BELGODYSSÉE

PHOTOS | Bruxelles veut cultiver ses légumes: le défi impossible?

À Anderlecht, la Ferme Abattoir est la plus grande ferme hydroponique sur toit au monde, avec 2 000 m2 de serres.Arnaud Bruckner

C’est le défi que la capitale se donne pour 2035: cultiver 30% des fruits et légumes consommés en ville. Si les 19 communes devront y mettre du leur, la périphérie flamande est également visée par cette mesure du gouvernement bruxellois, afin de parvenir aux buts fixés.

 

AVANT DE LIRE

Chaque semaine durant deux mois, un(e) jeune journaliste sélectionné(e) pour le concours Belgodyssée propose un reportage sur le thème des initiatives positives pour lutter contre le réchauffement climatique. Cette semaine: Arnaud Bruckner.

 

L’objectif est ambitieux: parvenir à une autonomie alimentaire pour 30% des besoins actuels en fruits et légumes (non transformés et de saison: pommes, tomates, etc.), en les produisant dans la capitale. Si le chiffre est discuté parmi les experts, il ne dépasserait pas aujourd’hui 1%. Pourtant, l’agriculture urbaine est une véritable aubaine pour la capitale, puisqu’elle est moins polluante que l’agriculture traditionnelle, et permet donc de lutter efficacement contre le changement climatique (voir encadré).

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Nous avons rencontré Alexandre Lefebvre, expert, à la ferme du Chant des Cailles, à Watermael-Boitsfort. Kamiel Hammenecker

À Bruxelles, l’agriculture traditionnelle occupe pour l’instant 250 ha, avec des terrains surtout situés à Neerpede. À cela s’ajoutent les nouveaux espaces d’agriculture urbaine: toits, caves, terrains constructibles, etc. Selon Alexandre Lefebvre, expert en agriculture urbaine, il faudrait 590 ha entièrement tournés vers le maraîchage dans la capitale pour parvenir aux objectifs fixés. On en est bien loin, puisqu’une majorité des terres agricoles bruxelloises «servent à cultiver des céréales, de la nourriture pour les animaux ou des produits destinés à l’exportation». Cette transition vers le maraîchage doit se faire, selon lui, sous l’impulsion des pouvoirs publics, mais également des citoyens, via une augmentation de la demande de fruits et légumes locaux.

Le gouvernement bruxellois semble avoir compris l’impossibilité de sa requête, et a précisé que ces denrées maraîchères pourront également être cultivées dans la proche périphérie, où la production de fruits et légumes est historiquement bien plus importante qu’à Bruxelles. Ce n’est que dans ce cas de figure, selon notre expert, que l’on pourra arriver aux objectifs.

Brussels kweken, cultiver bruxellois

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Jean-Pierre De Leener cultive des tomates et de nombreuses variétés de légumes à feuilles dans ses champs de Leeuw-Saint-Pierre. Arnaud Bruckner

Jean-Pierre De Leener est agriculteur à Leeuw-Saint-Pierre. Depuis 1986, il y cultive des légumes bio sur deux hectares et demi de terres agraires. Et si celles-ci se situent à seulement 2 km de la frontière régionale, elles n’en sont pas moins flamandes.

Cet agriculteur vend déjà la grande majorité de sa production à Bruxelles, mais pose certaines conditions à la réussite du projet: «C’est un bel objectif, mais il y aura des mesures à prendre pour l’atteindre. C’est surtout une démocratisation des terres agricoles qui est nécessaire, pour permettre à de nouveaux cultivateurs de venir s’installer.» Il existe, en effet, une spéculation importante sur les terres arables en périphérie, et l’élévation des prix reste un frein à l’augmentation du nombre d’exploitations. À cela s’ajoute également la maigreur du revenu des agriculteurs, une fois installés. «Organiser les circuits courts est certainement l’une des solutions à ce problème, note Jean-Pierre De Leener, mais encore faudra-t-il voir si tous les agriculteurs de la périphérie seront d’accord de ne vendre qu’à Bruxelles».

