Restructuration à L’Avenir: un an après, «on attend des actes, rapidement»

Restructuration à L’Avenir: un an après, «on attend des actes, rapidement»

Le 23 octobre 2018, «on s’est pris un poing dans la figure. Et en un an, des mini-chaos se sont créés». ÉdA

Un an, jour pour jour, après l’annonce du plan de restructuration, votre journal sort tous les jours. Dans quelles conditions? Les équipes sont lessivées. Et l’avenir de «L’Avenir» est plus flou que jamais. On a pris le pouls dans les services. Couvrez-vous bien. Ça souffle.

Grosses rafales, averses suivies de pluie, ciel couvert, courtes éclaircies. Quand Tecteo, qui ne s’appelait pas encore Nethys, a racheté L’Avenir en 2013, on ne s’attendait pas à ce que l’automne dure 6 ans.

Il y a eu ces 5 années desséchantes, sans décision ni stratégie, hormis celle du pourrissement. Et puis cet avis de tempête il y a un an jour pour jour, le 23 octobre 2018: un power point avec des courbes et des chiffres qui voulait dire «plan de restructuration massive».

On a demandé à ceux qui font le journal tous les jours, quel que soit le site, le service ou le métier exercé, comment ils traversaient ce long automne.

Les départs

«Un an… C’est tellement proche et loin en même temps. Les départs sont pesants. Les places vides, c’est déprimant.» Une trentaine de personnes sont déjà parties, tous sites confondus. «Chez nous, du jour au lendemain ou pratiquement, trois personnes ont quitté l’édition », raconte le responsable d’une édition locale. « Elles étaient là depuis le début de leur carrière professionnelle. »

On se dit que, en un an, les choses ont dû avancer. Mais finalement, on n’est nulle part.

Double peine pour ceux qui restent: ce sont parfois des amis qui s’en vont mais c’est aussi une expertise qui disparaît. «Les conséquences sont très claires: réduction des effectifs mobilisés en soirée, abandon de certaines chroniques, appauvrissement du contenu de nos pages locales, perte de qualité de la mise en page… » Au total, une douzaine d’employés doivent encore s’en aller. « On les regarde. Et on se demande comment on va faire.»

Restructuration à L’Avenir: un an après, «on attend des actes, rapidement»
© ÉdA – Jacques Duchateau

Le vide laissé par les trois collègues licenciés brutalement en mars dernier a un statut à part: à la colère, âpre, intacte, est venue s’ajouter la tristesse. « L’actionnaire a tout fait pour asservir, faire plier tout un journal qui se bat non seulement pour sauver les emplois, mais aussi un titre qui a sa place, son histoire, qui est une référence pour ses lecteurs », enrage celle-ci.

«Un véritable scandale. Personne n’a oublié. Ils ont été sacrifiés manu militari», peste un journaliste.

L’épuisement

«Au-delà des gens qui sont partis, il y a tous ceux que cette restructuration a rendus malades. Rien n’a été mis en place pour ménager les équipes. On nous demande plus de flexibilité, de disponibilité. »

Dans les locales, on confirme: «La masse de travail à la rédaction ne cesse de croître, et on a de moins en moins de gens. » Il n’y a jamais eu autant de malades de longue durée dans la maison. La liste des burn-out s’est encore allongée ces derniers mois. «Les gens tombent comme des mouches et parfois, on en vient à se demander jusqu’à quand on va tenir… »

L’épuisement semble général. Le mot revient si souvent. Cette impression d’être englué, cette envie d’aller s’enfermer dans les toilettes pour pleurer…

Restructuration à L’Avenir: un an après, «on attend des actes, rapidement»
© ÉdA – Jacques Duchateau

Le climat

Au mieux, les collègues veillent les uns sur les autres. «J’ai peur pour toi. Fais gaffe. Ralentis.» On se sert de «l’expertise» de ceux qui reviennent de longs mois de burn-out. Eux, ils savent. Autour de la machine à café, dans les couloirs, sur le parking, tôt le matin ou tard le soir, parfois on lâche prise. Après, on pourra crâner à nouveau. «Les gens se serrent les coudes et on sait que si on a un coup de mou, il y aura toujours quelqu’un pour écouter. Ça permet de relativiser tout ce qu’on vit depuis si longtemps.»

Tout le monde est à cran et je m’étonne parfois que cela n’ait pas “plus” explosé entre nous.

Au pire, c’est le repli sur soi. «Le climat dans lequel nous vivons depuis des mois a un impact direct sur la cohésion de nos services.» Lui, il regrette l’union sacrée qui avait suivi l’annonce du plan: «Aujourd’hui, tout le monde est à cran et je m’étonne parfois que cela n’ait pas plus explosé entre nous. Mais ça sent le soufre…»

«On a “subi” une extrême tension pendant des mois. On a “subi” les licenciements et le départ de nombreux collègues. On attend toujours la réorganisation et la nouvelle vision. On nous demande de nouvelles missions sans mettre de nouveaux moyens. On n’a le temps de rien. »

Le blindage

Comment continuer à bien faire ce travail stressant, passionnant, aux journées massives et aux horaires élastiques quand on vacille? «On bosse, en attendant que l’orage passe. On se dit que ça ne peut pas être pire, alors on tient. »

Chacun sa technique. «Moi, je me suis coupée de toute émotion.» C’est un exercice mental difficile. Il a ses limites. « J’ai peur de craquer…» Ici aussi, c’est à vif . «Il y a un an, c’était encore abstrait. Mais à chaque départ, c’est douloureux. En fait, tout a été violent, je trouve. On s’attend à chaque fois à une crapulerie de plus. Par contre, je me suis rapprochée de beaucoup de gens. On rit aussi. On y arrive.»

