. On y travaille.

Les mouvements sociaux fonctionnent avec les réseaux sociaux. C’est vrai qu’avec “quelques clics”, on peut obtenir de beaux et rapides résultats. Mais sans critiquer les méthodes, reconnaissons que passer de la sensibilisation qu’ils font très bien à l’établissement d’un rapport de force, le pas n’est pas encore franchi.»

L’agenda de Thierry Bodson est serré.

1. Son élection officielle à la tête de la FGTB pour septembre. «Nous étions dans une situation de crise dont il fallait sortir rapidement. Les centrales m’ont sollicité parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’autre choix que moi si on voulait aller vite. Pour mon élection, ça devrait aller mais je ne fais pas le malin.»

2. Pour le 15 septembre, «On doit négocier l’accord sur l’utilisation de l’enveloppe bien-être. Les employeurs jouent la montre pour que la discussion bien-être et AIP (accord inter-professionnel) se fasse ensemble. Pour nous, pas question.»

3. Les élections sociales en novembre se profilent en même temps que les accords interprofessionnels.

Prendre un virage très sec à gauche

«On est dans un momentum pour des réformes coperniciennes. C’est le moment de prendre un virage très sec à gauche. N’est-on pas déjà en train d’oublier les mois qui viennent de s’écouler? Si on est reparti comme en 2008-2009, c’est effrayant.» Thierry Bodson veut autre chose.

1. Qui paie?«Ce n’est pas aux travailleurs et aux allocataires sociaux de payer la crise. Maintenant, ce sont les gens qui ont des épaules plus larges qui doivent payer.

Même chez les plus nantis, des consciences s’éveillent. Si on ne parle pas de fiscalité, ce sera un jeu de dupe. Il faut entamer une réforme fiscale qui touche autre chose que les revenus du travail. Comme les revenus du capital et ceux de l’immobilier. Pourquoi ne pas les taxer au même niveau. Encore faut-il définir le niveau. Il y a aussi cette taxe de 0,05% sur les transactions financières. Cela pourrait financer des plans de relance au niveau européen.»

2. Temps de travail «Ici, on est avec 150 000 chômeurs en plus, et les patrons demandent aux travailleurs de travailler plus ou avec plus de flexibilité. N’est-ce pas le moment de venir avec la réduction collective du temps de travail? On est à un tournant.

Après cette crise on a une autre vision de la vie, où l’on veut arrêter de courir, de la place pour la famille, les enfants, la culture, des temps libres.

Les moyens existent. Comparez le déséquilibre entre les revenus qui vont vers les travailleurs et ceux du capital. Le différentiel s’est creusé et la rétribution du capital, les dividendes ont explosé en regard de la rétribution du travail.»

3. Dette «Le tabou de la dette publique doit être levé. Il n’y a pas que les syndicats qui en parlent, maintenant. On évoque pudiquement le gel de la dette publique. Si on veut sortir des contraintes budgétaires, il faut envisager l’annulation d’une partie de la dette des États.»

4. L’État «Les entreprises devraient être les premières défenderesses d’une harmonisation fiscale ce qui réduirait la concurrence. Tout le monde dit qu’il faut relocaliser de l’activité, les secteurs essentiels, les secteurs structurants? Il faut rendre à l’État un vrai rôle de planification. S’il n’y a pas de planification, les masques continueront à venir de Chine.»

C’est non à toute réforme institutionnelle

«La sécurité sociale n’est pas un poste de coût. La crise a démontré l’importance d’avoir une sécu sociale bien financée. Pas que pour les soins de santé mais aussi pour l’assurance chômage qui a soutenu un million de travailleurs pendant quelques mois. Cela a souligné l’importance de ce filet de sécurité

La sécu doit rester fédérale, nous sommes contre toute réforme institutionnelle. Je suis régionaliste ok. Mais ici, c’est non. S’il y a une nouvelle réforme, on va toucher à l’os. On sait très bien où veut aller la N-VA. Qu’est-ce que la régionalisation des allocations familiales a apporté aux travailleurs? Rien. Sauf que c’est géré par 4 administrations au lieu d’une.

On ne veut pas d’une politique à la marge où pour refinancer 2 ou 3 symboles comme les salaires ou la pension minimum on va lâcher une nouvelle réforme de l’État.»