Intra muros, produire dans des endroits insolites

En Région bruxelloise, les cultures maraîchères s’installent sur les toits, ou encore dans des lieux laissés pour compte. Ainsi, la ferme Abattoir et l’Atelier Groot Eiland se sont respectivement établis au sommet de la halle alimentaire du Foodmet, à Anderlecht, et dans une étroite langue de terre coincée derrière l’ancienne brasserie Bellevue, à Molenbeek-Saint-Jean.

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Stefie Servranckx nous fait visiter le potager urbain de Groot Eiland. Tom Dedeurwaerder est coordinateur général de l’Atelier Groot Eiland. Arnaud Bruckner
Tous deux produisent des légumes destinés à être consommés à Bruxelles: tomates, herbes aromatiques et micropousses (des petites plantes très jeunes, que l’on récolte juste après qu’elles soient sorties de leurs graines). «Il s’agit de high value crops, explique Stefie Servranckx de l’Atelier Groot Eiland, des produits que l’on peut cultiver efficacement en ville, qui prennent peu de place, mais qui ont une grande valeur nutritive et marchande.» Tom Dedeurwaerder, le coordinateur général de l’association, entend œuvrer, à son niveau, à l’accomplissement de l’objectif 2035, «à condition de ne pas ajouter un stress supplémentaire aux travailleurs», puisque le but de Groot Eiland est de remettre au travail des personnes en marge de l’économie, défavorisées ou en burn-out.

Du côté de la Ferme Abattoir, on est moins optimiste: alors qu’elle est aujourd’hui la plus grande ferme hydroponique sur toit au monde (c’est-à-dire une ferme où les plantes ne sont pas en pleine terre, mais dans un substrat spécialement créé), l’objectif 2035 semble impossible.

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Steven Beckers a fondé BIGH Farming en 2015, dont la Ferme Abattoir est désormais la plus grande ferme hydroponique sur toit au monde. Kamiel Hammenecker
«Il faut une aide supplémentaire de la Région, sous forme d’investissements, explique Steven Beckers, le fondateur de BIGH Farming, qui exploite le lieu, le gouvernement a investi 1,5 million d’euros sur les 4 millions que nous avons levés, mais, à cause de la politique agricole commune européenne, il n’y a pas de subvention importante en Région bruxelloise pour l’agriculture urbaine dont la vocation première n’est pas sociale.» Il souligne cependant que le modèle développé dans son exploitation est l’un de ceux qui pourront permettre, à l’avenir, de nourrir (en partie) la ville: une production locale, en circuit court, et profitant de ce que l’environnement urbain peut lui offrir (ici, la chaleur dégagée par les frigos des bouchers voisins sert à chauffer les serres).

Si tous louent les objectifs ambitieux de la Région bruxelloise, il reste donc beaucoup à faire pour y parvenir. À commencer par la reconversion d’espaces bruxellois (agricoles ou non) pour y pratiquer le maraîchage, ainsi que le soutien, côté flamand, aux nouveaux agriculteurs de la périphérie. L’expert Alexandre Lefebvre souligne ainsi que «l’objectif reste très ambitieux, et ce n’est vraiment pas sûr que nous y arriverons».

 

L’agriculture urbaine, utile aussi pour le climat

En 2017, l’agriculture était la cinquième source la plus importante de gaz à effets de serre en Belgique. L’agriculture urbaine est donc une manière efficace de lutter contre le changement climatique. Ainsi, la production agricole en ville est moins polluante (peu ou pas de pesticides, réutilisation de l’eau, de la chaleur et des déchets). On réduit également la distance entre le champ et l’assiette, et particulièrement les «derniers kilomètres», qui sont parmi les plus polluants, via la mise en place de circuits courts.

 

 

QUI EST L’AUTEUR DE CE REPORTAGE?

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Arnaud Bruckner

Jeune journaliste bruxellois de 22 ans, je suis titulaire d’un master à l’IHECS. Je suis depuis quelques mois journaliste freelance, et je travaille notamment pour BX1.

Je suis passionné par les questions environnementales, médicales et politiques (particulièrement américaine). Partir d’une actualité, et y raccrocher ceux qu’elle concerne: une humanisation du journalisme qui me tient particulièrement à cœur.