Le quotidien

«La rédaction ne travaille plus: elle pare au plus pressé, à savoir sortir un journal le plus qualitatif possible avec une réduction disproportionnée des moyens disponibles. Et le pire, c’est qu’on y arrive.» Le miracle au quotidien. «L’équipe ne tient plus que grâce aux liens entre collègues et par respect pour le lecteur.»

Autre service, autre ambiance: «C’est le bal des hypocrites. Nos responsables nous traitent comme de la m… On te dit blanc, c’est noir. On est dans le faux-semblant. Le faux tout court. Pour la première fois en plus de 20 ans, je regarde les annonces du Forem. » Et ça le rend malheureux. «J’adore ce journal! »

Je me suis sentie à la fois punie et menacée par des actionnaires sociopathes.

Celui-ci prend trois minutes, à l’arrache, pour tenter de résumer cette année: «Il y a une vraie fracture morale, dans la façon dont ça s’est passé, pour ceux qui partent et ceux qui restent. Aucun respect. Dans ce boulot, tout est basé sur la motivation. Dans mon équipe, il n’y en a pas un qui rentre chez lui en se disant que sa journée est finie. Pas un! Mais des gens s’en vont et on ne parle pas de remplacement. On est sur la corde raide tout le temps. On multiplie les soirées, les doubles journées. Et “eux”, “ils” ne savent pas ce qu’on fait, ni comment on le fait.»

Les projets

L’avion sans pilote, le bateau sans capitaine et la poule sans tête font partie des métaphores largement partagées depuis des mois. « On a l’impression de ne plus savoir pour qui on travaille. Ils ne nous connaissent pas. On travaille en affaires courantes, comme la Belgique sans gouvernement. On n’a plus de cap. Plus de projet. On recule.»

Le manque de vision pour le futur est terrifiant. On a l’impression de naviguer à vue, avec un bateau qui coule, des matelots fatigués et un capitaine perdu au milieu de vagues trop grosses pour lui.

Chez les plus jeunes, ceux qui sont «nés» dans la maison ces dernières années, on observe en silence. L’image du navire perdu s’impose aussi: «Le manque de vision pour le futur est terrifiant. On a l’impression de naviguer à vue, avec un bateau qui coule, des matelots fatigués et un capitaine perdu au milieu de vagues trop grosses pour lui. »

Même constat quelques bureaux plus loin: «On lance des projets qui sont bloqués quelques semaines plus tard. Aucune possibilité de se projeter. L’avenir est plus flou que flou. On n’est plus en confiance par rapport à la direction. On n’a aucune idée de la sauce à laquelle on va être mangé. » Une paralysie en plein smog.

«On se dit que, en un an, les choses ont dû avancer mais on n’est nulle part. Ni dans la vision future, ni dans la réorganisation liée à la restructuration. C’est le plus gros problème, je trouve… »

L’actionnaire

«Les problèmes entourant Nethys sont aussi un facteur épuisant. Les ponts n’ont jamais été bâtis pour favoriser les échanges avec les autres sociétés du groupe alors que c’est ce qu’on nous avait vendu lors du rachat, se souvient un journaliste. On finit par se demander si c’est de l’incompétence ou du mépris de la part de l’actionnaire… »

D’ailleurs, laissez-leur deux minutes. Et l’actionnaire (ex-actionnaire?) sera rhabillé pour l’hiver. «Je me suis sentie à la fois punie et menacée par des actionnaires sociopathes. Et abandonnée par ceux qui sont censés veiller au bien-être des employés

« J’ai le sentiment de jouer dans un jeu de dupes où dominent les desseins cachés et les copinages», lâche un responsable d’édition.

L’espoir

Partir, alors? Un jeune sachem réagit: «Je me suis posé la question, comme d’autres. Je crois trop dans la marque pour abandonner maintenant. C’est sans doute ça le plus dur: avoir envie d’autre chose tout en sachant qu’on a encore toute sa place ici. »

Pourquoi je devrais partir? Dans une autre entreprise, je serais déjà partie. Mais j’adore ma boîte. J’aime ce que je fais. J’aime les gens ici.

Celle-ci rue dans les brancards, de toutes ses forces: «Pourquoi je devrais partir? Dans une autre entreprise, je serais déjà partie. Mais j’adore ma boîte, ce que je fais, les gens d’ici. C’est cet attachement qui me permet de donner le meilleur de moi-même.»

Bon, les gars, c’est presque fini, non? L’actionnaire, la direction, tout ça…? «On a envie de croire en cette lueur d’espoir. Mais on est prudent. Parce qu’il faut l’être, les travailleurs de L’Avenir le savent. On n’est plus à un rebondissement près, à une nouvelle nauséabonde près… »

Bref. On attendra avant de faire sauter les bouchons. « L’espoir est vite tempéré par la méfiance. On attend des actes, rapidement, dont le départ des personnes qui ont provoqué ce chaos.»

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