BRUXELLES

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant

«Portrait de Mademoiselle Anna Boch», Isidore Verheyden, 1884, MRBAB. Domaine Public

Une rue du site en développement de Tour & Taxis va déjà changer de nom: plutôt que le choix du public, la Ville de Bruxelles opte pour un hommage à la peintre et collectionneuse Anna Boch. L’idée: féminiser davantage ces artères. Une petite polémique en résulte. Pourtant, Boch laisse un héritage artistique inestimable.

Elle devait s’appeler drève von Thurn und Tassis, du nom de l’illustre famille qui désigne encore aujourd’hui tout le quartier de l’ancienne gare de Tour & Taxis. Il n’en sera finalement rien: la Ville a décidé de nommer cette future rue «drève Anna Boch».

La décision, révélée par nos confrères de la RTBF, surprend. C’est qu’un processus participatif organisé conjointement par la Ville et le promoteur avait consulté les Bruxellois pour nommer la trentaine de rues. Geoffroy Coomans de Brachène, échevin du Patrimoine sortant (MR), grince donc des dents à cette intention de passer outre la décision du public.

«Balayées, les presque 1.400 propositions»

«Pour le Collège de la Ville de Bruxelles, les processus participatifs, c’est pour les autres», fustige donc le député libéral sur Twitter. «Balayées, les presque 1.400 propositions pour les rues de Tour et Taxis. Pourtant, “Thurn und Tassis” a été proposé des dizaines de fois. “Anna Borch”: 0. Les autorités veulent-elles donc oublier ce que Bruxelles doit à cette grande famille?»

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant
Douanes, chicon, cuberdon et mêmes douanes et brumes ont leurs rues à Tour & Taxis. Ville de Bruxelles

Ans Persoons, échevine de l’Ubranisme (one.brussels) qui a succédé à Coomans, défend le choix de la nouvelle majorité. «Nous avons trouvé qu’il n’y avait pas assez de noms de femmes dans ces nouveaux noms», précise-t-elle à la RTBF. En effet, le concours de 2018 n’avait accouché que de... deux noms de femmes illustres: rue Chantal Akerman (la cinéaste bruxelloise) et rue Isala Van Diest (première femme médecin noir-jaune-rouge). Un peu maigre face aux plus insolites passages de la Kriek, de la Caricole ou de la Frite et de la très masculine place des Grands Hommes. «Il y avait une occasion à saisir», reprend Persoons. «En ne nommant pas uniquement des petites rues: il est donc important qu’une des deux drèves soit baptisée du nom d’une femme».

«Pas uniquement les placettes et impasses»

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant
«Anna Boch dans son Atelier», Theo van Rysselberghe, 1893, Springfield Museum of Fine Arts. Domaine Public
La Ville essaye en effet de davantage féminiser ses noms de rue. Comptant pour 15 % à peine, les noms féminins se sont donc multipliés ces derniers mois. On a vu la future passerelle sur le canal nommée d’après la première militante féministe belge Suzan Daniel via un sondage participatif lancé par Beliris. Puis un hommage à la résistante Andrée de Jongh s’inscrire dans une rue de Laeken. Sans compter deux nouvelles crèches du quartier Tivoli baptisées d’après Wangari Muta Maathai et Régine Orfinger-Karlin. Au printemps, Persoons avait promis de mettre les bouchées doubles dans cette féminisation. «Il ne s’agit pas de donner des noms de femmes à toutes les placettes et impasses peu visibles. Nous donnerons des noms de femmes à de grandes rues ou bâtiments publics. Le développement de grands projets urbanistiques offrira beaucoup de possibilités». Tour et Taxis, Tivoli ou le futur Neo sont l’occasion de mettre en pratique cette bonne volonté.

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant
«Anna Boch dans son atelier», photographie circa 1890. Domaine public
Ailleurs, le mouvement s’enclenche aussi. Récemment, Ixelles a davantage rendu visible la rue Maria Malibran. Cette commune ne compte que... 17 rues nommées d’après une femme mais la nouvelle majorité a promis d’y remédier. Côté Saint-Gilles, on possède la seule place bruxelloise nommée d’après une femme. Mais celle-ci était jusqu’à cet automne invisibilisée par le sobriquet de «carré de Moscou». La commune a donc dévoilé cet automne les plaques de la place Marie Janson. Mauvais élève jusqu’ici, Schaerbeek a pour sa part doublé la mise d’entrée en passant récemment de 0 à... 2 rues nommées en hommage à des femmes: Suzanne Tassier et Maurane.

Ces efforts ne doivent pas cacher l’écrasante majorité de rues dédiées à la gent masculine. Car en matière de toponymie bruxelloise, et comme le chantait la star schaerbeekoise, ça reste pour l’instant «tout pour un seul homme»...

Anna Boch, peintre impressionniste et collectionneuse: la seule à acheter une toile à Van Gogh de son vivant

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant
«Portrait de Mademoiselle Anna Boch», Isidore Verheyden, 1884, MRBAB. Domaine Public
Mais qui est donc Anna Boch, qui nommera l’une des deux plus longues drèves de Tour et Taxis? Née à Saint-Vaast en 1848, elle est la fille de Victor Boch, cofondateur de la fameuse faïencerie du même nom. Peintre, elle est la seule femme du fameux «Groupe des Vingt», un mouvement pictural d’avant-garde fondé à Bruxelles en 1883 par son cousin Octave Maus. Ensor, Khnopff, Lambeaux, Rodin, Rops ou Van de Velde en font partie, ce qui suffit à mesurer l’ampleur de la stature d’Anna Boch dans l’histoire de l’art. Entrée en 1886, elle y est influencée par Théo van Rysselberghe, lui aussi vingtiste, qui en fera un portrait pointilliste.

Anna Boch restera comme une peintre néo-impressionniste. Elle serait la première artiste belge à appliquer la peinture en plein air, notamment dans son Hainaut natal ou à la mer du Nord. Mais elle est aussi une collectionneuse à l’influence inaltérable. Rendez-vous compte: elle est la seule à avoir acheté une toile à Van Gogh de son vivant! Elle acquiert « La Vigne Rouge » via son frère, ami du peintre, pour une bouchée de pain ou presque: 400 francs, soit quelque 850€ actuels. Aujourd’hui, les experts estiment que si le musée Pouchkine, qui possède l’huile, la vendait, elle serait sans doute la toile la plus chère au monde. On peut dire que Borch a eu le nez fin.

Gauguin, Seurat, Ensor

Boch profite en effet de la fortune paternelle pour se constituer en mécène de la scène picturale à la charnière des XIXe et XXe siècles. Outre Van Gogh, elle s’offre des Gauguin, Seurat ou Ensor, qui la représente sur «La Musique Russe». Sa maison sera conçue par Horta. On peut dire qu’elle avait du goût! à sa mort, cette collection est en partie vendue aux enchères pour aider les artistes dans le besoin. Le reste est légué à des musées. 140 de ses propres toiles vont à sa nièce, puis tombent dans le giron de Villeroy et Boch.

Morte en 1936, Anna Boch repose au cimetière d’Ixelles. À Bruxelles, ses toiles peuvent être vues au Musée Fin de Siècle, au Musée Charlier ou au Musée Wiertz.

Nommée par le public, une drève de Tour et Taxis finalement rebaptisée du nom de la peintre Anna Boch, seule acheteuse de Van Gogh de son vivant
Anna Boch, «Retour de la messe par les dunes». Domaine Public