TOURNAI

Le Tournai d’avant: le dernier combat des métiers

Un simple fait divers que ce conflit entre ouvriers et administration communale, il signe la fin d’une manière de faire qui ne se reverra plus.

Le 15 avril 1830 s’est amarré «dans le bassin de l’Escaut, au bas de la rue des Carliers, un bateau de charbon affrété pour compte de MM. Dael et Clainpanain, fabricants en cette ville». Bateau en bois, de faible tonnage la navigation demeure compliquée dans la traversée de Tournai dont tous les ponts sont encore des «dormants» (les «tournants arriveront en 1865), ayant peut-être profité du vent pour marcher à la voile et venu du Borinage pour alimenter l’une des industries de la ville.

Le bateau est là, il faut le décharger et c’est là que les choses se corsent.

Le règne des Corps-du-stil

À Tournai, comme dans bien d’autres villes, la tâche à accomplir, dans quelque domaine que ce soit, est parfaitement cadrée, surveillée. Les «Métiers» ou «bannières» qui ont leurs armoiries – dont 36 arborées sur le forum – sont absolument les maîtres de l’ouvrage. En témoignent les troubles du 2 juin 1423 et la consolidation de leurs pouvoirs.

Les doyen et sous-doyen de chaque stil font partie prenante des Consaux et veillent à ce que les statuts soient scrupuleusement respectés; mieux encore, qu’aucun ouvrier d’un stil ne vienne effectuer une tâche qui n’est pas de son ressort. Un maçon ne peut sculpter une pierre, un hugier (menuisier) ciseler une statuette.

Forts de ce privilège, les déchargeurs de 1830 se sont opposés au déchargement du charbon. Les désordres sont suffisamment importants pour que les Consaux fassent intervenir la police d’abord, en quelques tentatives stériles puis la force armée pour rétablir l’ordre.

En fait, ces déchargeurs s’appuient sur les statuts corporatifs que la Révolution française a carrément supprimés en 1795; de même, un arrêté royal du 18 mai 1827 stipule «qu’il sera toujours libre aux commerçants et autres habitants de charger, décharger, porter et voiturer toutes espèces de marchandises par leurs propres ouvriers».

Le samedi 17 avril débute le déchargement du charbon par les ouvriers de la firme.

Il est assez curieux de suivre ce qu’en pense la «Feuille de Tournay» notamment le fait «que ces hommes égarés du stil ont reconnu leurs erreurs et que le seul moyen pour eux d’obtenir du travail est de le proposer à des prix raisonnables et de les exécuter avec zèle et honnêteté».

La répression sévit. Huit des meneurs sont incarcérés, l’administration leur retire leur médaille (quelques-unes à voir pour d’autres professions au folklore) due à la confiance publique. Cinq des prisonniers seront remis en liberté sans peine, trois sont condamnés à dix jours de prison «une peine légère, le Magistrat ayant tenu compte d’un repentir sincère».

Les Métiers avaient perdu leur ultime combat et pourraient réfléchir à cet adage «Ô tempora, Ô mores» ou plus simplement «autres temps, autres mœurs»..